Le sang de l’injustice

Eh bien oui, je parle du mal que peut faire la psychiatrie, parce que je sais qu’elle peut l’éviter et qu’elle peut faire du bien.

L’hôpital m’a fait du mal.

Je fais des cauchemars d’enfermement, parce que j’étais à l’hôpital de mon plein gré, mais démunie de toutes mes affaires, et derrière des portes fermées, et d’autres obligatoirement ouvertes (celles des salles-de-bains et des toilettes). Et démunie de mon humanité. Pas par les infirmières, mais par le système hospitalier.

Oui, je fais des cauchemars quand je pense aux jeunes anorexiques attachées parce qu’elles ont vomi ou ont simplement voulu sortir de leur chambre d’isolement.

Oui, je souffre toujours d’avoir vu le reportage sur Sainte-Anne, où l’incompréhension, la violence, les punitions, l’irrespect sont légions.

Oui, j’ai pleuré quand j’ai vu les photos de la chambre de mon ami en HO, dont les murs et les châssis sont remplis de moisissure. Oui, j’ai pleuré quand j’ai su qu’on lui avait fait une injection en pleine nuit parce qu’il avait osé se lever pour aider un patient qui avait un problème. Et j’ai pleuré de rage quand son psychiatre l’a menacé de prolonger son HO d’un an s’il continuait à faire valoir ses droits.

Oui, mon coeur se brise quand je vois qu’on attache un autiste à son lit parce qu’il demande simplement à regarder la télé.

Non, je ne peux pas vivre tranquillement avec tout ça. Non, je ne peux pas faire disparaître la souffrance que ce côté-là de la psychiatrie cause.

Oui, je suis à terre quand je vois qu’on rajoute de la souffrance à une souffrance déjà immense.

Oui, j’ai peur et parfois la nuit je rêve que je suis traitée comme une folle incurable, reléguée loin de la société.

Et je rêve de Renaud, mon double imaginaire, attaché depuis vingt ans en chambre d’isolement, qui court dans les escaliers de l’hôpital, se cognant aux portes d’un labyrinthe sans issue.

Non, ces cauchemars qui me troublent pendant des heures ne viennent pas de rien.

Oui, mon parcours en psychiatrie a été jalonné de souffrance, et si quelqu’un n’a jamais eu à souffrir en psychiatrie, j’aimerais l’entendre, et j’aimerais que des tas de gens, des centaines, de milliers viennent me dire qu’ils sont une majorité à n’avoir jamais souffert en psychiatrie.

Et le bien que la psychiatrie fait, ça n’excuse en rien le mal qu’elle fait. Au contraire. Puisqu’elle est capable de bien, de très bien même, il est temps qu’elle abandonne des traitements indignes.

Oui, voilà mes ondes négatives. C’est le fait que je ne supporte pas qu’on fasse du mal à des gens qui ont juste le tort d’aller déjà très mal. C’est le fait que je ne peux pas vivre en me bouchant les oreilles devant les cris et les larmes de ceux qui sont au fond et qu’on maltraite encore. C’est le fait que je ne peux pas me taire pour faire croire que tout va bien, en balayant de la main les paroles de tous ceux qui ont fini de pleurer en silence, de tous ceux qui ont décidé de parler, et qui demande le respect.

Mes ondes négatives sont une blessure plus difficile à faire cicatriser que celles de la maladies. Parce que la maladie, quoiqu’on dise, n’est pas une injustice. Une fatalité, de la malchance peut-être, pas de l’injustice. L’injustice, c’est ce que se font les hommes entre eux. Et ce que font les hommes aux plus faibles d’entre eux, encore plus. C’est cela que je ne supporte pas, c’est cela qui me fait souffrir au quotidien. Mes ondes négatives sont du sang qui ne s’arrête pas de couler, et je me fiche que certains ne veuillent pas le voir. L’injustice, ça se dénonce, ça se crie, et ça en dérange toujours certains.

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Le sang de ma schizophrénie n’est pas une injustice.

Le sang de la maltraitance est une injustice.

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3 commentaires »

  1. Ce témoignage me touche, et j’aimerais qu’il puisse toucher le plus de professionnels possible. Notre préoccupation première devrait rester le vécu des patients, bien avant notre tranquillité ou notre confort. La prise risque est parfois effrayante pour un praticien mais celui-ci doit parvenir à la privilégier, à se remettre en question à chaque instant, à chaque décision… L’énorme responsabilité que doit endosser un psychiatre est parfois effrayante, mais il suffit la plupart du temps de privilégier le bon sens, l’empathie et la confiance pour apaiser les angoisses des deux cotés du bureau. Merci!

  2. Lana Said:

    Merci à vous, ça fait des jours que je me prends la tête avec une mère de schizophrène qui m’accuse d’antipsychiatrie, je n’en peux plus!! Donc je suis bien contente qu’un psychiatre ne m’accuse pas de la même chose.
    Je veux juste voir la vérité en face pour améliorer les choses et je tiens plus que tout à une psychiatrie humaine, qui m’a énormément aidée, mais ne pas vouloir voir les problèmes ne sert à rien. Je suis d’accord, du bon sens, et surtout un sens clinique certain, de l’empathie et de la confiance font bien plus que toutes les précautions qui empêchent peut-être la personne de s’exprimer ou de se suicider sur le coup, mais laissent des traces indélébiles et surtout éloignent beaucoup de gens des soins.

  3. Lana Said:

    Précision: une présence empêche tout aussi bien de se suicider que des contentions, bien mieux même. Mais à ne pas vouloir prendre de risque, on détruit les gens. Alors, c’est sûr, il n’y aura pas de suicide à l’hôpital, et ça ne fera pas tâche, mais que fait-on du ressenti de la personne suicidaire? Et de son avenir? J’ai été longtemps suicidaire, et tout ce qu’on n’espère pour changer d’avis, c’est une main tendue, pas la solitude d’une chambre d’isolement, parce qu’on est déjà horriblement seul, et que c’est ça qui nous pousse vers la mort, et qu’être laissé seul par quelqu’un qui est censé être là pour vous, c’est atroce.


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