Toute folle, toute flamme

portrait

Claude Finkelstein. Cette comptable se bat pour les droits des malades mentaux dans un pays où le Président s’inquiète de leur dangerosité.

Par ERIC FAVEREAU

Scène cocasse, ce mercredi 21 octobre, dans le grand salon de l’Elysée : «Mme Claude Finkelstein, je vous fais chevalier de la Légion d’honneur», a dit Nicolas Sarkozy. Cocasse, car c’est bien la première fois qu’«une malade mentale» va recevoir un tel honneur. Cocasse encore, car la médaille lui est remise par un président de la République qui a violemment braqué le monde de la psychiatrie, en décembre 2008, quand il a annoncé une multiplication des chambres d’isolement dans les hôpitaux et a lancé l’idée de bracelets électroniques pour pister les fous. Cocasse, mais en tout cas sacrément méritée. «Vous êtes une femme exceptionnelle», a expliqué Nicolas Sarkozy, décidément déroutant. «C’est un combat essentiel que vous menez. Il n’y a aucune honte à être malade, cela peut arriver à tout le monde.»

Depuis dix ans, présidente de la Fédération nationale des associations de patients en psychiatrie (Fnapsy), elle est devenue un personnage clé dans le monde de la santé mentale. Elle parle et elle se bat. Partout. Claude Finkelstein se démène contre tous les silences et tous les murs qui entourent la folie. «Le Président ? Je l’ai vu deux fois après son discours, raconte-t-elle. Je lui ai dit qu’il donnait des mauvaises réponses à de vrais problèmes. Il n’a pas apprécié, mais il écoute, on peut lui reconnaître qu’il a du bon sens.»

Libre comme l’air… Ainsi va Claude Finkelstein et sa folie communicative. Elle aime parler et elle aime se battre. Elle aime lire, aussi : «Ma passion, ce sont les livres. A 12 ans je lisais tout, sans m’arrêter. Je me souviens, un soir, j’ai commencé l’Idiot de Dostoïevski, et je ne l’ai pas arrêté jusqu’à la fin. Moi ce que j’aime, c’est lire dans le lit. Ma plus grande souffrance, c’est quand j’étais trop malade et que je ne pouvais plus lire.»

Claude Finkelstein est une conteuse qui raconte des histoires remplies de douleur. Les siennes d’abord : «Quand ça n’allait pas du tout, je vivais alors en HLM avec ma fille. J’étais, je ne sais pas comment dire, effondrée. Je restais toute la journée en chemise de nuit, je mettais mon manteau pour la conduire à l’école. A la maison, il y avait un yaourt renversé. Je le regardais, je me disais qu’il fallait que je le retire. Mais il restait là, il est resté des jours, je ne pouvais pas.» Ou encore : «Là où j’habitais, il y avait un pont au-dessus de l’autoroute, j’avais peur, c’était compliqué, il fallait que je marche au milieu de la route pour éviter de faires des bêtises.» La folie, c’est son monde. Ou plutôt sa colère qui ne la quitte pas quand elle voit combien sont mal traités ces gens qui souffrent, pourtant, si fort.

Souvent lorsqu’elle arrive dans un congrès, avec sa démarche ordinaire, elle capte son auditoire. On se tait, on l’écoute, «parce qu’elle dit des choses comme elle les a vues», lâche un de ses amis. Il faut l’entendre parler de ces visites dans les hôpitaux psys, de ces chambres d’isolement qui se multiplient, de ces psychiatres parfois absents, de ces malades qu’on laisse à l’abandon. «Quand je visite un service, et que je vois un malade qui fouille dans mon sac, je sais pourquoi. Ce n’est pas pour me voler, mais c’est qu’il a faim, c’est souvent comme ça.» Ou alors : «Dans un couloir, quand je ne vois personne, je sais bien la cause : toutes les chambres sont fermées. Pourquoi ? Pour la tranquillité du personnel, sûrement.»

