En plein Paris, l’hôpital du vogue à l’âme

Reportage

Un établissement de psychiatrie de jour s’est installé sur une péniche, près de la gare de Lyon. Une première en Europe.

C’était le mardi 6 juillet, tout premier jour. On emménage, ou plutôt on embarque. Au petit matin, les malades arrivent. Ils viennent au compte-gouttes, hésitent. Prennent la passerelle pour se rendre sur le bateau. «Je peux me mettre où ?» Il y a un léger tangage. «Vous savez, pour un psychotique, être là ou ailleurs, c’est difficile», lâche une psychologue.

Il y avait le Bateau ivre de Rimbaud. Et voilà, pour un autre voyage, une péniche, flambant neuve, ancrée en plein Paris sur les bords de la Seine, tout près de la gare de Lyon. Et ce bateau, fixé à son ponton, est un hôpital de jour de psychiatrie. Une première en Europe…«La psychiatrie a besoin de lumière, de vie», explique le Dr Eric Piel, ancien chef de service à l’hôpital Esquirol (Val-de-Marne), à l’origine de ce projet. «La plus belle avenue de Paris, c’est ici : la Seine. Alors pourquoi ne pas s’y installer ?»

L’histoire de cette «nef des fous» (1) d’un nouveau genre est unique. A mille lieux de l’image de la psychiatrie. «Se jeter à l’eau ? C’est ce qui vient à l’esprit, poursuit le Dr Eric Piel. Durant les longues années où l’on a conçu ce projet, on nous a tout le temps renvoyé ce risque du suicide, oubliant qu’à l’hôpital ou dans un immeuble, si on veut se jeter par la fenêtre, c’est tout aussi facile…» Il poursuit : «On a beaucoup travaillé sur la peur de l’eau, avec les soignants, avec les malades.»

secteurs. Le lieu est beau et tranquille. On sent le léger mouvement de va-et-vient du passage des bateaux. Comment est-on arrivé à ce projet ? En France, la psychiatrie publique est divisée en secteurs géographiques. Chacun devant offrir des lits d’hospitalisation, un hôpital de jour, et des structures intermédiaires de soins ou d’hébergement. Le Dr Piel était responsable des secteurs centraux de Paris. «Logiquement, nous avions installé notre hôpital de jour dans un immeuble, près du Châtelet. Mais pour des questions de baux, on devait déménager», dit-il. C’était il y a sept ans. Où aller ? «On a fait un projet avec Pénélope Komitès, alors maire adjointe de Paris, qui l’a proposé à la direction de l’hôpital.»

Mais pourquoi diable une péniche ?« Il n’y a pas de raison thérapeutique. Vivre sur l’eau n’apporte rien de particulier, juste peut-être du bien-être. Mais c’est aussi une opération financière très avantageuse. Cela revient beaucoup moins cher que la location de 600 mètres carrés en plein Paris, soit 500 000 euros de loyer annuel. La péniche ? Autour de 2 millions d’euros et c’est fini.» L’idée lancée, il a fallu insister. «Nous sommes allés voir le Port autonome de Paris pour trouver un emplacement», poursuit Eric Piel. Le rêve ? S’ancrer au pied de la mairie de Paris. «Mais on n’a pu avoir que cet emplacement.»

Appel d’offres pour construire le bateau. Des mois de construction. Et pour les patients de l’hôpital de jour, le temps de s’y habituer. Toute l’équipe s’est donc préparée au grand départ. Elle a multiplié les réunions avec les patients. Tous les lundis, un atelier a été ainsi proposé. Son nom : «Larguez les amarres». Ce jour-là, ils sont une petite dizaine de patients. Des habitués. Pour la plupart, ils sont atteints de psychoses. Ils font attention à ce qu’ils disent, sont attentifs aux réactions des autres. Alors, quelle drôle d’idée, quand même, que de quitter cet immeuble, pour un bateau ? Un infirmier, Arnaud Vallet répond : «Dire que l’on va sur la Seine, cela suscite de la curiosité, de l’intérêt. Et c’est bien, non ? Pour une fois que la psychiatrie suscite l’intérêt… Mais pour les patients, c’est vrai, cela génère aussi de l’anxiété».

SDF voisins. L’équipe soignante a remis à chacun des fiches pour bien expliquer la façon de rejoindre la péniche. Des visites sont organisées. «Moi j’ai peur d’avoir le mal de l’eau…», dit un malade. Un autre se souvient : «Aller sur la Seine, cela me plaît. Jeune, j’allais à la piscine Deligny, il y avait du beau monde…» Une jeune fille : «C’est toujours bien d’être près de la Seine, on se laisse porter par le courant…» Quelqu’un la coupe et fait état de la crainte de se perdre pour trouver l’emplacement de l’embarcation. Le tour de table se poursuit. Daniel : «Il y a des SDF sous le pont à côté, et cela me fait peur… Moi je connais, j’ai été cinq ans SDF, je sais qu’ils peuvent être violents.» «Mais on sera là, répond un infirmier, et tous ceux qui les connaissent disent qu’ils sont là depuis longtemps, que c’est comme des voisins.»

Puis la conversation se délie . «C’est vrai que c’est le premier bateau psychiatrique au monde ?, interroge une jeune fille. Cela veut dire que l’on est tous dans le même bateau, non ?» Daniel, à nouveau : «Quand on est déprimé, c’est peut-être dangereux un bateau.» De nouveau, la peur : «A 17 heures, le soir, en hiver, on peut se débarrasser dans l’eau. C’est plus facile que de se jeter sous une voiture, non ?» L’équipe le rassure : «On sera là, on te connaît, on sait quand tu as du vague à l’âme, et puis on va tous être formés, on va apprendre à jeter une bouée, et la brigade fluviale est juste en face.» Daniel, à moitié rassuré : «Avant, je passais sur le Pont-Neuf et j’y pensais…» L’infirmier : «Il faudra être vigilant. Si on laisse quelqu’un de côté, ou si on ne se pose pas de questions… Ce sera un échec. Même sur une péniche, il y a toujours de bonnes raisons de laisser quelqu’un au bord de la route…»

Dehors, sur le quai, il y aura juste le nom du bateau : Adamant, ce qui désigne le cœur du diamant. Au fil des jours, comment sera ce nouvel hôpital flottant ? «Ici, ce n’est pas n’importe quel service, il y a toujours eu des projets», relève le Dr Jean-Paul Hazan, qui va diriger l’hôpital de jour, prenant la relève du Dr Eric Piel. «Ce que j’aime dans cette histoire de péniche, murmure un autre soignant, c’est que l’on met une autre couleur à la psychiatrie.» Et il ajoute : «Le plus épatant, c’est que les patients se disent en vacances, eux qui n’en prennent jamais.»

(1) Titre d’un tableau de Jérôme Bosch.

http://www.liberation.fr
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