Archive for Réflexions personnelles

Parce que ce n’est jamais que notre vie

Souvent on est plus indulgents avec les autres qu’avec nous-mêmes. On admire, on envie, on trouve du sens à leurs actes, on idéalise, on voudrait être à leur place. Chez nous on ne pardonne rien, on se dévalorise, on soupire, on se décourage, on ne trouve pas de sens à notre vie. Et pourtant parfois ces autres nous admirent, nous envient, trouvent du sens à nos actes, nous idéalisent, voudraient être à notre place. Notre vie leur paraît plus intéressante quand nous trouvons la leur plus intéressante.

Mais nous n’envions que des images. Et ceux qui nous envient ne voient que ce qu’on veut bien leur montrer.

Parce que derrière les choses enviables, il y a la solitude dans laquelle on les a créées,  la souffrance du soir et le découragement du matin, il y a la succession d’échecs et de doutes, les mois d’attente, il y a ce qu’on porte en nous, les amours déçues, les larmes d’amour perdu, le coeur brisé et rebrisé, la fatigue de vivre, l’odeur du tabac froid et la poussière qui revient sans cesse, les mots qui blessent et rabaissent quand on attend, depuis toujours, depuis cet enfant qu’on était, un mot d’admiration qu’on n’aura jamais, on le sait, mais quand même, il y a les gens qu’on a perdus, et ceux qui sont là mais loin, trop loin pour notre coeur qui leur crie des mots qu’on ne dira pas, parce que ça ne se fait pas, parce qu’on aime trop, qu’on demande trop, et que ça laisse du vide presqu’aussi douloureux qu’une absence, mais tant pis on souffre en silence pour ne pas perdre ces gens qu’on aime, qu’on admire, qu’on idéalise, et qui sont notre vie.

Parce qu’on espère toujours plus, et qu’on a souvent moins, parce qu’il faut vivre avec ses douleurs et sa solitude, parce que la vie est bassement domestique quand on la voudrait romantique, parce que le romantisme ce n’est beau que dans les livres, et que dans la vie ça fait juste mal à crever, parce que les larmes ça donne une sale gueule, et la douleur trop forte, au quotidien, ça fait fuir les gens, parce que les joies ne durent jamais longtemps et le succès ça n’enivre qu’un temps, parce que notre vie n’est jamais que notre vie, on sait qu’elle n’est pas plus enviable qu’une autre. On sait que derrière les sourires il y a parfois les larmes, derrière la politesse l’indifférence, derrière les mots d’autres mots qu’on ne dit pas, derrière les corps apprêtés et enjolivés la pourriture de la mort. On sait que la vie c’est tout ça, et on oublie que la vie des autres n’est jamais que leur vie, à eux aussi.

 

Psychotique, et après? Paroles en vrac.

Après avoir frôlé la mort, on aime d’autant plus la vie. Je me regarde dans la glace le matin et je souris. C’était comme un défi, parce que l’image de cette maladie est tellement mauvaise, je voulais en parler. J’ai fait mon coming-out. J’ai retrouvé du travail. Je suis surveillant d’externat, c’est ce que j’ai toujours voulu faire. Je suis institutrice. Je suis libraire. Je suis peintre. Je suis travailleuse psychosociale. Non, l’image de la maladie ne s’est pas améliorée. Je n’en parle pas à tout le monde. Ce n’est pas marqué sur mon front. Je suis heureux. J’e n’ai eu que des  réactions positives. Les gens n’imaginaient pas tout ce que j’avais vécu. C’est nous qui sommes terrifiés par le monde. Non, je n’ai jamais pensé à tuer quelqu’un. Je n’ai jamais essayé que de me tuer moi-même. Ils m’ont vu tel que j’étais. Ils m’ont trouvé courageux. Mes échecs, ça m’a fait mûrir. Je peux supporter les épreuves de la vie parce que j’ai pu vaincre cette maladie, je sais que je suis forte. Je sais que je suis fragile mais que je me relève. Je prends mes médicaments presque sans y penser. La vie m’enthousiasme et me fait mal. Mais j’ai un élan vital incroyable quand la maladie me laisse tranquille. Je comprends tellement la souffrance des autres que ça me rend malade. J’aimerais retrouver un travail à mi-temps, avoir une voiture, un appart. Je n’en peux plus de l’image que les médias donnent de la schizophrénie. Je suis amoureuse.  Je me dis cette fois ça va retomber sur les musulmans, pas sur nous, et je suis soulagée, et je trouve ça atroce, parce que je comprends tellement leur colère d’être stigmatisés, et je me trouve lâche, mais cette fois ce ne sera pas nous et je ne peux m’empêcher de penser ça à chaque crime. Je suis fière de mes enfants. J’aime ma vie sans enfants parce que je lui ai aussi donné du sens. Je recommence ma vie. J’ai tellement vécu avec la mort que l’annonce d’une autre maladie potentiellement mortelle n’a pas été un cataclysme. Parfois, je baisse encore les bras et rêve de m’endormir sans jamais me réveiller. Je me sens libérée depuis que je ne cache plus ma maladie, sereine, en paix avec moi-même. Je rêve d’un voyage dans les landes de l’Angleterre. Je rêve d’aller à Saint-Petersbourg. Je vais aller à la mer. Je manifeste. Je participe à des forums et des colloques. Je vibre pour le monde, je pleure devant la télé, je ris avec mes amis. Je râle, je m’énerve pour des futilités. Je profite du soleil du printemps. Je suis bipolaire. Je suis schizophrène. Je suis psychotique. Je suis fou si vous voulez. Non, je n’ai jamais pensé à tuer quelqu’un. Tuer quelqu’un, c’est pas mon truc.

