Première consultation

J’ai 18 ans quand je vois pour la première fois un psychiatre.
J’ai été malade pendant plusieurs mois l’année d’avant, et depuis décembre ça a recommencé. Mais c’est bien pire.
Je suis en première année de fac, mais je ne la réussirai pas. Je suis dans un tel état que je ne vais au cours que pour faire acte de présence, incapable de faire autre chose que de m’asseoir, même pas d’écouter.
Parfois même je n’y vais pas, parce qu’une fois levée, lavée et habillée, je suis épuisée, j’ai usé la volonté de ma journée entière et je ne peux plus rien faire d’autre. Je passe des heures couchée sur mon lit. Des heures assise à regarder le ciel par la fenêtre, à me sentir tomber dans le vide. Des heures la tête dans les bras. Des heures à pleurer. Ou des heures dans un vide intérieur terrible. Des heures avec les autres aussi, mais sans être là, gribouillant sur un sous-bock en n’entendant rien de ce que disent mes amis, ailleurs. Des heures à imaginer à quel point ils me détestent en secret. Parfois, j’ouvre mon classeur pour étudier et déjà je n’en peux plus. Un jour, il me faut deux heures et demi pour monter l’escalier de mon studio, parce que je m’arrête à chaque marche, en pleurs, et qu’il me faut un temps infiniment long pour trouver le courage de me relever et de monter encore une marche. Un autre jour, je n’arrive pas à me lever avant 16 heures, je suis littéralement clouée au lit par la douleur.
Je sais qu’il faut mourir, que tout cela ne passera pas. Une bête noire me ronge de l’intérieur, ma vie n’est qu’un immense gâchis, je ne suis qu’une plaie à vif. Chaque seconde est une torture sans nom. Quand j’imagine les millions, peut-être les milliards de secondes qu’il me reste à vivre, j’en ai la tête qui tourne. Je ne peux même pas imaginer souffrir comme ça pendant encore une minute, alors une vie! Tout ce que je vois devient un instrument possible de suicide. Mais je n’ai pas le courage de me tuer. Car en vérité, je ne veux pas mourir, mais arrêter de souffrir. Comme si c’était possible. Je m’accroche à Renaud. C’est le personnage d’une nouvelle que j’ai écrite. Il est devenu réel. Il a 16 ans et s’est suicidé. Il me comprend. Il me soutient. Je veux qu’il me donne son courage de mourir. Il dort avec moi. Et je souffre de le voir souffrir, mais au moins nous sommes deux.
Et il y a aussi mon ami, mon amour fou avec qui je ne fais pas l’amour mais avec qui je dors, dans ses bras. C’est le premier et le seul avec qui j’ai jamais parlé du désastre de ma vie, de cette douleur atroce qui me dévore. Il est un peu comme moi. On se comprend.
Il me dit qu’une amie de sa mère lui a donné une boîte d’anti-dépresseurs. Il ne sait pas ce qu’il faut faire. Peut-être est-ce une solution. Mais j’ai peur des médicaments, je n’en connais que les clichés habituels. Je ne sais pas si j’ai le droit d’aller chez un médecin pour cette vie qui fout le camp.
Il me dit que si, je dois trouver un psychiatre. Alors comme il est avec moi, comme je ne suis pas toute seule, comme il m’aide à mettre une jambe devant l’autre et à oser parler à des inconnus, je dis d’accord. Qu’est-ce que j’ai à perdre, moi qui suis pire que morte puisque je n’ai plus que la souffrance?
On va à la fac, on regarde dans les pages jaunes, mais on ne trouve pas de psychiatres. On ne sait pas que toutes les spécialités médicales sont mélangées. On ne sait plus quoi faire. Comment trouver un psychiatre, à qui demander, je ne veux en parler à personne.