Claude Finkelstein n’a rien de tranquille. Elle peut être violente, véhémente. Et pourtant, ce qui la caractérise peut-être le plus, c’est sa tolérance envers les gens qui ne sont pas tout à fait comme les autres. «Cela tient à mon histoire, peut-être. Mon milieu d’origine est très modeste, une famille de huit enfants. Je suis née de père inconnu, ma mère travaillait en usine. Tout cela n’était pas terrible. Et puis, il y avait ma tante qui vivait avec nous, je voyais bien qu’elle n’était pas tout à fait normale mais elle m’aimait et je l’aimais.»

Claude arrête ses études à 16 ans. «Je connaissais quelqu’un qui travaillait dans l’immobilier, alors je m’y suis mise.» En 1966, elle a 19 ans, elle ouvre une agence. «J’ai travaillé, j’ai connu mon mari, et j’ai récupéré ma tante qui était alors hospitalisée. Et on a été vivre à Nice.» Puis : «Ma vie a toujours été assez rude, mais je ne veux pas m’arrêter, autrement je pleurerai.»

Avec son mari, les relations sont difficiles, parfois violentes. Claude le quitte, revient sur Paris, et pour des raisons mystérieuses, tout s’effondre. Une dépression, énorme, sans solution ni lendemain. Plusieurs tentatives de suicides. Rencontre avec des médecins, on lui donne des médicaments. «Effet nul, sauf que j’ai pris 40 kilos et que j’ai failli tuer mon mari. Je ne suis pas opposée aux médicaments ni aux psychothérapies. Mais maintenant, raconte-t-elle, j’arrive à gérer les crises. Dès que je vois que cela vient, je descends dans la rue, j’appelle une amie, et je me débrouille. Mais avant, quand la souffrance arrivait, comme ça, qu’elle déboulait comme un bulldozer, c’était abominable. Et c’est quand même là que j’ai vu la non-réponse de la psychiatrie. Un jour, une psychiatre à Eaubonne m’a dit qu’il fallait m’hospitaliser. Je lui dis : « Mais j’ai une fille de 4 ans ». Elle me répond : « Mais madame, il y a la Ddass ».»

Enfin, elle tombe sur un psychiatre libéral : «Il était honnête avec moi, on essayait les médicaments. Il m’a aidée, soutenue. J’ai repris mes études, un IUT de gestion, et je me suis mis à faire de l’audit comptable.» Elle suit aussi une analyse pendant huit ans. Ce psychiatre, Jean-Michel Cahn avait créé une association d’usagers, le Fil retrouvé. «J’ai vu des gens qui avaient vécu les mêmes choses que moi, et qui s’en étaient sortis, alors ?» En 1999, elle prend la tête de la Fnapsy qui est une fédération d’associations de malades mentaux. «J’avais deux idées : travailler avec les psychiatres, et travailler avec les familles car on est tous sur le même bateau.» Avec les familles, elle y arrive. Avec les psychiatres ? «C’est dur… Ils se méfient de nous. Ils étaient opposés à ce qu’on ait accès à notre dossier médical. Quand même, je ne sais pas, mais on ne peut pas se satisfaire de ce qui se fait actuellement…»

Les politiques, alors ? «Quand Sarkozy fait du mal aux usagers, il le fait, lui, par ignorance.» Cinq mois par an, elle reprend son travail d’audit comptable, «pour gagner [sa] vie». Le reste du temps, elle le passe à la Fnapsy. Son prochain combat ? En finir avec les internements administratifs. «Tout doit dépendre du juge», insiste-t-elle. Elle est si contente que les groupes d’entraide mutuel (GEM) aient maintenant une assise légale. Sur son bureau, il y a la photo de sa fille et de ses petits-enfants. Dans les locaux de la Fnapsy, c’est le désordre. Le déménagement n’est pas encore achevé. Cartons et tableaux de malades se mélangent. Tous les salariés sont bien sûr des malades. «Il ne faut pas venir le matin, vous savez, le matin, on a du mal.»

En 6 dates

1947

Naissance.

1966

Ouvre une agence immobilière.

1990

Souffre d’une très lourde dépression. 1992-1993 Reprend des études de comptabilité.

1999

Présidente de la Fédération nationale des associations de patients en psychiatrie.

21 octobre 2009

Reçoit la Légion d’honneur des mains de Nicolas Sarkozy.

http://www.liberation.fr

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