Merci à Olivier Delacroix pour son reportage sur les schizophrènes et la suite, dans son émission “Dans les yeux d’Olivier”, qui m’a inspiré ce texte. Et a tous ceux dont j’ai emprunté les paroles ici, pour faire résonner un peu nos voix.

Nous aussi, reprenons la rue

Lu dans un article aujourd’hui: “La moitié des personnes mises à l’isolement plus de trente jours sont des autistes. La preuve que les autistes sont traités comme des psychotiques” (de mémoire).

Des milliers d’articles sur l’autisme, des gens qui débattent, qui se battent, qui s’insultent. Et les autistes, ils en disent quoi?

Dénoncer ou soutenir des pratiques, en interdire d’autres. Et les autistes, on leur a demandé comment ils avaient vécu ces soins?

Et les psychotiques, ils en pensent quoi, d’être toujours du côté du pire? On isole des autistes, mais enfin ils ne sont pas psychotiques! Les HP sordides, on n’en veut pour personne, sauf pour les psychotiques. Tout est bon pour les psychotiques, et surtout le silence.

Ils veulent apporter leur pierre à l’édifice de la psychiatrie? Ce sont des donneurs de leçons à la solde de l’Etat. Des fous incapables d’être autre chose que fous.

Demain il y a la journée de LA femme, comme disent certains. De même, il y a l’autiste et le psychotique. Certes, on dit les, mais derrière le pluriel, une même image pour tous: forcément hors du monde, forcément rien d’autre que malade, forcément incapable de sortir de sa condition. “On ne veut pas que vous vous enfermiez dans votre maladie” répètent les psy à l’envi. Oh mais non, ne vous inquiétez pas, vous le faites assez pour nous. Alors, comme les femmes qui clament “Reprenons la rue”, reprenons la parole, reprenons l’espace public, reprenons la rue nous aussi. Ne laissons pas les psys et les familles parler sans fin en notre nom en ne nous laissant que des miettes. Pour ne pas être l’autiste ou le psychotique, mais comme dirait un des mes amis qui n’aime pas le mot patient, “des personnes, tout simplement”. Des millions de personnes différentes, avec des compétences propres, des trajets de vie singuliers, des idées diverses, des avis pas moins valables que ceux des psys et des familles. Oui, il y a tout ça derrière le psychotique et l’autiste.

En vie

Ecrire, ça sert à ne pas s’écrouler complètement. Ecrire, ça sert à parler quand on ne peut plus rien dire. Ecrire, j’en ai besoin quand je vais mal.

Quand on lit mes textes les uns après les autres, on se dit que je vais mal tout le temps, que je passe mon temps à me plaindre ou à souffrir.  Alors qu’en réalité, eh bien non. Il y a de longues périodes pendant lesquelles je vais bien.  Ecrire pour dire ce qui va bien, ça ne me vient jamais à l’esprit. Mais à force, je ne donne à voir que le négatif et ça fausse l’image que je donne de cette maladie, enfin de la mienne.

Mais qu’écrire sur ce qui se passe bien?

Que parfois je cours dans une descente avec mon chien comme un gosse parce que je suis heureuse? Et que je ris aux éclats quand mon chien se retourne pour m’attaquer les pieds?

