Je ne peux pas choisir entre la mélancolie et l’angoisse

En Espagne, au début, la maladie m’a oubliée. J’espère même qu’elle est restée derrière moi, à 2000 kilomètres de là. Mais non, évidemment, elle était juste distraite par cette nouvelle vie. Elle me retrouve rapidement, au huitième étage de notre immeuble, dans la rue, sur les bancs de la fac, sur la Plaza Mayor et gâche tous ces moments que les autres trouvent tellement agréables.

Je dois faire quelque chose. Je le sais, ça fait trois ans que ça dure, c’est pire à chaque fois, je sais maintenant que je ne m’en sortirai pas si facilement, qu’elle ne s’en va que pour mieux me rattraper. Et puis cette fois, je joue vraiment ma vie. A cette époque, le gouvernement avait décreté qu’on avait trois ans pour faire ses deux premières années d’études supérieures, par mesure d’économie. La maladie avait fait de moi un fantôme en première année, et avait eu la grâce de me laisser tranquille quand je l’ai recommencée. Si tranquille que, moi qui me pensais définitivement bête, j’avais réussi brillamment, et j’avais eu cette bourse pour étudier en Espagne en récompense. Donc, c’était une chose de rater ma première année, c’était normal, je m’y attendais après tout. Mais maintenant que je faisais partie de ces gens que j’admirais, ceux qui ont une « dis », un 14/20 de moyenne au moins, ces gens dont il me semblait totalement inconcevable de faire partie, au point que quand je l’ai appris j’ai cru à une erreur, maintenant je n’avais plus le droit de rater. Ni aux yeux de l’Etat qui ne me laisserait pas d’autre chance, ni aux miens, je n’étais plus une incapable qui s’était trompée de route, mais quelqu’un qui avait toute sa place à la fac de lettres, et si j’échouais, oui ce serait vraiment du gâchis.

Mais je fais quoi? Je suis en Espagne, je ne sais même pas demander un pain même si je connais mes subjonctifs sur le bout des doigts,  il est hors de question que je parle de mon état aux filles qui sont parties avec moi, et ma psychologue en Belgique va me dire de revenir ou d’aller voir un médecin. Elle m’avait déconseillée de partir, mais c’était évidemment hors de question pour moi. Elle voulait que je prenne des médicaments, mais ça me faisait peur, je ne voulais pas perdre le contrôle. Mais elle a dit que je pouvais lui écrire. Alors je me décide enfin, après plusieurs jours d’hésitation, sachant très bien que je vais le regretter, mais sachant très bien que je le regretterai aussi si je ne le fais pas. J’attends fébrilement sa lettre, la recevant comme le Graal. Elle me répète la même chose, aller voir un médecin. Je ne veux toujours pas, mais sa lettre me fait du bien, juste parce qu’elle m’a répondu.

Je me dis que je pourrais aller voir un psychologue ici, pourquoi pas, je parle mieux, je me débrouillerai. Et il ne me donnera pas de médicaments. Le problème est l’argent, bien sûr, hors de question d’en demander à mes parents. On m’a dit qu’il y avait des soins gratuits en Espagne. Mais où? Je n’en ai aucune idée. Un jour, en bus, je passe devant un bâtiment avec cette inscription « Salud mental ». Voilà, je vais y aller. Mais j’ai peur, j’ai tellement peur de parler à quiconque, je suis tellement angoissée, comment entrer dans ce bâtiment et dire ce qui m’y amène? Chaque fois que le bus passe par là, je regarde ce bâtiment, je me dis vas-y, mais je n’y arrive pas. Et puis un jour, je prends mon courage à deux mains. Je ne sais plus comment, mais je me retrouve dans le cabinet d’un médecin. Tout ce dont je me souviens, c’est qu’il me parle en mettant sa main sur mon épaule. Mon angoisse est extrême. Il faut qu’il arrête. Qu’il ne me touche plus. Je ne sens que ça, je ne vois que sa main, je veux partir, je vais hurler s’il n’arrête pas de me toucher. Il me dit que je dois revenir avec mes papiers de mutuelle, qu’il ne peut rien faire sans. Je me dis que ce n’est pas gratuit, qu’il faut que je continue mes recherches ailleurs.

