Une fille normale

Parfois je m’étonne encore. Parfois j’ai encore le coeur brisé par une chose qui vit avec moi et en moi depuis quinze ans.

Presque la moitié de ma vie à vivre avec la schizophrénie. A la cacher, la révéler, la revendiquer, l’enterrer, la tuer, la ressuciter. Pas un jour depuis quinze ans où je n’y ai pas pensé. Pas forcément sous ce nom-là, pas toujours en souffrant, parfois juste en prenant mes médicaments, parfois à terre, parfois debout, parfois sous terre, parfois dans un autre monde, parfois dans ce monde.

Je l’ai analysé sous toutes les coutures, j’ai lu, écrit, parlé, pleuré sur elle.

Et pourtant une partie de moi pense que j’ai tout inventé. Moi schizophrène? Non mais quelle blague! Originale, bizarre, à côté de la plaque, sans doute, mais je l’ai fait exprès, et même je n’ai jamais rien eu de si grave. Tout le monde s’est trompé. Je suis un imposteur, je ne suis pas vraiment schizophrène, enfin pas vraiment comme les vrais schizophrènes. Oui, je suis une fausse psychotique qui joue à la vraie malade qui joue à la fille normale.

Et si je lis une pièce de théâtre sur la schizophrénie, et si j’y lis mes mots, ceux que j’ai dit, pensé, écrit, si leur folie me saute aux yeux et s’ils sont pourtant si familiers, je suis abasourdie. « Alors, c’est vrai, j’ai été schizophrène ». Voilà ce que je me dit, comme si je ne le savais pas.

Et si je pense à mes symptômes cognitifs que je n’ai plus, les mots que je cherchais dans ma tête, confondant le four et le frigo, le bus et le train, et ces conversations que je n’arrivais pas à suivre, et ces paroles dont je ne savais plus quoi faire parce que je ne savais plus ce que je disais, je me dis ça, je ne peux pas l’avoir fait exprès, ce n’était pas mon caractère étrange, non c’était une maladie qui grignotait un peu mon cerveau, donc une vraie maladie, eh bien si je pense à ça, je sens mon coeur se briser. Comme si je découvrais aujourd’hui ce dont je souffre, comme si on m’annonçait une nouvelle terrible, comme si je ne savais pas tout ça depuis tellement longtemps. Comme si je n’allais pas mieux.

Oui, encore aujourd’hui, une partie de moi ne peut pas concevoir que cette maladie et moi soyons liées. C’est tellement ridicule, c’est tellement fou de penser ça.

Mais peut-être que cette partie, celle qui casse mon coeur, est aussi celle qui m’a empêchée de sombrer dans le désespoir. Parce que ce qui m’a sauvée est sans doute d’avoir voulu vivre comme si tout cela était une imposture.

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