L’embarrassant procès d’un fou

JUSTICE. Emprisonné depuis quatre ans,  Zubert G., schizophrène, a finalement été reconnu irresponsable par les assises des Bouches-du-Rhône, mardi.

La bouche est légèrement entrouverte, le regard fixe et lourd. L’homme est une grande carcasse voûtée dans le box des assises des Bouches-du-Rhône.

La semaine dernière, il était encore en chambre d’isolement à l’hôpital psychiatrique (HP), envoyé depuis la prison où on estimait son état «incompatible avec le maintien en milieu carcéral». Les psys, à l’HP, l’ont vite trouvé «en net apaisement». Et renvoyé vendredi au service médical de la prison, afin qu’on puisse le juger.

Noir aux ancêtres touaregs et à l’air renfrogné, Zubert G. 35 ans, écoute sans broncher, ensuqué par les médicaments.

«N’en prenez pas trop !» implore le président.

Sa voix est pâteuse, son débit lent, son attitude prostrée. Mais il comprend tout et s’exprime correctement.

Après les faits, il a dit : «J’avais la schizophrénie, car je voyais des choses et j’entendais des voix. Mais maintenant, ça va mieux. Je suis plus libre depuis qu’il y a eu le feu dans ma cellule, car tout est plus clair dans ma tête. Je peux dire que maintenant, tout est calme.»

«Peu curable». Zubert G. a découvert qu’il était schizophrène à 22 ans. «Depuis que mon père est décédé, j’ai pas arrêté de rentrer en psychiatrie.»

Treize ans à faire le yoyo entre rue, prison et HP. Sa délinquance est la conséquence de la schizophrénie, qui l’a marginalisé. «On a de plus en plus de cas comme ça en prison, déplore un psy. En hôpital, ils n’ont plus les moyens de les recevoir durablement.»

En mai 2005, Zubert vit dans la rue, à Toulon. SDF, squat, pension d’adulte handicapé. Il tourne à la bière (sept par jour) et aux joints (même chiffre).

Un jour de mai 2005, il va à l’hôpital Chalucet, pour son traitement. Classé «dangereux et peu curable», il n’y est guère aimé : en phase de crise, il menace le personnel ou les patients, deale parfois du shit.

Ce jour-là, il trouve que les médecins se moquent de lui. «L’hôpital ne voulait pas m’interner. Je me suis énervé.» Il casse une vitre. On l’envoie au centre de détention de La Farlède (Var). Il met immédiatement le feu à son matelas. Pourquoi ? «J’étais triste.»

Les services sociaux s’inquiètent : «Les faits de violence s’aggravent et il faut éviter un drame… G. est un danger pour lui-même et la société.»

Trois mois plus tard, le 16 août 2005, le feu prend à nouveau dans sa cellule. Quand les surveillants arrivent, G. est agrippé comme à un pare-feu à son codétenu, Othoman B., 43 ans, dit «Gentil Délire». G. est brûlé à 12 %. Othoman à 65 %. Il décédera, quatre mois plus tard, sans dire ce qui s’est passé.

Brèche. En sortant de sa cellule, G. qui ne prenait plus son traitement, a acquiescé aux surveillants lui demandant s’il avait mis le feu. Interrogé ensuite, Zubert conteste, dit que c’était «Gentil Délire».

On ne le croit pas. En novembre 2008, la cour d’assises du Var le condamne à dix ans de réclusion criminelle, pour «destruction d’un bien par incendie ayant entraîné la mort».

Devant la cour d’assises d’appel, qui le rejugeait lundi et mardi, son cas embarrasse. «On est dans la répétition d’une situation insoluble», regrette un psy.

Les experts perdent pied. Pour un psy, puisque Zubert G. nie les faits, on ne peut déterminer s’il est irresponsable.

Un second estime, dans son rapport, que sa responsabilité au moment des faits est atténuée. Puis, à la barre, il concède que l’irresponsabilité est envisageable. D’autant qu’il ne semble aujourd’hui «pas accessible» à une sanction pénale.

Une brèche pour la défense, sûre d’une chose : «Sa place n’est pas en prison.» Elle dénonce«l’extraordinaire négligence» qui a conduit l’administration pénitentiaire à placer un autre détenu avec lui.

Et à récidiver deux ans plus tard.

En mai 2006, Zubert G. est incarcéré aux Baumettes. Dans une cellule voisine, un détenu met le feu. Un autre prisonnier, dépressif et ne pouvant rester seul, s’y trouve. Qui déniche-t-on pour lui tenir compagnie ? Zubert G !

Ubu est roi, et seul Zubert réagit bien : il refuse. Un surveillant lui colle deux gifles. Il porte plainte. Pour une fois, on croit le fou, et le surveillant est condamné à deux mois avec sursis.

Mais le fait que, devant les assises, Zubert G. ne délire pas, le dessert. Apparence trompeuse : depuis août 2007, il a fait l’objet de huit hospitalisations d’office, ordonnées par le préfet. Malade imprévisible, il alterne phases d’excitation et d’affaissement, sans amélioration prévisible.

