Une adolescente

J’ai 17 ans et ma vie dérape sans que je comprenne pourquoi. Il y a quelques mois, je pensais que j’avais trop de chance, je n’arrivais pas à y croire. J’ai un copain. On est amoureux. Une meilleure amie avec qui je partage tout. Plus de liberté et de personnalité que les années précédentes. Ces sont de belles années, la vie qui commence enfin, vraiment, pour moi qui ai toujours détesté la dépendance et les obligations de l’enfance.
Mais voilà, je tombe. Je suis assise sur une chaise de classe et je tombe dans un puits sans fond. La mort me suit dans les couloirs et dort dans mon lit. Je pleure beaucoup. Un jour, je me coupe le dessus de la main. Là je me dit que je suis folle pour inventer une chose pareille. Je crois être la seule au monde à faire ça. On ne parle pas du tout de l’automutilation à l’époque. Je suis angoissée. Je m’éloigne des autres.
Je ne comprends rien. Je ne sais pas parler. Que pourrais-je dire, d’ailleurs? Comment expliquer ce que je ne comprends pas? Je me sens emmurée.
La prof de latin dit que nous sommes jeunes et donc insouciants. Je la déteste pour ça.
Un élève d’une école de la ville s’est suicidé en voyage de rhéto. Il a sauté par la fenêtre. Tout le monde est choqué. Les gens ne comprennent pas qu’il ait fait ça devant les autres, en voyage de classe. Je me sens incomprise, car moi je comprends sa douleur, j’envie son courage et eux ne pensent qu’aux autres, aux vivants que ça a dérangé de savoir combien il souffrait. Ils me dégoûtent. La prof de latin dit qu’heureusement ce ne sont pas les élèves de notre école qui se suicident. Et là, je me dis que vraiment les adultes sont nuls, qu’ils ne comprennent rien. Qu’on crève devant eux, qu’on hurle devant eux et qu’ils détournent le regard pour se créer un petit monde parfait, bâti sur les flaques de notre sang.
Mais de qui pourrais-je espérer un secours, si ce n’est des adultes? Moi je ne sais rien de la vie, sinon que je ne la supporte plus, je ne sais rien expliquer de ce que je ressens.
Alors je fume des joints, je vole des babioles, je sors avec des mecs juste pour être sûre que je suis encore en vie, je ne fais rien en classe, je me mutile, je me renferme, je me couche sur mon bureau, je me révolte, je regarde par la fenêtre pendant tous les cours de maths et je n’ai jamais plus de 4/20 aux contrôles. Le prof s’intéresse à tous les élèves sauf à moi. Il parle à tous et passe devant mon banc sans me regader. Je bâcle mes contrôles et je finis l’heure en lisant Balzac, qu’il sache que je ne suis pas si bête. Et à la fin de l’année je lui cacule ses probabilités beaucoup plus vite que tous les autres et j’ai 18. Il s’en fout, il ne veut pas m’aider comme l’a fait la prof de math de l’année dernière, et je lui prouve qu’il m’a mal jugée.
Sur mes murs, j’ai la photo de Kurt Cobain avec cette phrase « I hate myself and I want to die ». Sur mon plumier, sur mon journal de classe, sur mes classeurs, que les profs vérifient parfois, j’ai des phrases de ce genre, dont ma préférée, celle des Bérus « Pour tous ceux qui ont un trou noir dans la tête, y a-t-il un soleil? » et des paroles de « Mineurs en danger ». Faut-il me l’écrire sur le front pour être plus claire? La seule phrase qui me vaudra une remarque est celle qu’on a mise pour rire avec mon amie « Toi Marie qui a enfanté sans baiser, laisse-nous baiser sans enfanter ». Ca, ça fait réagir une prof dans cette école catholique où les soeurs sont pourtant reléguées au couvent depuis longtemps. Une bête phrase provocante d’adolescente anti-catho, mais mes phrases de détresse, personne ne veut les voir.
Ils me disent insolente, désinvolte, fainéante alors que je crève devant eux et qu’ils ne voient rien. Rien du tout!!
Je leur en veux. Parce qu’aucun adulte ne m’a dit que la vie c’était si douloureux, et qu’en plus ils ne font rien pour m’aider.
