Anorexique, j’ai passé neuf mois isolée en HP. Pire que la prison

Marlène à 47 kilos (DR)

Par MarlèneChom | 11/01/2011 | 18H33

Je m’appelle Marlène, j’ai 21 ans et je suis en licence de sociologie. Aujourd’hui, je pèse 59 kilos, mais je suis descendue jusqu’à 37 kilos. J’aimerais vous faire part de mon histoire, celle d’une fille devenue anorexique à 16 ans. Pourquoi, me rétorqueriez-vous, cela peut-il nous intéresser ? Parce que mon récit met -ou remet- à jour les défaillances du système psychiatrique juvénile français du XXIe siècle.

Je vous écris parce que je veux que l’on prenne conscience que l’anorexie est encore un sujet tabou malgré les phénomènes médiatiques mis en avant ces dernières années (tels que Solenn Poivre d’Arvor ou Isabelle Caro, morte il y a quelques semaines).

Je m’appelle Marlène, je suis iséroise, et en 2005, j’ai souffert d’un mal qui se nomme l’« anorexie mentale ». En sept mois, de septembre 2004 à mars 2005, j’ai perdu 13 kilos. Je suis passée de 52 à 39 kilos pour 1m70… pour vous dire que je n’étais pas épaisse !

De l’hôpital Edouard-Herriot à Lyon où l’on ne savait pas trop quoi faire de moi, j’ai été transférée à l’hôpital psychiatrique Saint-Jean-de-Dieu à Vénissieux, au service Ulysse, pour les jeunes.

Un cahier et un livre par semaine, c’est tout

Je me retrouve donc avec d’autres jeunes souffrant de différents maux psychologiques (schizophrénie, tentatives de suicide, troubles obsessionnels compulsifs, comportements violents, etc…), mais personne n’est atteint de la même maladie que moi.

A mon arrivée, la psychiatre chef de ce service m’explique comment fonctionne la structure, me montre la chambre où je vais être isolée pendant neuf mois sans voir mes parents, ni mes sœurs, ni mes amis. Tout cela à 16 ans. Je suis en effet mise en isolement avec juste un cahier pour écrire mes pensées, le droit à un livre par semaine, et rien d’autre. Pas de médias quel qu’il soit.

Je suis là pour penser à moi, me disent-ils. Penser à moi avec je ne sais combien de grammes d’antidépresseur qui me font davantage dormir que réfléchir. Voir la lumière quand on vous impose du flou, c’est assez compliqué.

Je grossis un peu, je peux sortir quelques heures

Au début, j’ai le droit à une heure de sortie de ma chambre par jour pour voir les autres patients de l’hôpital. Mais comme je ne grossis pas, plus de sortie. Mon espace de vie se résume à ma chambre, point.

Ce qui est assez surprenant (j’ai d’ailleurs failli en faire mon sujet de mémoire de fin de licence), c’est la solidarité des autres jeunes patients qui, en cachette du personnel, m’amènent des magazines, viennent me parler… Je fait ainsi passer deux ou trois lettres à mes amis comme cela.

Pire qu’en prison ; pas de courriers ; mes parents ont dû expliquer à mes amis où j’étais passée ! D’après ce qu’on m’a dit, l’isolement dure en général un ou deux mois, mais six mois d’isolement total à 16 ans, l’âge de toutes les expériences, c’est long.

Certes, j’ai les infirmiers, les éducateurs spécialisés et le psychologue comme compagnie. Certains infirmiers géniaux m’ont beaucoup aidée ; d’autres sont antipathiques et semblent se demander pourquoi ils sont infirmiers.

Comme expérience, je vis l’attachement au lit en étoile les fois où je tente de sortir de ma chambre sans autorisation.

Puis je grossis un peu. Je peux donc sortir de ma chambre trois à quatre heures par jour.

Et en décembre 2005, après neuf mois, je revois enfin mes parents et mes sœurs. Larmes, pleurs et pathos à gogo dans la piteuse salle de visite de l’hôpital.

Le plus marrant dans tout cela, c’est que je suis rentrée en isolement à 39 kilos et après avoir été nourrie par une sonde nasale, je suis sortie de l’isolement en pesant … 37 kilos !

Je vous avoue que je n’ai toujours pas compris pourquoi on m’a gardée à l’isolement, ni pourquoi on m’en a sortie.

45 kilos après un an et demi d’hôpital

Attendez que je raconte mes conditions de sortie. Pendant mes permissions, j’allais voir une psychologue gratuitement dans un centre psychologique pour enfants de ma ville. C’est à elle que je dois tout : je me suis sentie en confiance et j’ai retrouvé l’envie de manger et de vivre.

Quand la psychiatre de l’HP a appris que j’en voyais une autre, elle m’a prise dans son bureau avec l’infirmière que je détestais le plus et m’a accusée de trahison. Elle m’a demandé de choisir (ce n’est pas une blague). Entre l’incapable et ma rédemptrice, le choix a été rapidement fait.

Après un an et demi d’hospitalisation, je suis sortie pesant 47 kilos. La photo prise ci-dessus date d’à peu près cette époque.

J’ai replongé un peu après l’été, puis on m’a mise au service pédiatrie d’une clinique, sans isolement. Mon père a signé une décharge par laquelle il reprenait sa responsabilité sur moi.

Puis je suis retournée au lycée et j’ai eu mon bac ES avec mention bien à 19 ans. J’ai intégré une classe préparatoire lettres et sciences sociales à Strasbourg et je suis désormais en licence de sociologie. J’attribue cette réussite et ma guérison à ma volonté, à la psychologue, au nutritionniste et au pédiatre de la clinique, mais surtout pas à l’année et demie d’hospitalisation.

Je ne dis pas que le traitement de l’anorexie est aisé mais à mon sens, il faudrait commencer par faire de la prévention dans les écoles. Le corps est devenu facteur d’identité dans nos sociétés occidentales. Cela n’est pas sans conséquence. La société se transforme, les institutions moins.

Photo : Marlène à 47 kilos (DR)

http://www.rue89.com/2011/01/11/anorexique-jai-passe-neuf-mois-isolee-en-hp-pire-que-la-prison-185032

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