Je ne sais plus comment, on trouve le centre médico-psychologique. Je suis incapable d’y aller seule, il vient avec moi. On ne sait pas du tout comment ça fonctionne. Je demande s’il est possible d’avoir une liste des psychiatres de la ville. La secrétaire me répond assez séchement qu’il y a aussi de très bon psychologues. Je me sens m’écrouler quand elle me dit ça. Ca fait plus d’un an et demi que je vais mal, j’en suis même arrivée à rêver d’une hospitalisation pour me reposer sans mourir, je ne tiens plus debout et elle balaye ma demande comme si elle était illégitime. Elle nous donne quand même la liste. Puis elle dit que je peux avoir un rendez-vous ici, que c’est gratuit. Ca me décide, parce que je ne veux pas dire à mes parents que je vois un psychiatre et que je n’ai pas l’argent pour le payer. Elle insiste pour savoir si vraiment je ne préfère pas voir un psychologue, mais j’ai fini par accepter l’idée que des médicaments me feraient peut-être du bien, et puis je sais que la situation est très grave et que si je ne fais rien, jamais je ne réussirai mes études. Non, je veux un psychiatre.
Je suis soulagée. On va me soigner. Ca y est. Après plus d’un an et demi à crever seule ou avec mon ami, qui me comprend mais avec qui je tombe aussi, je vais guérir.
Je me sens beaucoup mieux dans les jours qui suivent. Et je suis un peu paniquée, que vais-je dire à ce psychiatre puisque je n’ai plus rien? Qu’avant j’allais mal? Ca n’a pas de sens! Peut-être que je devrais annuler, je ne saurai pas lui parler, c’est sûr. D’autant que je suis souvent mutique à cette époque. Comment vais-je parler à un inconnu à qui je n’aurai rien à dire?
Je décide quand même d’y aller. Je suis morte de peur. Mon ami vient avec moi, je lui fais jurer de m’attendre dehors. Je ne sais pas du tout comment parler de ce que je vis. Je peux parler des symptômes, et encore, mais de la souffrance intérieure, non c’est impossible.
J’arrive devant ce psychiatre. Il y a un bureau, une chaise de chaque côté et une sorte de divan qui ressemble à une table de médecin généraliste. Je ne sais pas quoi faire, je me dirige vers le divan et il me dit que non, je dois m’asseoir sur la chaise. Je me sens ridicule. Il dispose les deux chaises devant le bureau, face à face. Je me sens mal, pourquoi ne reste-t-il pas derrière le bureau? Il est trop près de moi, il n’y a pas de protection. Je le trouve vieux et antipathique, il me fait peur. Il me fixe du regard, il le fera sans cesse. je crois mourir sous ce regard inquisiteur, je baisse les yeux, j’ai envie de pleurer, je tourne ma bague avec nervosité.
Il me demande ce qu’il peut faire pour moi. Mais je n’en sais rien moi de ce qu’on peut faire pour moi. Si je savais quoi faire je ne serais pas là, si nerveuse. Je ne sais rien de son travail. C’est lui qui doit me dire ce qu’il peut faire pour moi. Je lui dis je crois que je fais une dépression. Il me demande ce qui ne va pas. Comme il m’intimide, comme son regard m’anéantit, comme les paroles sont coincées dans ma gorge, comme je n’arrive pas à lui parler de ma souffrance, je dis que je n’arrive plus à étudier, que je ne peux plus me concentrer. Alors il parle beaucoup, m’explique comment étudier, la différence entre l’école et la fac, etc… Je me sens de plus en plus angoissée. Il ne comprend rien, je ne suis pas débile, je sais comment étudier, ce n’est pas le problème. Je lui dis que le problème n’est pas de réussir mon année, elle est fichue (on est en avril et je n’ai plus rien fait depuis janvier) mais d’aller mieux pour la recommencer sur de bonnes bases. Il me répond « Evidemment, quand c’est les parents qui paient ». Je n’ai pas du tout un caractère à laisser dire ce genre de conneries sans réagir, sans partir en claquant la porte. Mais je suis tellement à bout, tellement faible, tellement enfermée en moi-même, tellement diminuée sous son regard arrogant, tellement à terre depuis tellement de mois, que je ne peux que donner de faibles justifications.
Je me sens de plus en plus mal. Je tourne sans cesse la tête vers l’horloge, je veux que ça s’arrête, je veux partir, il y a mon ami dehors, il n’y a que lui qui me comprend, les autres ne comprennent rien de rien, même les psychiatres, je veux partir, et je regarde l’heure, et je tourne ma bague, et je regarde mes pieds, et l’heure, et ma bague…
Il répète « je ne vois pas ce que je peux faire pour vous ».