J’aimais beaucoup ma prof d’histoire. C’était ma titulaire. J’espérais qu’elle me parle. Moi je suis muette, alors il faut que quelqu’un vienne me prendre par la main, qu’il me parle, et alors je serai délivrée, tout ira mieux, si seulement je pouvais parler, dire quelque chose, n’importe quoi, juste « ça ne va pas ». Mais une phrase d’elle sur mon bulletin a tué tous mes espoirs. « Lana joue, espérons qu’elle gagne. Nous ne pouvons rien pour elle. » Voilà, c’est dit. L’indifférent monde adulte ne peut rien pour moi, c’est écrit noir sur blanc. Un poignard dans le coeur. Et moi je joue, oui je joue, pas mes notes, pas l’espoir de réussir en en faisant le minimum, non je joue ma vie, ma santé, ma raison. Je repense à cette phrase dans un train, de la musique dans les oreilles, en regardant le paysage, et je pleure.
Un jour, le prof de géographie me demande de rester après le cours. Et là l’espoir se réveille. Ca y est. Enfin! Quelqu’un va me parler, je vais briser les murs qui me serrent à m’étouffer. Et là, il me parle de mon frère. Quoi, mon frère? Est-ce qu’il ne fume pas des joints? Mais qu’est-ce que j’en sais, j’en ai rien à foutre, mon frère est un endormi de nature qui vit la nuit et dort le jour, mon frère se marre avec ses copains et se fiche du reste. Un ado quoi. Mon frère va bien, je le sais. Moi je crève, je crève et il me parle de mon frère. Moi je lui ai montré, à ce prof, mes blessures sur le poignet, j’ai fait tout pour qu’il le voit, pendant toute une heure de cours, mon poignet lui a hurlé la vérité en plein visage et il n’a rien vu. Mais bien sûr je ne dis rien de tout ça. Mes espoirs sont déçus encore une fois. Je dis que mon frère va bien, j’attends qu’ils dise et toi? mais il ne dit rien alors je m’en vais.
Pendant un cours de gym, je passe par un raccourci pour m’éviter quelques minutes de footing. Rentrés à l’école, le prof me demande de recommencer tout le footing. Je m’insurge, je vais arriver en retard au cours suivant, il ne cède pas. Je suis tellement à fleur de peau que je me sens injustement punie, rejetée, incomprise. Alors j’y vais, je retourne dans le village, mais je ne cours pas, je marche, je pleure. Je veux partir. Il verra bien qu’on ne se débarasse pas d’une adolescente qui va si mal comme ça, qu’il ne peut pas m’envoyer toute seule faire ce footing. Je vais descendre en ville, et il sera bien emmerdé quand il ne me verra pas revenir. Oui, mais je suis en tenue de gym, je n’ai pas un franc, rien. Et ils vont mettre mes parents au courant. Et ça je ne veux pas. Alors je prends tout mon temps, environ quarante minutes, pour faire le parcours, et je me dis que quand je reviendrai il verra que je vais mal et qu’il me parlera. Quand je reviens, il est paniqué, je le vois bien, mais il m’engueule et c’est tout.
Comme les autres, je vois la psychologue pour les tests PMS. A chaque métier qu’elle me propose, je dis que ça ne m’intéresse pas. Je ne dis presque rien, je veux qu’elle voit que mon avenir ne m’intéresse pas parce que je veux mourir. Les autres n’ont rien vu, mais elle forcément elle va m’aider, c’est son métier. Elle ne dit rien.
Ils ne voient rien, ils sont tous aveugles. Alors quand on fait du VTT dans le parc de l’école, je ne ralentis pas dans les virages, au contraire, j’accélère, je veux tomber, je veux me blesser gravement et qu’on appelle une ambulance. Et le prof de gym viendra avec moi, et je lui dirai que je l’ai fait exprès, et alors enfin on me parlera, et à l’hôpital aussi ils me parleront. Mais je ne tombe pas. Un exercice consiste à descendre une pente et freiner devant un arbre. Je ne freine pas, et le prof hurle « freine, mais freine! » Je fais l’idiote qui ne sait pas sur quel frein il faut appuyer, le prof me le dit, et là je fais celle qui ne reconnaît pas sa gauche de sa droite et le vélo bascule, je passe par-dessus et tombe à côté de l’arbre. Je me relève. Sans rien. Même pas foutue de me faire mal.
Ce ne sera pas encore cette fois qu’on me parlera.
Ce n’aura jamais lieu d’ailleurs.
Personne ne parlera jamais à l’adolescente muette et emmurée.

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