Je devrais peut-être aller demander à l’office du tourisme où on peut se faire soigner gratuitement. Alors je passe devant, je regarde, je pars, je repasse, je rentre chez moi, je n’ai pas osé, encore une défaite, et je me sens tomber de plus en plus. J’ai si peur d’aller poser ma question, de venir avec ma tête de folle qui cherche un psy, car bien sûr ça se verra tout de suite. Je finis par y aller, on me dit d’aller à l’hôpital, que c’est gratuit. D’accord, je vais y aller. Je regarde la grande porte, l’énorme bâtiment, mais j’ai déjà dépensé toute mon énergie à l’office du tourisme, alors je rentre, avec le coeur qui cogne. Là aussi, je passe et je repasse, et puis j’entre enfin, effrayée. Ce jour-là, je suis partie tôt le matin, espérant que personne ne me voie, mais une de mes colocataires s’est levée. Elle me demande où je vais, je dis à l’hôpital et elle semble inquiète. Alors je lui dis, ce n’est pas grave, je suis juste un peu folle, en riant bêtement. Et voilà, mon secret n’en est plus un, quelqu’un sait. Les autres vont savoir. Ca va être horrible, elles vont tout voir. En même temps, je suis un peu soulagée. Mais je m’en veux aussi. Comme d’habitude, je regrette tout, dire et ne pas dire, faire et ne pas faire, je suis déchirée quoique je fasse.

Il y a un homme à l’accueil de l’hôpital, il me demande ce que je cherche. Je dis un psychologue. Il sourit et me répond « si tu veux, je suis un peu psychologue ». Non mais quel con, il ne voit pas que je suis un cadavre debout, il ne voit pas que je ne suis pas une fille à draguer, que je n’ai rien à donner, que les gens me font peur et lui comme les autres. Il me désigne un guichet. On me demande mon adresse et on me dit que je ne suis pas au bon endroit, que la ville est sectorisée et que je dois aller dans un centre de santé près de chez moi, que c’est le médecin généraliste qui choisira de m’envoyer chez un psychologue ou non. Encore une fois, je suis au mauvais endroit, je n’y arriverai jamais, je n’en peux plus. Il faut que j’y aille tout de suite, sinon je n’irai jamais. Aors je le trouve ce centre, je m’assieds sur une chaise et j’entre chez le généraliste.

Tout ça pour ça. Pour arriver devant un médecin, ce que je ne voulais pas. Je lui raconte ce que je peux. Le problème n’est pas la langue, je trouve ça bien même cet écran entre mes émotions et les mots, les mots qui pour une fois ne sont pas les choses, mais ce que j’ai la force de dire, d’expliquer. Il me fait une ordonnance d’Orfidal. C’est du Temesta, mais je ne le sais pas, sinon je crois que j’aurais eu trop peur pour le prendre. Valium, Temesta, ça me fait penser à des gens transformés en légumes. Il me dit de revenir dans quinze jours pour avoir la date de mon rendez-vous chez un psychiatre. Autant dire un siècle, une vie.

J’ai lâché les armes, je rentre et j’avale mon Orfidal. Mon tout premier psychotrope. J’ai vingt ans, déjà bien trop de souffrances derrière moi, d’impasses, alors j’obéis. D’accord, je vais faire ce qu’ils me disent. Je n’ai plus le choix. Ce premier comprimé me plonge dans un sommeil profond presque instantanément. Je dors pendant des heures et quand je me réveille, je ne peux plus m’arrêter de pleurer. L’Orfidal va ma plonger dans une dépression terrible, la mélancolie que je connais si bien, l’enfer de chaque seconde, la mort comme seule solution. Je me dis que je dois attendre quinze jours, que je verrai un psychiatre, que peut-être il m’aidera. Mais je m’en fiche, quand bien même il me guérirait d’un coup de baguette magique, je ne peux tout simplement pas supporter de souffrir à ce point aussi longtemps. Et si j’arrêtais l’Orfidal? Oui, mais alors mes angoisses vont revenir. J’ai une phobie terrible des papillons, et j’ai peur sans cesse, la nuit, le jour, pas besoin d’en voir en vrai, l’horreur absolue est en moi, et l’Orfidal m’en a délivrée. Je n’ai plus la force de rien. Je ne peux pas choisir entre la mélancolie et l’angoisse sans fond. On a choisi pour moi, alors je continue à faire ce qu’on m’a dit.

Et j’attends que les quinze jours, les quinze mille ans, passent, en prenant mes trois comprimés par jour.

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