Deuxième consultation

Je vois un autre psychiatre environ deux mois après le premier.
Mon ami m’a dit qu’il ne voulait plus me voir tant que je ne retournais pas voir un psychiatre. Il ne peut plus supporter ma souffrance. Il m’a dit que je dégageais des ondes négatives. Mon monde s’écroule. Enfin ce qu’il en reste. La chose la plus importante pour moi, celle qui fait qu’il y a tout de même du positif dans toute cette souffrance, notre amitié, je la perds. Et cette histoire d’ondes négatives me blesse plus que tout. Parce que c’est vrai. Parce que je suis un fardeau même pour la seule personne qui me comprend, qui connaît mon monde.
Mais il sait que sa demande est impossible. Il le sait, il était là pour le premier. Il sait le mal que ça m’a fait, il sait que je ne sais pas parler et qu’ils ne comprennent rien. Mais il me dit qu’il faut réessayer. Que ce sera mieux cette fois. Qu’on se reverra après.
Alors je pars de chez lui. Je récupère « Les Difficultés du français » de Hanse que je lui ai prêté depuis des semaines. Voilà, je reprends mes affaires, je pars, je suis seule, abandonnée, encore une fois.
Je passe au-dessus de la Sambre avec comme toujours l’envie, et pas le courage, de m’y jeter. Je m’arrête, je regarde l’eau noire, je pense aux paroles du « Fleuve » de Noir Désir. Je prends mon Hanse pour l’y jeter à défaut de le faire moi-même. Je veux déchirer ses pages, les voire flotter, s’éparpiller et couler dans l’eau noire et sale, comme ma vie, comme mon année de fac, comme mon amour. Mais une pointe de raison, ou d’espoir?, m’arrête au dernier moment, il coûte cher ce livre, ma mère ne comprendra pas qu’elle doive m’en racheter un si jamais je recommence mon année. Alors je le garde.
Je rentre chez moi. Seule, seule. Qu’est-ce que je vais faire sans lui? Je l’aime à crever, à tel point que cet amour rajoute de la souffrance à la maladie. Mais au moins j’avais sa présence, ses bras, ses mots, de la douceur aussi.
Je décide d’aller chez un ami commun. Je ne peux pas rester seule, je souffre trop. Et pour une fois d’une souffrance que les autres peuvent comprendre, dont je peux parler. Je sonne, il descend, me dit que je peux monter mais que mon ami est là. Alors je dis non, il ne veut plus me voir. Je pars, mais je ne peux pas rentrer chez moi, je me sens chassée de partout et je n’ai plus nulle part où aller, et je suis trop seule chez moi. Je retourne sur le pont au-dessus de la Sambre, pour regarder l’eau. Et puis c’est le chemin du kot de mon ami. Il va forcément passer par là pour renter. Je me mets un peu à l’écart, pour qu’il me voit en passant mais que je ne sois pas non plus au milieu de son chemin, genre tiens je suis là par hasard. Peut-être qu’il me verra au-dessus de l’eau, qu’il me parlera, peut-être qu’il ne m’abandonnera pas.
C’est pathétique, je le sais, mais ma seule façon de lui hurler de revenir. Je veux me couper. Il y a des morceaux de verre par terre, des restes de bouteilles d’alcool, celles des jeunes ou des SDF qui viennent boire ici. Quand même, c’est sale, je ne vais pas en arriver là, me choper une infection par-dessus tout. Mais je trouve une bouteille intacte, avec un fond d’alcool. Alors je me dis que je n’ai qu’à la casser pour avoir un morceau de verre propre. Je m’agenouille et la casse contre la pierre, et je me trouve vraiment minable d’en être là, mais j’en suis là. Je me coupe, je saigne, j’aime regarder le sang couler. J’attends. J’entends des pas. Ils s’arrêtent un instant. Puis se remettent en marche. Je tourne la tête et vois le dos de mon ami qui rentre chez lui. Voilà, il m’a vue et il a passé son chemin.
Je rentre, qu’est-ce que j’ai d’autre à faire, puisque je ne me jetterai jamais dans l’eau glacée, ça me fait trop peur.
Alors, comme je ferais tout pour ne pas le perdre, j’accepte. J’irai voir un autre psychiatre.
Je le lui dis et on se revoit. Il m’oblige persque à téléphoner à mes parents, à leur dire que je ne passe pas mes examens, que ça ne va pas et que je dois voir un psychiatre.
On prend le premier qu’on trouve dans le bottin.