Que certains livres me ravissent et me happent dès les premières pages par leur beauté? Que d’autres me passionnent par ce qu’ils m’apprennent? Par ce qu’ils me donnent à voir du monde et de la nature humaine? Que je ne dors pas assez parce que je ne peux lâcher mes livres?

Que je suis heureuse d’être au moins l’amie de celui qui ressent trop fort qui est trop près pour pouvoir m’aimer, que j’aime lui parler, le voir, l’écouter, que c’est déjà ça, c’est déjà une chance et qu’il faut savoir l’apprécier?

Que j’aime mes amies, que je suis fière d’elles et que j’adore passer des heures au téléphone en fumant avec elles?

Qu’à l’étage de la librairie où je travaille, je me sens chez moi, dans cet espace plus calme que le rez-de-chaussée, avec sa moquette pourrie, oui je suis chez moi, et mon rayon c’est comme si c’était ma bibliothèque personnelle, et j’aime être celle qui connaît tout ça et renseigne les gens? Que je suis heureuse quand les gens ont aimé le livre que je leur ai conseillée? Que je me jette sur les caisses de nouveautés comme sur des cadeaux de Noël, avec la même curiosité qu’il y a dix ans? Que je rigole et débat et m’emporte avec mes collègues?

Que j’aime chanter comme une casserole toute seule chez moi et danser dans mon salon? Que l’I-Pod le matin me fait marcher comme au combat?

Il n’y a que des choses banales à écrire sur ce qui va bien. Mais il fallait peut-être le dire une fois. Dire que ma vie c’est aussi ça, pas seulement la maladie, pas tout le temps la maladie, mais aussi une vie banale avec tout ce qu’elle de force de vie, d’envie, d’enthousiasme, de passion et d’amour.

Oui, je suis écoeurante

Il y a comme un goût de rancoeur et même de haine dans la psychiatrie française ces derniers temps. De violentes querelles de chapelles qui finissent devant les tribunaux, mais aussi une agressivité qui n’est plus larvée envers les usagers. Je ne parle pas seulement de la violence qui a lieu à l’hôpital, mais de ce qu’on peut lire ici et là. D’abord, le déferlement de préjugés envers les usagers qui voudraient devenir pairs-aidant, montrant bien qu’il est hors de question pour certains soignants de considérer les personnes souffrant de maladie mentale comme des citoyens comme les autres, que la barrière entre les fous et eux, les normaux, ils y tiennent et qu’elle ne tombera pas comme ça. Ensuite, les reproches envers les parents d’enfants autistes, qui osent demander d’autres pratiques que celles qui consistent à laisser leurs enfants en psychiatrie, neuroleptisés, alors qu’ils peuvent aller mieux grâce à d’autres traitements. Des parents qui se battent pour leurs enfants, leur bien-être et à qui on lance à la tête les pires diatribes parce qu’ils ne veulent plus de la psychanalyse, alors même que la psychanalyse n’offre aucun résultat à leurs enfants. On les traite quasiment comme des criminels parce qu’ils refusent de ne pas voir leur enfant aller mieux. On ne veut pas les écouter, seule compte la parole des soignants, on les chasse même de certains lieux virtuels parce que leur expérience ne valide pas les théories qui y sont approuvées.

Et ce soir, je suis écoeurante. Parce que je refuse de dire que la contention et l’isolement sont du soin. Une mesure de sécurité, je veux bien le comprendre, même si on peut faire autrement, mais du soin, non. Je dis que dire que des violences exercées sur les patients, aussi protocolisées soient-elles, sont du soin est une façon de ne pas s’interroger sur ses actes, de refuser de voir la souffrance du patient, la nier même, en rendant cette souffrance illégitime puisqu’on agit, non seulement pour son bien, mais pour le soigner. Je suis écoeurante, oui, je l’imagine bien, ce n’est pas agréable de s’entendre dire qu’on fait souffrir, et qu’en plus on s’en glorifie avec des théories à deux balles sur ces psychotiques “éparpillés” à qui cela fera tellement de bien d’être attachés et isolés. Qui a envie de se retrouver seul, attaché à un lit, quand il demande du réconfort ou de l’apaisement? Personne, sauf les psychotiques bien sûr, ah oui, eux ils aiment ça! Eh bien, je dis que non. Je dis que nous ressentons les choses comme les autres, souvent même plus, et que l’inconfort des liens, oui nous les sentons, la solitude, enfermé entre quatre murs, notre coeur la ressent comme un rejet, comme une violence sans nom. Oui, c’est écoeurant tout ça, ces fous qui sentent et pleurent et vivent comme tout le monde. Je dis qu’on peut réfléchir à d’autres façon de traiter les gens, je dis que les patients en psychiatrie ont droit aux mêmes égards et au même respect que tout un chacun. Je dis que ces mauvais traitements, on ne les oublie pas comme ça, que c’est de la souffrance ajoutée à de la souffrance par ceux-là même qui prétendent nous soigner.

