De quoi parlent des schizophrènes qui se rencontrent pour la première fois?

Tous les groupes de gens ont un vocabulaire à eux. Nous aussi.

Voici un petit aperçu de vocabulaire schizophrènique.

Alors, nous, ça veut dire les schizophrènes, à la limite les psychotiques, mais les autres, ils ne sont pas compris dedans. Les autres, tous les autres, ce sont les normaux. Il leur manque une jambe, ils sont aveugles, serial killer, en chaise roulante? On s’en fout, ils ne sont pas psychotiques, alors ils sont normaux.

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Eux, ce sont les soignants. De préférence les pas gentils, ceux qui ne comprennent rien et nous emmerdent avec des règles à la con, nous enferment entre quatre murs, nous obligent à prendre des médicaments et à faire de la pâte à sel débile. Parce que s’ils sont sympas, compétents, compréhensifs, empathiques et tout ça, ils ont un nom, voire même un prénom, et ils ne sont pas « eux ». Ils restent dans notre coeur toute notre vie, comme c’est beau, alors qu’ils nous ont oublié depuis belle lurette, mais vous comprenez, je souffrais tellement et ils ont été si gentils, pas comme les autres si cruels et méchants.

Le top du top du soignant gentil, c’est « mon psy ». Le vrai, le bon, celui qui nous a aidé, nous supporte depuis dix ans, dont on pense avec angoisse « merde, je vais faire quoi quand il va prendre sa retraite dans quoi?… 25 ans? » C’est mon psy, ma psy, à moi, oui à moi tout seul, parce que je suis forcément son patient préféré, ou le plus gravement atteint, ou le plus intéressant, ou le plus sympa, le plus quelque chose en tout cas. On dit qu’on va chez le médecin, le dermato, la gynéco, mais on ne va que chez « mon psy ». Et Monpsy d’ailleurs c’est devenu son nom.  Monpsy par là, Tonpsy par ci. Il a remplacé Dieu dans notre panthéon.

Et puis il y a les médocs. Une des premières questions que se posent des schizophrènes qui se rencontrent pour la première fois, c’est « Et toi, tu prends quoi comme médocs? » Il est évident que la pilule, le truc contre les allergies ou n’importe quoi d’autre ne sont pas inclus dans les « médocs ». On s’en fout complètement, on ne parle que des neuroleptiques (toujours citer les neuros en premier, les rois des médocs), les antidépresseurs (AD), les anxiolytiques (anxyo), le lithium (en général,c’est pour les bipolaires, et comme ils ne sont pas des vrais psychotiques, les vrais de vrais, les rois des psychotiques que sont les schizos, c’est moins important, mais un peu quand même parce qu’on est pas si sectaire) et les somnifères. Un jour, j’allais chercher mon Nasonex à la pharmacie, un spray contre les allergies, et le pharmacien me dit « c’est pas facile, hein, de devoir prendre un médicament tout le temps ». Mais de quoi il parle? Il a vu sur ma carte SIS que je prenais des neuroleptiques? Je suis fichée, c’est ça? Ah, mais non, il parle du Nasonex! Mais c’est pas un médicament, ça! C’est même pas un somnifère ni un anxiolytique, il est drôle ce pharmacien! Mais c’est peut-être moi qui vais me marrer quand il verra ma prochaine ordonnance, s’il se souvient de son couplet sur le Nasonex, médicament difficile à supporter! Et dans les médocs, enfin dans les neuroleptiques, cerise sur le gâteau, il y a la dose. 1200 mg de Solian? Putain, t’es vachement atteint! Qui va oser parler de ses 3 mg de Risperdal après ça? On va le soupçonner de ne pas être un vrai schizophrène.

Il y aussi « avant ». Avant, ça veut dire deux choses. Il y a avant d’être malade. Avant, quand j’avais la vie devant moi, avant quand j’étais normal, avant ma vie brisée, avant tout était tellement merveilleux, avant si ça avait continué j’aurais fait tellement de choses grandioses de ma vie de personne normale et extraordinaire à qui il ne serait jamais rien arrivé de mal, oui avant que tout ce malheur me tombe dessus, et blablabla. Avant, ça sert à se fourrer le doigt dans l’oeil. Et l’autre avant, c’est avant aujourd’hui, avant quand j’étais malade, avant quand j’étais folle, alors que maintenant je suis super psychotique, pas normale, faut pas m’injurier, non, schizo qui s’en sort si bien, qui est si maligne et si équilibrée et qui réussit si bien sa vie mais évidemment pas aussi bien que si le premier avant était devenu maintenant, mais avant, le deuxième avant, j’étais folle dingue et je souffrais à mort et maintenant je suis super forte et mieux que normale, c’est tellement nul et banal d’être normal. Important aussi dans cette notion d’avant: t’avais quel âge quand t’es tombé malade? -Moi, 17 ans. Ah, ça en jette, hein, qu’est-ce que j’étais jeune, comme c’est triste, quel beau titre de gloire. Et puis la question qui suit « Donc ça te fait combien d’années de maladie? » Autre titre de gloire, c’est à qui a le plus d’expérience, le plus beau CV. Moi, Madame, ça fait presque la moitié de ma vie que je suis malade, tu as vu un peu comme j’en ai de la bouteille? Comme je la connais vachement mieux que toi, cette maladie? Et en plus je suis toujours vivante!