Mais parties civiles et accusation veulent une condamnation. Si Zubert G. a mis le feu à sa cellule, il doit payer.

«Il se cache derrière cette maladie, parce que ça l’arrange», affirme une partie civile.

Mardi, l’avocate générale a requis dix ans de réclusion criminelle.

La cour d’assises ne l’a pas suivie. Zubert G. a été reconnu auteur des faits mais déclaré irresponsable. Un internement d’office devait être prononcé mardi dans la soirée.


MICHEL HENRY

«Mettez des psychotiques en prison, ça fera des morts»

Interview. Michel Dubec, psychiatre, explique comment les experts sont utilisés pour justifier la responsabilité des malades mentaux.

Les malades mentaux en prison : est-ce leur place ?Distinguons deux choses : d’une part, le nombre grandissant de détenus ayant des troubles mentaux (dépression, addictions, psychoses générées par la consommation d’alcool et de drogues, etc.) mais qui restent responsables du crime qu’ils ont commis et ne nécessitent pas une hospitalisation en psychiatrie. D’autre part, les grands psychotiques (schizophrènes, paranoïaques, mélancoliques délirants…) qui ne représentent que 0,5 % des accusés passibles d’une condamnation criminelle. C’est le second cas qui nous intéresse. Leur présence en prison est réduite, mais très symbolique et très grave. Car même dans les cas de folie évidente à l’origine du crime, la pression du parquet et des parties civiles amène les juges à demander l’avis d’experts psychiatriques de plus en plus nombreux. On voit passer, pour un même procès, trois collèges d’experts, parfois plus. On en trouvera toujours un pour dire que l’accusé est partiellement responsable et peut être jugé, sous prétexte qu’«au moment où il commettait son crime, il savait se servir d’un couteau et qu’il conservait peu ou prou le sens de la réalité».

Mais pourquoi la déresponsabilisation est-elle de plus en plus rarement accordée aux «fous» ?Dans les années 70, une génération de jeunes psychiatres a abattu les murs de l’asile pour construire de petits centres au sein de la ville, qui ne sont pas faits pour accueillir des fous criminels. Parallèlement, une pression sociale s’est peu à peu imposée, confondant les malades mentaux, les pervers sexuels et les individus violents, bref tous ceux qui «font peur», laissant aux psychiatres le soin de s’en occuper. Progressivement, le psychiatre n’a plus été le garant des murs de l’asile qui protégeait la société des fous dangereux, il est devenu une caution des murs de la prison. On veut à tout prix juger le fou criminel. Ce qui permet de satisfaire les familles, les associations de victimes… Mais ce qui aboutit à un procès primitif où l’accusé, truffé de neuroleptiques, ne peut articuler trois phrases.

C’est un tournant dans la tradition judiciaire ?En 1810, l’article 64 du code pénal excluait la responsabilité pénale du fou. Il s’agissait pour le psychiatre d’éviter l’échafaud au malade mental. Aujourd’hui, à l’inverse des sociétés antiques, notre société ne reconnaît plus la psychose. On entre dans une régression barbare : mettez des psychotiques en prison, ça fera des morts ! Dans une prison française, on a retrouvé un malade mental qui pesait 34 kilos et ne se nourrissait plus. Ailleurs, un autre a tué un surveillant. Faute de déresponsabiliser les fous et parce que le système politique prétend aujourd’hui pouvoir juger de tout, on condamne à nouveau à mort.

Comment expliquer cette focalisation des pouvoirs publics sur les malades mentaux ?La pression de l’image : les crimes de schizophrènes sont rares mais plus horribles que les autres. Ils agissent dans un état d’explosion mentale et de déchaînement. Ces criminels, très peu nombreux, servent de bouc émissaire pour juguler le sentiment d’insécurité sociale. Les pouvoirs publics sont incapables de maîtriser les crimes du tout-venant, qui entraînent une angoisse légitime, alors ils donnent en pâture un malade mental : «Voyez à quoi vous avez échappé !» Sans compter que le grand avantage du malade mental est qu’il est arrêté facilement. Dans 80 % des cas, il reste sur place et revendique son acte.

Les psychiatres ont-ils pris un trop grand poids dans les procès ?Absolument pas ! Ils sont l’instrument du procès. On leur demande d’annoncer l’avenir, or rien dans la science psychiatrique, ni d’ailleurs dans aucune science, ne permet de prédire. Du coup, l’expert dit : «On ne sait pas.» «On est prudent sur ses risques de récidive.» Ce qui revient quasi automatiquement à renforcer la peine. Au final, si les malades mentaux restent en prison, «c’est la faute des psychiatres» : nous sommes devenus des alibis. Je suis partisan de donner à l’avocat du malade mental la possibilité de diligenter une expertise de la défense. Ce qui existe déjà dans les affaires civiles, par exemple.


RECUEILLI PAR SONYA FAURE

www.liberation.fr

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