Dans un monde où il y aurait, à entendre certains,  les courageux infirmiers normaux et les méchants fous à maîtriser, avec une barrière infranchissable, un fou reste un fou, n’est-ce pas, comme nous l’a rappelé un infirmier syndicaliste il y a peu de temps, mon discours est écoeurant. Parce que je dis que nous sommes des hommes comme vous, que trop souvent vous abusez de votre pouvoir, et qu’au lieu de vous interroger vous le théorisez pour le banaliser. Je dis que ça nous fait du mal, je dis que vous faites du mal en vous donnant bonne conscience, et que si votre travail n’est pas facile, notre vie  non plus, et encore moins quand on répond à la souffrance par de la violence.

Alors, oui, je suis écoeurante. Parce que toute cette violence envers les usagers, qui n’ont rien à dire, rien à faire, qu’à rester de l’autre côté de la barrière en hochant la tête devant les péremptoires “c’est pour votre bien”, “c’est du soin”, elle ne passe pas. Je suis écoeurante et c’est la preuve que je suis encore vivante et blessée devant la douleur des autres.

Je suis un puits sans fond

Je suis un puits sans fond, un trou noir qui aspire l’énergie de vie, la mienne et celles des autres.  Je suis comme Antigone, emmurée vivante, attendant la mort lentement, en saignant intérieurement, parce qu’elle ne sait pas transiger avec ses sentiments,  son honneur et ses principes.  Emmurée vivante parce qu’elle ne peut pas vivre dans la société des hommes, en accepter les lois et les faiblesses.

J’essaye de me plier aux codes de la société. Sourire, regarder dans les yeux, parler gentiment. Mais quoique je fasse, j’échoue à être une personne vivante parmi les personnes vivantes. Je fais semblant et ça se voit, ça fait parler, on me condamne, on me dit méprisante. Alors je m’enferme pour fuir le jugement des autres. Chaque condamnation me brise un peu plus le coeur. Le mépris serait facile, rassurant et protecteur, alors que mes efforts vains et incompris ne sont que de nouvelles preuves de mon incapacité à vivre dans ce monde. Jour après jour, année après année, chaque jugement, chaque reproche sur ce que je suis, ou plutôt ce que je ne suis pas, creusent un peu plus mon abîme intérieur et les murs s”élèvent sans jamais s’arrêter.

Et je deviens un puits sans fond, un puits sans eau, assoifé, et quand je rencontre quelqu’un qui me comprend, quelqu’un qui vit ou a vécu dans le même monde, je l’attire dans ce vide que sa présence comble, et je ne lui demande rien d’autre, mais bien sûr c’est trop, alors il s’en va, pour ne pas se laisser aspirer.

Et le puits se creuse encore, et encore, et encore, c’est inexorable.

J’envie les gens qui meurent

J’envie les gens qui meurent, les suicidés

Les voyageurs qui posent un problème sur la ligne

Assise dans le train, je me dis quelle chance

Et au journal, quand ils parlent de ces suicides en augmentation, et comment remédier au problème

Je me dis mais quel problème?

C’est la condition humaine, tragique et douloureuse, dont certains ont le courage de sortir

Laissez-les mourir en paix, voilà ce que je me dis, et que j’aimerais être à leur place

J’envie les gens qui meurent, les suicidés, les noyés, les brûlés volontaires

Et j’aimerais qu’on m’enterre avec eux

Je n’envie pas les gens heureux, parce que je sais que leur bonheur à eux n’est pas pour moi

J’envie les gens qui meurent parce que je sais depuis longtemps que moi je suis comme eux

 

Avec mon coeur blessé

Il va falloir me lever, avec mon coeur blessé

Il va falloir travailler, avec mon coeur brisé

Il va falloir parler, avec mon coeur cassé

Il va falloir sourire, avec mon coeur en miettes

Il va falloir ne pas pleurer, avec mon coeur en vie

Il va falloir faire semblant, avec mon coeur d’envie

Il va falloir marcher dans le vide, avec son coeur blessé dans mon coeur

Il va falloir cacher mon coeur devant tous ces gens au coeur blessé, au coeur heureux, au coeur à deux, au coeur qui pleure, au coeur joyeux

Il va falloir porter mon coeur sans cesse, partout, devant chacun,

Mon coeur qui a blessé son coeur

Mon coeur qui saigne, mon coeur qui pèse trop lourd

Mon coeur trop proche, mon coeur trop loin, mon coeur dévorant, mon coeur qui flambe et brûle son coeur

Mon coeur qui ne veut pas espérer, mon coeur trop seul, mon coeur qui se reflète trop dans mes yeux

Il va falloir tenir debout avec mon coeur partout

Combien de temps peut-on tenir debout en morceaux?

