La psychiatrie appelle à désobéir

Libération, 12/11/08 ÉRIC FAVEREAU
Certains avaient pu les trouver bien silencieux devant les projets de la garde des Sceaux. Comme si le monde de la psychiatrie baissait les bras et acceptait sans coup férir que leurs expertises servent de caution à des politiques pénales très sécuritaires. Voilà qu’ils se réveillent. Et appellent même à l’illégalité. Plus d’une centaine de professionnels de la psychiatrie viennent de rendre publique une pétition, où ils refusent la «perpétuité sur ordonnance» (1). Les signataires affirment «qu’ils ne participeront pas à la mise en place du dispositif de rétention de sûreté prévu par la loi du 25 février», dont les décrets d’application ont été publiés le 5 novembre. Cette loi a été dès le départ très contestée. Elle marque une rupture dans la tradition juridique française, permettant l’incarcération de personnes ayant purgé leur peine du fait de leur «particulière dangerosité». «Aveugler». Les pétitionnaires écrivent : «Pour la première fois dans notre droit, des individus pourront être enfermés sur décision judiciaire non pour sanctionner des actes délictueux ou criminels, mais pour anticiper des actes qu’ils n’ont pas commis.» Très en colère, ils ajoutent : «Alors que sa mission est de porter secours et de soigner, la médecine se trouve ici instrumentalisée dans une logique de surveillance et de séquestration. C’est le savoir psychiatrique qui légitimera l’incarcération d’individus au motif d’un diagnostic de particulière dangerosité.» Ils notent que «la monstruosité de certains crimes et la souffrance terrible des victimes, dont chacun est saisi, sont utilisées pour aveugler la raison et céder aux politiques prétendument efficaces.» Et d’appeler au… non-respect de la loi : «Au nom de notre éthique et de la nécessaire séparation des domaines, garante des libertés, nous, professionnels de la psychiatrie, déclarons publiquement refuser de participer à la mise en place de ce dispositif de rétention de sûreté.» Il n’est pas fréquent que des psychiatres appellent à la désobéissance. D’autant que cet appel est loin d’être marginal. Il est signé aussi bien par des responsables médicaux travaillant en prison que par des psychiatres de renom, des psychanalystes, des sociologues, des chercheurs et des professeurs de santé publique. Déontologie. Comment réagira la garde des Sceaux ? En visitant la semaine dernière le centre socio-médico-judiciaire de sûreté de Fresnes, Rachida Dati a dit «assumer totalement» (Libération du 7 novembre). «On ne peut plus s’accommoder de dire aux victimes, à leurs parents, « le condamné était dangereux » et le remettre en liberté.» Quant à la ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, en charge de la déontologie médicale, elle se refuse à aborder cette question.
(1) http://www.pratiquesdelafolie.org

Franck Chaumon, psychanalyste
Franck Chaumon est à l’origine de la pétition avec l’association Pratiques de la folie :«Cette déclaration publique est importante. Un pas intolérable a été franchi. Certes il n’est pas nouveau que l’on demande aux « experts » de participer au jugement, dans une confusion des places et des discours. Il y a quelques années, on a instauré la contrainte aux soins comme élément de la peine, et cette obligation ne cesse de s’étendre à toutes sortes de délits et de crimes. Avec cette loi nouvelle, nous passons dans un autre monde : non seulement ce sont les « experts psys » qui vont de fait décider qu’une maladie équivaut à un crime, mais ils devront le prédire ! Robert Badinter a su dire quelle dérive cela constituait pour notre droit que de pouvoir désormais priver de liberté des sujets pour des actes qu’ils n’ont pas commis. Mais le comble pour des praticiens est que cette terrifiante possibilité soit rendue possible sous caution médicale ! Comme si c’était possible, comme si surtout c’était la place de soignants que de participer à une police de sûreté, sous caution de leur savoir !
On a le sentiment que le monde de 1984 d’Orwell est à nos portes, car on sait l’extension inéluctable de telles logiques. Demain, nous demanderons à des « experts », au nom de la sécurité, de décider d’enfermer ou de soigner sous contrainte un ensemble croissant de leurs concitoyens virtuellement délinquants. Il ne s’agit pas seulement d’une position éthique de professionnels refusant la confusion des registres, il s’agit d’un choix de société.»

Catherine Paulet psychiatre Psychiatre à la prison des Baumettes (Bouches-du-Rhône),
Catherine Paulet préside l’association des psychiatres de secteur travaillant en milieu pénitentiaire : «Pour nous, professionnels de santé, que l’on puisse confondre dangerosité psychiatrique et dangerosité criminologique est lourde de dangers potentiels. Notre champ de travail est l’expertise dans le diagnostic et le pronostic. Nous sommes ainsi capables d’établir un diagnostic et de l’évaluer, mais après ? Plus on s’éloigne de ce temps du diagnostic, qui a été établi au départ, plus il est plus difficile d’évaluer la situation. D’autant que beaucoup de circonstances peuvent entrer en ligne de compte durant l’incarcération. Sur la question de la dangerosité criminologique que l’on demande alors aux psychiatres d’apprécier, nous entrons dans quelque chose de véritablement problématique. Il n’y a pas d’études fiables, on se sert de statistiques. La criminologie est un axe de recherche aujourd’hui intéressant, mais elle n’est en rien stabilisée. En tout cas, s’appuyer sur cela pour prédire un acte criminel nous paraît constituer un malentendu radical. Et en tant que psychiatre, avec mes outils imparfaits, c’est même une malhonnêteté intellectuelle que de vouloir prédire un acte criminel. Comment utiliser des outils incertains et aléatoires pour suggérer d’enfermer ensuite quelqu’un ? Ce refus de participer à ce système n’est pas une position dogmatique. Nous ne détenons pas la vérité, mais regardons autour de nous. Il n’y a pas plus de récidives en France que dans les autres pays. A quoi servent ces mesures ? Nous avons le sentiment que l’on est dans une stratégie d’élimination bien plus que de réhabilitation de la personne.»

http://www.liberation.fr/societe/0101265398-la-psychiatrie-appelle-a-desobe…

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