Bosnie-Herzégovine : la psychiatrie, un monde de fous…

Mise en ligne : vendredi 2 décembre 2011
Une conception dépassée des troubles mentaux, des malades enfermés plutôt que soignés, pas de moyens alloués aux institutions psychiatriques… En Bosnie, la situation des handicapés mentaux et malades psychiatriques est dramatique. Heureusement, les patients peuvent compter sur la bonne volonté de personnels dévoués, mais il est urgent que les autorités prennent des mesures. Reportage au cœur d’un système qui marche sur la tête.

Par Rodolfo Toe

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Une chambre dans la clinique Drin de Fojnica (Photo : Rodolfo Toe)

Dans l’institut Drin, à Fojnica dans le centre de la Bosnie, les chambres qui se trouvent au dernier étage rassemblent à celles que l’on pourrait imaginer dans des hôpitaux, ou mieux dans des casernes militaires.Entre les lits, il y a juste la place pour passer. Amela, une jeune infirmière, ne cache pas sa résignation. « En ce moment nos problèmes principaux sont évidemment le manque d’argent et, surtout, de place », et « la situation est la même dans tout le pays », précise-t-elle.

En Bosnie-Herzégovine le nombre des personnes qui vivent dans des centres psychiatriques est très élevé : environ 2.000 patients, dont 120 enfants. Les cliniques atteignent l’extrême limite de leurs capacités. Pis, elles ne suffisent pas, comme en témoignent les longues listes d’attente, où figurent les noms de ceux qui n’ont pas encore réussi à obtenir une place.

Une situation catastrophique

La situation est tellement grave que les droits fondamentaux des handicapés mentaux sont aujourd’hui menacés. Des libertés que la Bosnie-Herzégovine s’est pourtant engagée à protéger : l’article 2 de la Constitution prévoit explicitement que l’État « doit garantir à ses citoyens le respect plein et entier des droits de l’Homme, dans le respect des standards internationaux ». La Constitution introduit en outre la Convention européenne pour les Droits de l’Homme de 1950 comme partie intégrante du droit national.

Jasminka Džumur, l’ombudsman de Bosnie-Herzégovine, est ferme : « oui, il y existe des dispositions légales, mais les droits restent souvent lettre morte ». En 2009, elle a écrit un rapport qui dénonce les carences du système psychiatrique bosnien. Deux ans plus tard, son opinion n’a pas changé : « notre pays ne dispose pas des structures nécessaires à un accueil décent. Les institutions doivent souvent héberger un nombre de personnes qui est deux fois supérieur à leur capacité effective ». C’était le cas, par exemple, de la clinique à Bakovići, où 760 patients vivent dans une structure conçue pour 350.

En Bosnie-Herzégovine, un handicapé mental hospitalisé vit en moyenne dans à peine 4 m2. « On peut trouver jusqu’à quarante personnes dans la même chambre, avec une seule salle de bain. Une situation très préjudiciable sur le plan psychologique, mais qui pose aussi des questions sanitaires », s’inquiète Jasminka Džumur.

Une conception dépassée de la psychiatrie

Les bâtiments sont très anciens ; il s’agit souvent de casernes de la JNA sommairement réadaptées. Les chambres sont anonymes et impersonnelles, même celles des enfants. Cela témoigne le d’une conception de la psychiatrie dépassée, qui date de l’époque de la Yougoslavie. La « folie » n’est toujours considérée que d’un point de vue médical, et la seule prise en charge prévue est l’isolement des malades.

La plupart des problèmes actuels dérivent de cette vision surannée. Un individu qui souffre d’une maladie mentale est encore considéré comme un sujet qu’il faut éloigner de la société. « En conséquence », explique Jasminka Džumur, « il est impossible de procéder à un traitement au cas par cas. Aucune pathologie plus précise que le ‘handicap mental’ n’est reconnue pour le moment ».

De fait, il arrive souvent que dans un seul institut cohabitent des malades très différents : des jeunes atteint du syndrome de Down vivent aux côté de schizophrènes ou de vétérans de la guerre de 1991-1995 sortis traumatisés du conflit. Parfois même avec des criminels. « À Doboj-Istok, un jeune homme qui avait tué sa mère dormait avec les autres malades », raconte Jasminka Džumur. « Notre première requête au gouvernement a été la révision de la loi actuelle, afin de garantir des traitements différents selon les nécessités du malade », s’empresse-t-elle de préciser.

Les miracles du personnel soignant

Face à une telle situation, la plupart du travail dépend uniquement de l’initiative personnelle des personnels soignants. Et certains parviennent à faire des miracles. La clinique Drin de Fojnica, est ainsi l’une des meilleures du pays, malgré des difficultés criantes. « Avant 2009, la gestion était très ‘traditionnelle’. Les infirmiers portaient la blouse. Quand je suis arrivée, j’ai constamment cherché à améliorer cette situation », explique la directrice, Samiha Hodžić. « On a aussi beaucoup voyagé, en Italie et puis en France, à Saint-Tropez et Grenoble, pour étudier la manière dont on traitait les malades dans le reste de l’Europe. Parmi les pays de l’ancienne Yougoslavie, il n’y a que la Slovénie à mettre en place de bonnes politiques ».

Aujourd’hui, 520 personnes sont soignées à Fojnica. Elles peuvent faire des activités manuelles (couture, menuiserie, peinture), du sport et même des courtes sorties. « Notre but, c’est la réhabilitation de nos patients. Nous ne sommes pas ici pour les enfermer et puis jeter les clés. Nous voulons travailler pour les réinsérer activement dans la société », explique Samiha Hodžić. « Avec un peu de chance, cinquante patients pourront retourner chez eux dès l’année prochaine », se félicite-t-elle.

Le secours de la société civile ?

Malheureusement, en dépit de tels efforts, il n’y a pas, en général, les conditions pour mener à bien de nouveaux projets tout simplement parce qu’il n’ y a pas l’argent nécessaire. Le gouvernement ne finance pas directement les instituts, il se borne à payer un chiffre de quelques 25 KM (12,5 euros) par jour pour chaque malade. Une somme qui totalement insuffisante pour apporter des améliorations structurelles. L’aide pourrait peut-être venir de la société civile : aux côtés des institutions, ne nombreuses ONG participent à l’assistance des malades psychiatriques.

L’association SUMERO, basée à Sarajevo, regroupe les organisations locales qui travaillent dans les communautés de Bosnie-Herzégovine. Son travail est principalement d’aider les malades en leur permettant de rester dans leur village. Son directeur, Haris Harović, explique : « la première difficulté est de trouver une place pour ces personnes, qui sont souvent abandonnées par leur famille. Nous louons des appartements où ils peuvent vivre et continuer à avoir un rôle actif dans la société, chercher du travail, se sentir acceptés. Mais il faudrait un véritable changement dans les mentalités en Bosnie-Herzégovine. Nous devrions comprendre que ces personnes sont capables de travailler, et même de se marier. »

http://balkans.courriers.info/article18725.html

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