Pouvons-nous tous devenir fous?

Qui « pète les plombs », et pourquoi ? Nos comportements les plus étranges sont-ils le signe que nous sommes tous susceptibles de basculer dans la folie ? Enquête sur les « sorties de route » qui peuvent nous faire perdre le contrôle, et reportage aux urgences de l’hôpital Sainte-Anne, à Paris.

Hélène  Fresnel

Vous souvenez-vous de cette rage sourde qui vous a traversé ce matin, en prenant le métro ? de cette envie de hurler sur votre ado dont la énième réflexion vous a agressé ? de cette tentation de tout casser dans le bureau d’un « petit chef » insultant ? Qu’est-ce qui vous a empêché de passer à l’acte ? Cela pourrait-il vous arriver ? Oui, selon la psychiatre et thérapeute Marie-Noëlle Besançon, auteur de On dit qu’ils sont fous et je vis avec eux(Ed. de l’Atelier 2007), car « dans des univers hypercontrôlés comme le nôtre, où les individus sont trop pressurés, trop comprimés, ils “pètent les plombs” plus souvent… » Une quadragénaire qui menace, un couteau à la main, un employé EDF venu lui couper le courant, un homme quitté par sa compagne qui tire sur le voisinage, un facteur qui tente de se suicider sur son lieu de travail… Des services d’urgences hospitalières, des centres médico-psychologiques, des cabinets dans lesquels médecins, psychiatres et thérapeutes sont assaillis d’appels à l’aide.

Pourquoi avons-nous l’impression que les « coups de folie » se multiplient ? Aucune statistique n’est venue le confirmer, mais, ce qui est sûr, c’est que les « sorties de route » sont de moins en moins tolérées, observe le psychologue et psychanalyste Vincent Estellon, auteur des Etats limites (PUF 2010) : « Nous vivons dans une société très clivée, à l’américaine, où la complexité est évacuée pour laisser la place au “positif”. Il faut aimer : aimer ses amis, sa famille, son mari, sa femme, ses enfants. Mais tout cela est factice : la condition humaine repose aussi sur l’ambivalence. Il nous arrive de détester les gens que nous aimons le plus. Et de craquer. »

Tous inégaux psychiquement

Rien de plus humain que la folie, ont tenté de nous expliquer Freud et plusieurs de ses illustres contemporains et descendants, tels Melanie Klein ou Jacques Lacan. La psychiatre VivianneKovess-Masféty confirme qu’il y a folie et folie. « Quand on y pense, la jalousie, la colère peuvent rendre fou : vous prononcez des paroles que vous n’aviez pas envie de dire. Vous cassez des objets. Cette folie-là, ce sont en fait toutes ces choses qui dépassent l’entendement et pendant lesquelles nous perdons le contrôle. Et, oui, cela est susceptible d’arriver à tout le monde. » Les facteurs de déclenchement sont multiples, assure la psychiatre : « Un deuil brutal, un gros chagrin d’amour, une passion, une trahison… Les situations stressantes, alliées à des facteurs amplifiants comme la prise de toxiques – alcool, drogues, etc. –, peuvent aussi aisément nous faire perdre nos moyens. Mais il est impossible de généraliser. Tout repose sur la capacité de résistance, la structure psychique de chacun, et surtout sur sa vulnérabilité. » Et ces dernières sont extrêmement variables.

Face aux épreuves de la vie, certains s’en sortent sans que cela entraîne une déchirure dramatique. D’autres pas. « Ne devient pas fou qui veut, explique le psychiatre et psychanalyste Pierre Marie. Il faut qu’il y ait eu quelque chose en difficulté depuis toujours. Mais, selon l’environnement dans lequel les individus baignent, la maladie se déclenchera plus ou moins facilement. Quand nous disons que tout se joue avant 6 ans, ce n’est pas faux : un enfant “fragile” qui a la chance d’avoir des parents pas trop déséquilibrés, qui l’accompagnent dans son éducation, pourra surmonter beaucoup de drames. Mais, s’il a été un objet de jouissance – s’il a été conçu, par exemple, pour combler la disparition d’un autre bébé ou une profonde tristesse –, il s’en sortira plus difficilement. En ce sens, il y a une profonde injustice de départ. Car ce qui se passe dans les premières années de notre vie nous colle à la peau. C’est notre identité première. Tout enfant se positionne dans le monde par rapport au discours parental dans lequel il a été plongé. »

