L’enfer

Une adolescente comme les autres, qui aime les livres et a oublié les hallucinations violentes de son enfance.
Un jour, la maladie surgit et la met à terre. Elle s’effondre sans comprendre pourquoi. Elle ne connaît pas les moyens de se relever. Elle est seule et ne sait pas parler de ce qui la tue. Elle est seule, coupée du monde.
Autour d’elle, le monde s’écroule, fond, fait des vagues, elle n’a plus rien à quoi se raccrocher. Et ces autres gens vont si vite dans ce monde qui tourne à une vitesse folle, qui hurle, qui l’agresse, elle ne suit plus rien, tout va tellement vite. Et elle a froid. Un froid de cadavre qui la dévore. Elle est morte, pire que morte car des vivants il ne lui reste que les larmes et la douleur. Elle hurle, elle pleure à l’intérieur mais ne peut parler à personne.

Celui qui la comprendra, celui qu’elle aimera, souffrira autant qu’elle. Et cet amour la dévore un peu plus encore.
Le feu ne s’apaise pas, il brûle, la consume toujours.
Il est toujours aussi froid, aussi mortel. Elle est en miettes, elle est à terre, elle ne sait pas comment se relever. Ses appels au secours sont
flagrants, personne ne répond.
Elle meurt peu à peu, elle voudrait mourir définitivement pour que ça s’arrête.
Pourquoi ne lui a-t-on jamais dit qu’on pouvait souffrir à ce point?
Elle est dans un autre monde, seule. Une fois entré, on ne sort jamais de là.
Elle veut mourir car elle ne guérira jamais.
.
L’autre monde est noir, rempli de monstres, et la tient prisonnière.
Celui qu’elle rencontrera ensuite la brisera encore un peu plus.
Et quelques mois après l’enfer recommence. Et c’est pire, c’est pire à chaque fois. Combien de temps devra-t-elle subir cela?

Son lit est son refuge, sa chambre dans le noir, contre les voix, les hallucinations, les monstres, l’angoisse, la dépression, la
terreur, le vide, l’effondrement, les autres qui sont tous contre elle, qui parlent d’elle, qui disent du mal, qui connaissent ses pensées, les volent, qui
voient à l’intérieur d’elle.
Elle veut hurler pour que ça s’arrête mais l’autre monde la tient prisonnière.
Elle devient folle, elle a tellement peur, si mal.
Elle s’éloigne des autres, elle ne leur parle plus, elle pleure même devant eux, elle les déteste, pourquoi lui font-ils autant de mal?
Là où ils se sentent bien, elle est rongée d’angoisse.
Elle a juste Nadège. Elle l’aime, Nadège est son amie, comme Renaud l’a été. Une voix angélique l’appelle du ciel.
Elle a Nad, sa Nad qui connaît l’autre monde. Elle lui caresse les cheveux, Nad est la seule à pouvoir la toucher.
Elle aime aussi
quelqu’un qui la rejette, quelqu’un qui ne la croit pas , quelqu’un qui lui fait du mal, mais elle l’aime malgré tout:
L.
Sa psychiatre, elle la fascine, elle aime sa force et sa douceur, même si L. ne la supporte pas.
Mais à la fin, elle la croira, elle lui dira « !Hola! » en souriant. Un vrai sourire. L. la croit.
L’enfer continue, son corps lui échappe complètement, comme son esprit perdu depuis longtemps. Un jour, elle se
transforme même en animal.
Elle a quatre yeux, des yeux derrière la tête, le corps coupé, gonflé, disloqué, des jambes qui ne la portent plus.
Elle a tout perdu, l’unité de son corps et l’unité de son esprit.
 
Elle n’aurait pas cru qu’on pouvait souffrir à
ce point.
Surtout, qu’on pouvait se perdre à ce point. Elle n’est plus elle-même, elle ne sait plus qui elle est. Elle ne contrôle plus rien. Elle s’est perdue à jamais. Même Nadège est devenue malfaisante.
A l’hôpital, il y a A. Durant toutes ces années, elle a rencontré des gens qui lui ont fait du mal mais
d’autres aussi qui ont mis du baume sur ses plaies.
Ca, c’est elle à l’intérieur, rongée par la maladie mentale:
 
Mais après sept ans et demi, je commence enfin à trouver un équilibre, à retrouver la vie.
Tout ça, ce n’est qu’un minuscule résumé de ce que j’ai vécu.
Tout ce qu’on peut dire là-dessus, c’est qu’on ne peut pas en parler.
C’est pour ça que je dois toujours recommencer, que je n’ai jamais dit les choses une bonne fois pour toutes.
On ne dit jamais tout, on ne dit jamais comment c’était vraiment, on ne dit jamais la souffrance, c’est pour ça que je recommence encore et encore à essayer de sortir tout ça. C’est sans fin, je ne m’en débarasserai jamais.
Il n’y a pas de mot pour dire la psychose, il n’y a pas assez de mots pour dire la souffrance.
Il n’y a rien pour dire l’enfer.

