Le sens du délire

Extrait du documentaire « Urgences » de Raymond Depardon.

Une jeune femme, visiblement psychotique, vient de faire une tentaive de suicide et parle avec une psychiatre.

« J’ai reçu des dons.
-Vous avez une mission, là, à accomplir?
C’est quelque chose de trop difficile pour vous à faire, à accomplir?
-Oui. Je ne sais pas comment m’y prendre.
Il y a plein d’ennemis autour de moi, des gens qui veulent me tuer.
Ma mère.
-Des gens dans la rue, des gens que vous ne connaissez pas, aussi?
-Oui.
-Vous disiez votre mère. Votre mère vous veut du mal?
-J’ai l’impression que sur cette terre, il y à elle ou moi qui doit vivre, mais pas les deux.
-Depuis toujours c’est comme ça?
-Oui.
-Tout à l’heure vous disiez, c’est moi qui vais à l’hôpital psychiatrique et c’est ma mère qui est malade.
-Oui, c’est elle qui est malade, elle est gravement malade et elle est un assassin.
-Elle a tué quelqu’un?
-Elle a tué mon père.
-De quelle façon?
-En l’étouffant. Psychiquement.
-Et il est mort réellement ou…
-Il est mort réellement! Et je le cherche, je cherche son âme. »

J’ai souvent entendu dire, y compris par des médecins, que le délire n’avait aucun sens et qu’il était absurde d’en chercher.

Pourtant, dans un discours comme celui-ci, je trouve beaucoup de sens.

La souffrance de ne pas savoir comment mener une mission importante à bien, de se sentir écrasé par ce poids ne correspond-t-il pas au sens que chacun cherche à sa vie et à la vie en général? Aux doutes qui habitent tout le monde sur son rôle sur terre?

Les ennemis, les inconnus qui veulent vous tuer ressemblent beaucoup à ce qu’on nomme communément « la loi de la jungle. »

La mère qui est malade n’est pas seulement une façon de dire « je ne suis pas folle, c’est les autres qui le sont » mais dit que c’est la famille entière qui est malade, et correspond à ce qu’on appelle le patient désigné, celui qui porte la folie de tous les autres.

Le rapport à la mère est effectivement une relation où est en jeu le fait de donner la vie et donc de se rapprocher de la mort, pour toutes les mères. Dans certaines relations plus conflictuelles, il est en effet question d’un elle ou moi: ou la fille reste sous la coupe de la mère et ne devient pas elle-même, ou elle s’en émancipe et brise  ainsi sa mère.
Et on sait aussi que dans certains couples, l’un empêche l’autre d’exister, comme le fait ici la mère en étouffant psychiquement le père.

Alors, sans doute dans le délire tout ça est dit comme s’il y avait réellement et non seulement symboliquement une question de vie ou de mort, comme si le sens à la vie était une mission à laquelle on ne peut échapper, mais tout cela me paraît très sensé, même si au début on peut être trompés par le fait que les choses symboliques sont vécues réellement. Le délire dit ce qui est au fond de chacun de nous, de façon archaïque, fantasmatique, et le patient vit ces fantasmes archaïques. C’est sans doute en cela qu’il toujours douloureux ou exaltant pour le malade et effrayant ou insensé pour les autres.

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