Des flottements « normaux »

Alors, un comportement ou un acte insensé, une soudaine bouffée délirante peuvent-ils être le symptôme d’une maladie mentale ? Non, soutient Marie-Noëlle Besançon : « Nous basculons dans la folie quand ces moments se produisent à répétition, quand ils se prolongent à un point tel que nous nous coupons de nous-même, de la réalité et de la relation aux autres. Il ne faut pas oublier que tout individu, même le plus solide, passe par des instants où il ne sait plus très bien où il est, tout en sachant que ce n’est pas la réalité : est-il dans le domaine de l’imaginaire, de l’illusion, de l’irréel ? Ce flottement fait partie du fonctionnement “normal” du psychisme. Seulement, ces moments font tellement peur que nous nous empressons de les oublier. » Ne vous arrive-t-il jamais de ne plus « entendre » un interlocuteur qui vous ennuie ? À bas bruit, sans que personne ne nous voie sortir de nos gonds, nous nous « absentons » tous les jours de nous-même, abandonnons momentanément la raison. Et, pourtant, nous ne sommes pas malades…

Les bouffées des adolescents

Elles terrorisent ceux qui en sont témoins et angoissent énormément les parents. À juste titre, parce que, explique le psychiatre et psychanalyste Pierre Marie, « les bouffées délirantes sont quelque chose de tellement fort ! Mais elles sont très fréquentes chez les adolescents et se produisent rarement plus d’une fois. Elles sont le signe que quelque chose ne tourne pas rond, pas forcément un symptôme de la maladie mentale. Prenons le cas d’un jeune en classe préparatoire aux grandes écoles. Il est soumis à une très forte pression. Eh bien, parfois, le délire est la seule manière qu’il trouve de dire à son entourage : “Lâchez-moi la grappe !” et c’est généralement ce qui se passe après quelques jours d’hospitalisation ». La crise disparaît alors aussi subitement qu’elle est apparue.

Deux types de troubles

Les psychiatres n’emploient pas le terme de « folie » dans l’exercice de leur métier. Ils parlent de « maladies », de « troubles psychiques ». Parmi eux, il est possible de distinguer deux grandes catégories : les psychoses et les névroses. Les psychoses regroupent les troubles liés à une perte de contact avec le réel : les délires, les hallucinations.

La psychose la plus connue est la schizophrénie, mais il en existe d’autres : délires de persécution, troubles paranoïaques, érotomanie…
Les névroses sont comme « des exagérations de sentiments normaux, définit la psychiatre Vivianne Kovess-Masféty dans son essai, N’importe qui peut-il péter un câble ? (Ed. Odile Jacob 2008). Par exemple, la dépression est une caricature du deuil, et les troubles de l’anxiété, des caricatures de la peur ».

http://www.psychologies.com/Moi/Problemes-psy/Troubles-Maladies-psy/Articles-et-Dossiers/Pouvons-nous-tous-devenir-fous

 

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2 commentaires »

  1. Igor Thiriez Said:

    Certaines de ces considérations sont un peu datées… On sait aujourd’hui que les problèmes psychiques ne sont pas divisés en deux catégories psychose/névrose. C’est beaucoup plus complexe et surement pas fixé dans le temps. Pareil pour le seuil des « 6 ans » fixé de maniere arbitraire. Tout ce qui se passe dans la vie et notamment toute forme de stress (positif ou negatif) peut influer sur le mental, avant ou après 6 ans. L’enfant ne fixe pas les souvenirs avant trois ans car son cerveau n’est pas encore assez mur. Il faut rassurer les jeunes parents et leur dire que chaque minute de la petite enfance n’est pas plus déterminante que la suite, et pas moins déterminante que la vie in utero pendant laquelle des choses se jouent également. Sans parler des aspects génétiques…

  2. Lana Said:

    Je suis d’accord, mais même si on n’a pas de souvenir avant six ans, ce qu’on vit est tout de même important. On le voit bien dans les relations des bébés avec des parents défaillants, ils développent des troubles tout petits même si après ils ne s’en souviendront plus.


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