10 commentaires »

  1. Eric Said:

    merci ! votre travail est admirable 😉
    avec toute ma sympathie
    Eric

  2. Lana Said:

    Merci! Je suis contente que ça vous plaise.

  3. Alain Said:

    Je trouve aussi que ton travail est très bien.

    J’avais comme toi des souvenirs douloureux que je souhaitais conserver, je ne voulais pas les oublier, je ne sais pas vraiment pourquoi mais il me semblait important de m’en souvenir et de pouvoir témoigner. Mais la rémémoration était douloureuse et m’empêchait de mettre cela derrière moi. J’ai fini par écrire un texte et ensuite j’ai été dégagé de ce devoir de mémoire, c’était écrit quelque part, je n’étais plus tenu de me le remémorer en permanence.

  4. Lana Said:

    Oui, pas facile de se souvenir de tout ça sans douleur, impossible même pour moi. C’est comme si c’était hier, la douleur ne passe pas, contrairement à ce qui se passe avec d’autres mauvais souvenirs.

  5. Elodie Said:

    Je viens de lire l’intégralité du journal de ta maladie et j’ai été extrêmement bouleversée de tout ce que j’y ai lu. L’impression d’avoir approché un monde inconnu, lointain et proche à la fois. J’ai été impressionnée par ton courage et ton intelligence, ton courage d’avoir osé publier tout cela, aussi. Cela me semble salutaire, j’ai envie de le partager avec plein de gens (dont mon père, psychiatre à la retraite, et qui a lui aussi été touché par la maladie, alcoolisme, maniaco-dépression, mais il a réussi à sortir de tout cela). Tu n’as jamais été approchée par un éditeur?
    En tout cas, bravo et merci

  6. Lana Said:

    Merci! C’est pour ça que j’ai publié ça, pour faire comprendre aux gens la schizophrénie de l’intérieur. Et je me dis que j’ai bien fait en lisant des messages comme le tien.
    Je n’ai pas été approchée par un éditeur, mais un metteur en scène a fait une pièce de théâtre avec des extraits du journal, je ne sais pas si la pièce se montera ou non, mais en tout cas ça m’a reboostée pour écrire ànnouveau. Un autre réalisateur a utilisé des extraits du texte en voix off pour un film underground, qui devrait bientôt être terminé. Il est en court de montage, j’en parlerai ici quand il sera fini.
    Sinon, j’ai écrit un livre avec un infirmier, et pour l’instant je vais m’occuper d’essayer de trouver un éditeur pour celui-là. Après, je vais voir s’il est possible de faire publier le journal. Il y a déjà pas mal de témoignages sur le sujet, mais tous ceux que je connais ont été écrits après la maladie ou par des médecins, ce qui n’enlève rien à leur qualité bien sûr mais je me dis que le journal peut avoir ça de particulier qu’il a été écrit « en direct ». Des réactions comme la tienne m’encourage dans cette voix, donc merci!

  7. Elodie Said:

    En tout cas, cela fait longtemps que je n’ai pas lu quelque chose qui m’ai autant touché (et je suis une grande lectrice, moi aussi!) et qui continue à résonner en moi.

  8. Lana Said:

    Carrément! Ca me touche beaucoup, en tout cas.

  9. Un lecteur Said:

    Bonjour.
    Je trouve que malgré ta maladie, tu es quelqu’un d’extrêmement intelligent. Tu as peut-être des difficultés dans d’autres domaines, chaque patient est unique et je ne connais pas tous les symptômes de ta maladie, mais à lire ton blog on sent que tu es quelqu’un de déterminé et que tu fais des efforts pour t’en sortir et aller mieux..
    En tout cas c’est toujours agréable de tomber sur un site comme le tien, car c’est un signe qu’il y a encore de l’espoir pour les gens comme nous.
    Courage, j’espère que tes efforts seront récompensés et que tu auras de bonnes surprises dans l’avenir.

  10. Lana Said:

    Merci. Je vais beaucoup mieux maintenant, j’ai parfois des périodes difficiles mais le reste du temps je vis tout à fait normalement.


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