Rien, evidemment rien, comment ai-je pu seulement croire le contraire, je ne suis plus de leur monde, je n’ai plus rien avoir avec les autres êtres humains, je suis dans l’autre monde. Seule dans l’autre monde. Enfermée à jamais. Personne ne connaît l’autre monde, personne ne pourra m’en sortir. D’ailleurs qui serait assez fou pour mettre un pied dans ce monde afin de m’en sortir? Qui voudrait ne fut-ce qu’apercevoir les monstres, la mer noire, les sables mouvants, l’enfer, le sang, les larmes, le vide, la souffrance dans sa robe blanche et tâchée de sang?
Comment ai-je pu croire que quelqu’un qui vit dans le monde normal, où je ne suis qu’une poupée de carton pâte, la silhouette de la jeune fille enfermée dans l’autre monde, pourrait y comprendre quoique que ce soit?
Il me demande aussi, entre ses souvenirs d’armée et d’autres épisodes de sa vie qui me donnent encore plus envie de fuir, si je connais l’école de peinture Cobra. J’ai déjà entendu ce nom, mais comme je ne sais pas exactement de quoi il retourne, je dis non. Et il répond « Il faut s’intéresser un peu à la culture, ma petite fille ».
Non mais quel con. En plus il me méprise. Je veux partir, je veux partir, je regarde l’aiguille des secondes, de plus en plus angoissée, pendant qu’il me dit que la vie c’est comme ça, parfois on se sent moins bien et on doute. Mais je ne doute pas, je ne doute pas du tout, je sais avec certitude que je n’arrêterai jamais de souffrir comme une bête et qu’il faut mourir, que c’est la seule chose à faire. Je sais avec certitude, je le sens dans ma chair à chaque seconde, que je ne suis plus que putréfaction, mort, souffrance, larmes et que je ne vis plus dans le monde normal.
Et il conclut en me disant d’attendre que ça passe.
Quelle bonne idée! Pendant combien de temps exactement? A-t-il pensé que je pouvais mourir avant que ça passe? Devenir folle avant que ça passe?
Enfin, c’est fini. Je vais arrêter de subir son regard qui matérialise tous les autres, tous les regards de ce gens qui ne comprennent rien, qui me tuent.
A-t-il un sursaut de lucidité quand je me lève? Il me dit en tout cas que je peux revenir, en urgences s’il faut. Je dis non, non, ça va. Il le répète. Non.
Non, je veux sortir, vite je m’enfuis de cet endroit, je rejoins mon ami. Il y a eux qui ne comprennent rien et il y a lui et moi, c’est déjà ça, je ne suis plus seule comme l’année dernière.
Je vais très mal dans les jours qui suivent. J’avais mis tous mes espoirs dans ce psychiatre, rien que l’idée d’enfin faire quelque chose m’avait remonté le moral et il m’a mise à terre.
Je lui en veux terriblement. Je le déteste. Surtout de m’avoir dit d’attendre que ça passe. Ca fait un an et demi que j’attends et rien ne passe. Au contraire, tout est pire, ça s’aggrave sans cesse.
J’en reviens toujours à la même solution: trouver le courage de mourir, puisque personne ne me comprend, puisque personne ne m’aidera jamais. Car je n’irai plus jamais voir de psychiatre. Ca m’a fait beaucoup trop de mal. Je me suis sentie encore plus seule et perdue dans l’autre monde.

3 commentaires »

  1. Alain Said:

    Il commence à être tard, je suis fatigué, j’ai passé un moment à lire vos articles, ils sont tous bien écrits, ils décrivent bien la réalité, la difficulté que vous avez eu pour vous faire soigner, pour rencontrer des gens compétents.

    Avez-vous pensé à publier votre témoignage sous forme de livre ?

  2. Lana Said:

    Oui, j’y ai pensé. Il y a plusieurs projets en cours: un livre que j’ai écrit avec un infirmier, dont certains textes sont tirés du blog. J’attends la préface de ma psychiatre pour chercher un éditeur. Une pièce de théâtre a été faite par un metteur en scène avec des textes du journal, mais ça traîne un peu car il a des tournages. D’autres textes du journal ont servi de voix off pour un film underground qui est tourné et en cours de montage.

  3. […] C’est-la-maladie du romaniste (que vous pouvez retrouver plus en détail dans les articles première consultation et deuxième consultation), plus un psychologue qui me plaisait tout aussi peu. Pourquoi je […]


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