Les deux vies des schizophrènes

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Où est passée notre folie? Que sont devenus nos corps minces, élancés et beaux? Nos yeux délirants? Les cigarettes consumées par l’angoisse? Nos fuites dans la nuit, les marches solitaires rattrapées par la déraison? Nos obsessions insomniaques et nos peurs terrifiantes? Nos enthousiames grandiloquents, nos amours destructrices? Les mondes parallèles qui nous happent? Les voix qui nous suivent et nous détruisent et nous aiment et nous détestent et nous harcèlent et nous rassurent? L’angoisse qui nous mange le ventre? Où est notre singularité mortelle? Où est passée notre lucidité? Notre clairvoyance délétère? La connaissance de l’envers du monde qui nous a fait si mal? La transparence des intentions et des pensées qui nous blessaient à mort? Que sont devenus nos boîtes crâniennes transparentes, nos pensées offertes à tous vents, notre peau élastique et déchirée? Nos organes dégoulinants? Notre coeur dévoré?La bête qui nous mangeait de l’intérieur s’est-elle fait manger à son tort?

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Notre folie est camisolée. Nos corps se sont avachis, relâchés, engraissés. Nos yeux sont las, et dans le fond ils ont quelque chose de cassé, entourés de cernes noirs. Nos cigarettes sont fumées par ennui dans un hôpital sans vie. Nos nuits sont longues, et les réveils difficiles, et les matins ralentis. Nos peurs ont laissé place aux questions pratiques sur le lendemain. Nos amours sont réalistes, ou absentes. Le monde n’est que le monde. Les voix se sont tuent, tuées par les médicaments et notre raison retrouvée. L’angoisse est diminuée, comme notre singularité. Notre lucidité a laissé place à un défaitisme amer qui préfère fermer les yeux sur le monde, ou les ouvrir comme tout le monde, mais pas trop grand pour ne plus en crever. Notre corps ne se transforme plus pour nous seuls, il porte les stigmates de nos années de combat et de souffrance, visibles par tous. La bête est tapie, elle n’est pas morte, bien sûr que non, juste assommée, endormie par le traitement.

Ce sont les deux vies des schizophrènes, et parfois on réveille la bête par lassitude de notre deuxième vie, et on s’y brûle les ailes et le coeur et l’âme et la vie et les sentiments encore une fois.

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17 commentaires »

  1. Persouille Said:

    Salut Lana,
    Je lis ton blogs depuis quelques jours,
    Je voulais faire une page « littérature » mais tu fais ça très bien alors j’ai laissé un commentaire chez moi.
    Quelle noirceur… ne crois-tu pas que, après l’exaltation, après la « bouffitude » des neuros et leur lobotomisation, vient enfin une nouvelle vie ? Moi j’y suis, même si je ne bosse pas, je suis heureux. Peut-être est-ce l’abilify ?

  2. Lana Said:

    Si, je le crois. Il ne faut pas prendre mes textes comme des constats définitifs, mais comme des pensées à un moment donné, qui reflètent un aspect de la maladie, et qui peuvent être en total contradiction avec un autre texte. En réalité, je suis plutôt heureuse et équilibrée, grosse ça oui, mais c’est le prix à payer! Le but de mes textes est de montrer certains aspects de la maladie, de faire réfléchir, pas du tout de dire c’est comme ça et puis c’est tout.

  3. Lana Said:

    Et puis même dans une nouvelle vie, pas mal de ce dont je parle dans la seconde est là. C’est un texte auquel j’ai pensé en voyant des patients psy stabilisés, qui se reconnaissaient très bien au milieu des familles et des soignants, et j’ai pensé au contraste avec ce qu’on était quand on était malades. Il y a tout de même une différence flagrante entre les schizos en crise et les schizos stabilisés. La folie était atroce mais exaltante. Quand on va mieux, on garde quelque chose de cette folie, mais d’une façon que je trouve triste, même si bien sûr c’est beaucoup plus enviable d’être dans cet état. En fait, j’aime bien parler des choses qui sont à contre-courant de la pensée dominante, de ces petites pensées inavouables. C’est une façon d’explorer la complexité de cette maladie, ou simplement de la nature humaine, de dire que les choses ne sont pas simples.

  4. charlotte Said:

    Outre que ce texte contient sa part de vérité, je trouve que c’est l’un des plus beaux sur ce blog ! On pourrait croire un extrait de roman !

  5. Alain Said:

    Bonjour Lana, je me suis demandé au début si c’était le texte d’un écrivain et je me suis rendu compte que c’était de toi, tu as vraiment du talent pour l’écriture. Tu sais bien ramasser en quelques mots l’expérience de toute une vie.

  6. Lana Said:

    Merci! J’avoue que je suis assez fière de ce texte.

  7. Igor Thiriez Said:

    D’accord avec Charlotte… Un texte admirable.

  8. Lana Said:

    Merci!

  9. Iphigénie Said:

    C’est un très beau texte Lana, très fort, très émouvant.
    Continue à écrire comme ça, tu es une voix pour les schizophrènes qui souffrent de tant de stigmatisation !

  10. Bonjour,

    J’ai reprodui votre article « LES DEUX VIES DES SCHIZOPHRÈNES » sur mon blog : « PSYCHIATRISÉ MAIS EN LUTTE ! » http://psy75.blogspot.com en repectant (me semble-t-il) la loi sur le copyright : d’une part celle-ci autorise les courtes reproductions (mais sans indiquer le nombre de lignes), d’autre part j’ai fait un lien vers votre site : http://www.blogschizo.wordpress.com ! Si toutefois vous voyez un inconvénient à cette reproduction, je vous prie de me le faire savoir vite : je la supprimerai aussitôt !

    Bien cordialement à vous,

    SCHIZOZENLIBRE

  11. Lana Said:

    Pas de problèmes.

  12. phase3 Said:

    Joli texte !
    Il me rappelle, bien sûr, le dragon que j’ai réussi à enchaîner quelque part au fond des douves de ma conscience, quelque part au fond de mon âme.

  13. trop bien dit

  14. amandine Said:

    Il est beau ton texte, il me parle. Merci et bravo!

  15. artest35 Said:

    9a faisait longtemps que je n’avais plus lu quelque chose d’aussi justement décrit et d’aussi joliment formulé..merci

  16. phase3 Said:

    Ben ouais, on était jeune et beau. Parce-que tous les jeunes sont beaux. Les enfants encore plus. Les bebes, n’en parlons pas !
    Aujourd’hui, pratiquement tous le monde s’accorde à dire que la société marche sur la tête. Si l’on considère que c’est parce qu’ils n’adhèrent pas au systeme que l’humanité stigmatise puis enferme certains de ceux qui la compose, je pense que vous voyez très bien ce que je veux dire …
    Je prépare un papier la dessus …… à suivre.
    En attendant, écoutons un Monsieur, qu’à cause de Gainsbourg, j’ai longtemps négligé

    Bonne soirée.

  17. Lana Said:

    Merci pour la chanson.


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