Transparente

Je suis transparente mais ils fouillent mes affaires. Sortent tout de mon sac, ouvrent mon étui à lunettes. Ils regardent à l’intérieur de ce qui est à moi et à l’intérieur de moi. C’est une attaque, ce sont des regards qui me percent, qui me jugent à travers l’inventaire des mes affaires.

Je suis transparente, mais je dois me déshabiller devant eux, et devant mon amie, et devant une patiente. Je vais mourir, c’est sûr, car nue ou presque, je n’ai plus rien du tout pour me protéger, mêmes ces tissus qui ne sont pas grand-chose, même ce pull beaucoup trop chaud pour la saison mais qui est une sorte d’armure fragile. Je voudrais disparaître, échapper aux regards. Je me sens humiliée, quasi nue devant ces gens habillés qui me regardent.

Je suis transparente, ma seule peau ce sont mes vêtements, mais ils me les prennent. Ils me donnent une robe de nuit d’hôpital. Une nouvelle chose étrangère à intégrer. Je ne sais plus qui je suis, ce que je suis, si même je suis quelque chose. Il me reste juste mes affaires, des choses qui m’appartiennent, des vêtements familiers, à moi, qui sont ce que je suis, une des seules choses dont je sois sûre. Mais je n’y ai pas droit. Je dois être comme les autres. Je dois n’être personne. Un fantôme. Une silhouette bleue sur laquelle on a brodé « psychiatrie ».
Il faut qu’ils regardent dans ma bouche aussi, rien ne doit leur échapper, pour être sûrs que j’avale leur médicament. Je dois abandonner toute intimité pour qu’ils soient « sûrs ».
Oui, la sûreté, ça compte plus que tout, plus que ma vie, plus que mon être qui s’effondre.

Le monde me fait peur, tout m’agresse, je n’ai plus aucune limites, plus aucune protection. Il me reste juste les murs de ma chambre, le volet baissé, mon lit, mes affaires, mes livres, mes vêtements, mes posters, mes porte-bonheur. Un endroit protecteur, familier, qui est à mon image.
Ici, je n’ai quasiment plus rien à moi, ni mes affaires, ni mon lit, ni ma solitude protectrice. Je dois dormir avec deux autres personnes, je suis dans une chambre ouverte à tous vents, comme la salle-de-bains d’ailleurs.
J’ai peur du monde, j’ai peur des autres, mais je suis obligée de rester au milieu d’eux, soumise à leurs regards, à leurs paroles, il n’y a plus de refuge.

Cette nuit-là, je rêve. Pour la première fois depuis des mois, je ne fais pas de cauchemar. Je rêve que je dors dans mon lit, chez moi. Je me réveille et très vite je me rends compte de la réalité: je suis dans cet hôpital, j’ai peur.

Pendant deux ans, je ferai des cauchemars à propos de cette nuit-là.

Voilà. Au fond, ce n’est rien. Se changer devant quelqu’un, être fouillée, ouvrir la bouche, etc… Mais pour moi, c’était tout, c’était violent, c’était déstructeur et terrifiant. Parce que j’étais malade justement, et que ce pouvoir des autres, je ne pouvais pas le supporter. Je n’avais plus aucune défense pour y faire face. Et je ne sais pas si quelqu’un y a pensé, si quelqu’un l’a imaginé, si quelqu’un l’a compris.

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