Et puis il y a l’HP. Hôpital psychiatrique pour les novices. Ah ah, l’HP, ça aussi ça compte sur un CV. Tu y es resté combien de temps, toi? Et tu y es allé combien de fois? En HL? En HDT? Quoi, en HO, ouaahh!! Comment ça tu n’y es resté qu’une nuit? Mais t’es pas vraiment malade alors, c’est que c’était pas si terrible, parce que moi, j’y suis resté six mois. T’es restée trois ans par terre sans être soignée? Mais on s’en fiche, c’est à la durée d’HP qu’on juge la gravité de la maladie.

Et puis il y a la sacro-sainte rechute. Qui n’a pas fait de rechute n’est pas un vrai schizo, allez savoir ce n’est peut-être qu’une petite bouffée délirante aiguë qui ne reviendrait pas si le faux schizo arrêtait ses médocs. Parce que nous, nos médocs, on peut pas les arrêter comme ça, sous peine de RECHUTE, oui Monsieur, c’est que c’est très grave comme maladie. Alors toi, t’en as fait combien des rechutes? Moi, deux. Ah bon, moi j’en fais toutes les semaines. Bon, là, j’avoue, même entre nous, nous les schizos, il y a maldone sur la rechute, parce que pour moi par exemple, ça veut dire replonger durablement dans la maladie alors que pour d’autres ça veut dire faire une crise d’angoisse de dix minutes.

Voilà, c’est un peu ça les discussions de schizos qui se rencontrent pour la première fois. C’est un peu pathétique, c’est vrai, mais ça fait un bien fou de parler de tout ça comme de la pluie et du beau temps, pour une fois. En tout cas, pour le temps que durent ce genre de conversations, parce que même nous, au bout d’un moment, ça nous emmerde la pluie et le beau temps de la schizophrénie.

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12 commentaires »

  1. Igor Thiriez Said:

    Vous qui sembliez douter de l’intérêt de votre implication bloggesque, je peux ici vous rétorquer que la lecture d’un billet comme celui-ci apporterait beaucoup aux à certains « psys »…

  2. behemothe Said:

    on est tous des anciens combattants de guerres qui nous évitent une vie faite d’une morne plaine d’ennuis. Et puis au moins on est pas malade pour rien, ça fait un sujet de conversation. Les cancéreux parlent de leur chimio, les diabétiques de leurs dialyses et ainsi va la vie. A moins de se faire ermite je ne vois pas trop comment faire autrement. Mais comme tu dis l’important, c’est qu’il ne faut pas que cela devienne le seul sujet au point de nous emmerder.

  3. Lana Said:

    Béhémote, il ne faut rien conclure de ce billet, ni morale ni critique, j’avais juste envie de rire des schizophrènes et de moi.

  4. behemothe Said:

    Mais c’est parfaitement réussi!

  5. Iphigénie Said:

    Il est génialissime ce texte, je me suis vraiment marrée en le lisant. Marrée comme une ‘de l’intérieur » ! 🙂

  6. Lana Said:

    Oui, comme une de l’intérieur, je crois qu’on peut difficilement en rire autrement. C’est avec les autres psychotiques que j’ai découvert la plaisir de rire de la maladie, impossible avec les autres (à la limite avec « Monpsy », mais moins), parce que ce dont on parle fait peur aux autres, et puis si ça venait de quelqu’un d’autre, on le prendrait mal.

  7. eric Said:

    Bien vu et plein d’ humour 😉

  8. Remarquable ! Mais comme c’est bien écrit, et comme c’est vrai, et aussi,comme c’est, … nouveau!
    ça peut paraître idiot, ce que je dis, mais il y a très peu de textes de ce genre dans la littérature.
    Avant (mais avant quoi, d’ailleurs? Avant Internet, avant les blogs, avant les médocs, avant la désinstitutionnalisation?) il n’existait pas de littérature de malades psychiques (ça va vous déplaire, comme nom, mais je sais pas comment l’appeler…).
    Sauf des littératures de revendications (en Angleterre, on avait le droit depuis le 18e siècle de s’exprimer par écrit dans les asiles, sur les conditions d’hospitalisation) et des comptes rendus (Moi, Pierre Rivière..).
    Mais pas une littérature d’expression qui parle de sa maladie, des autres, de tout et n’importe quoi, bref, de la littérature.

  9. Lana Said:

    Il y a beaucoup de témoignages publiés de personnes souffrant de maladies mentales, dont plusieurs sont présents ici dans la catégorie livres. Maintenant, c’est vrai que les blogs offrent d’autres possibilités, écrire des textes sur tout et n’importe quoi quand on veut, ce qui ne ferait pas forcément un livre.

  10. cécilee Said:

    J’ai mal lu ou tu as oublié les « effets secondaires » (????).
    Génial, drôlissime, oui comme le dit un commentaire précédent, « nouveau ».

  11. Lana Said:

    Oui, heureusement il y a encore beaucoup à dire! J’y ai pensé après aux effets secondaires, surtout à « Et toi, t’as pris combien de kilos? ». Je suis contente que ça t’ait fait rire.

  12. Psychotheque Said:

    Magistrale ! Les bipolaires, dépressifs c’est pareil. On a nos souffrance, puis nos discutions. Nous sommes tous fous, pardon, malades mentalement 😉


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