J’ai compris la leçon, je dois bien expliquer les choses, être claire, précise. Alors mon ami me fait énumérer ce que je dois lui dire, on répète comme avant un examen.
Je n’ai aucune envie d’y aller, mais je me dis que ça ne peut pas être pire que la première fois. On est en juin et pendant que les autres sont dans des amphis à passer leurs examens, je rate ma vie. La rentrée est dans trois mois, si je veux réussir l’année prochaine, il faut que j’aille mieux. Donc peut-être que c’est une bonne chose finalement.
Quand je rentre dans son cabinet, je me sens immédiatement mal. C’est trop personnel, j’ai l’impression d’être dans son salon, et il ressemble beaucoup au premier: barbu, avec du ventre et vieux. Lui aussi me fixe immédiatement et n’arrêtera pas. Putain, mais qu’est-ce qu’ils ont tous à se prendre pour Freud sur la photo avec son cigare?
Je baisse les yeux, je regarde mes mains et tourne ma bague.
Je commence à énumérer mes problèmes. Mais il a réponse à tout et ne me laisse pas parler.
Je ne mange plus? C’est la vie d’étudiant!
Oui, enfin un yaourt à midi et une bi-fi le soir, ça me semble assez peu quand même. D’ailleurs, ce n’est pas une question d’économie, même les plats réchauffés de ma mère je les jette à la poubelle après la première bouchée, écoeurée. Et puis je ne tiens plus debout. J’ai perdu six kilos en une semaine.
Ma phobie des papillons? Pas grave, il n’y en a pas beaucoup dans nos régions.
Mais il est con ou quoi? Evidemment qu’il y en a plein dans nos régions, sinon je ne serais pas sur le qui-vive chaque fois que je suis dans le jardin en été. Et si ce n’était que ça! Mais j’ai peur du papillon géant, et depuis que je suis petite, je me réveille chaque nuit en ayant peur qu’il soit dans ma chambre. J’ai peur des toilettes, des douches, des tuyaux dont il pourrait sortir. Un jour j’ai entendu quelqu’un parler de la même phobie à la radio, j’ai hurlé, les mains sur les oreilles, à genoux, hurlant toujours bien après avoir éteint la radio. Il y a un an ou deux, je n’arrivais même pas à dire le mot papillon sans être envahie d’effroi. Un jour, quelqu’un, pour « rire », à ramasser un papillon mort et a voulu me le jeter dans le tee-shirt. J’ai couru plus vite que je n’ai jamais couru, et si ce mec m’avait approchée, je me serais défendue comme une furie, je l’aurais frappée comme une dingue, peut-être même que j’aurais pu le tuer, je ne sais pas, mais je n’ai jamais senti une rage à me défendre comme ce jour-là. Il s’il avait réussi à me jeter le cadavre dans le dos, il aurait vu ce que c’était quelqu’un qui devient dingue, qui fait une crise de nerfs, qui perd la raison pour échapper à l’horreur. Mais bon,puisqu’il n’y en a pas beaucoup dans nos régions.
Ma souffrance permanente? Je suis juste un peu plus sensible que la moyenne, mais ça peut-être une qualité. C’est la maladie du romaniste, on voit beaucoup ça chez les profs de français. Rien d’inquiétant.
Mon incapacité à me concentrer? Pas grave, et si çe ne va pas mieux en décembre, je n’aurais qu’à revenir le voir à ce moment-là, il sera toujours temps.
Ben oui, deux semaines avant les examens! Ok, romanes c’est pas médecine, mais il croit quoi, qu’on ne fait rien?
Quand je sors, je vais chez mon ami, qui habite juste à côté. Je lui raconte et il est furieux. Il veut aller lui parler, je l’en empêche.  Il demande sans cesse « mais tu lui as dit ça? et ça? » Mais oui, je te jure, oui, mais il ne veut rien entendre.
Cette fois je suis plus en colère que démolie.
Mais au moins je suis allée chez ce psychiatre, j’ai fais un effort et j’ai récupéré mon ami.
Pour le reste, on verra plus tard, mais je fais une croix, encore, sur les psychiatres.

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Un commentaire »

  1. […] romaniste (que vous pouvez retrouver plus en détail dans les articles première consultation et deuxième consultation), plus un psychologue qui me plaisait tout aussi peu. Pourquoi je n’ai pas pensé aux […]


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