 

Le prix de la vie

Le suicide, avant, c’était pour ne plus souffrir mais avec le regret de quitter cette vie que j’aurais voulu plus clémente. Un suicide pas trop radical, au cas où je changerais d’avis en cours de route. Avec l’espoir que quelqu’un me sauve et comprenne ma souffrance. Avec l’espoir d’être écoutée, soignée. Finir à l’hôpital pour fermer les yeux en sachant que quelqu’un veillerait sur moi. Un désir de mourir avec l’espoir dévorant de vivre mieux.

Et puis j’ai abandonné l’idée de mourir. On me soignait, j’allais mieux, et dans les mauvais moments, j’attendais que ça passe. Parce que c’est la vie, souffrir, mais que ça fluctue, alors je dormais, et je me relevais parce que je croyais que ça pouvait aller mieux et qu’il fallait vivre pour ça.

Mais après toutes ces années avec la schizophrénie, la moitié de ma vie, je me dis que cette vie ne vaut pas le prix de la souffrance que je lui verse. Je suis de l’autre côté de la rive, c’est irrémédiable, et ceux qui y sont aussi, ils me comprennent trop bien pour que je ne les blesse pas.  Et cela, cette solitude de la psychose, ça ne passe pas, ça ne change pas. Peu importe les années de thérapie, le nombre de médicaments avalés. Alors quand je pense au suicide, ce n’est plus comme avant. Ce n’est pas par désir de revivre, mais juste par désir que tout s’arrête enfin. Je choisirais un moyen radical, un simple pas dans un vide abyssal, ne surtout pas se retrouver à l’hôpital, ne plus parler de tout ça puisque c’est inutile. Je rêvais de parler, avant, et aujourd’hui je me tais, car la parole ne fait que raviver la souffrance. Juste un petit pas pour que ça s’arrête. Que je ne ferai pas pour ne pas faire souffrir mon entourage. Je rêve d’un suicide qui ait l’air d’une mort naturelle, pour que personne ne se sente coupable, car il n’y a pas de coupable. Juste moi et une vie où les moments difficiles sont trop nombreux. Juste moi qui n’en peux plus de marcher brisée. Juste moi qui rêve de la mort comme les vieillards épuisés qui disent en fermant les yeux de soulagement ”c’est bon, j’ai assez vécu”.

Et tu écraseras les patients pour écraser ton ennemi

Il y a des soirs où les psys m’écoeurent. Se tirer dans les pattes, on dirait qu’ils ne savent faire que ça. S’attaquer, se mépriser. Ne jamais écouter l’autre s’il a une autre vision de la psychiatrie. Le discréditer parce qu’il fait partie du mauvais camp, celui des méchants, celui des inhumains. Dédaigner ses résultats. Ils se gargarisent d’un savoir qui ne peut être sujet à critique. On dirait des curés obtus qui excommunient à tout va. Rien n’est bon que leur religion révélée. La parole de Dieu n’a pas à être remise en question, on ne peut s’en écarter sous peine d’erreur fatale. Il faut la comprendre littéralement et rejeter tout le reste. Des idéologues qui mènent des guerres d’égo. Ce que les autres ont à dire ne les intéresse pas. La moindre intérêt pour quelque chose qui ne fait pas partie de leurs commandements est une trahison.

Ils sont censés savoir écouter, être ouverts d’esprit, se soucier de l’autre. Mais on parle bien peu des patients dans ces duels pathétiques, et on n’écoute jamais son adversaire. On le ridiculise seulement.

Je crois bien que je n’ai jamais vu des gens si fermés, si intolérants non seulement à la moindre critique mais même au fait qu’il puisse exister d’autres idées que les leurs. Alors bien sûr, les psys ne sont pas tous comme ça, mais c’est l’image qu’ils donnent d’eux sur internet. Et vu l’influence qu’ils peuvent avoir sur leurs patients, eh bien oui, ils me font peur ces psys ayatollahs.

Tout cela les occupe, du tribunal à la toile, et ce ne sont pas les patients qui en profitent.

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