L’angoisse psychotique, encore

Ton angoisse, celle qu’ils ont la chance de ne pas mesurer, est-ce que tu peux leur dire? Leur expliquer?

Non, quand je cherche, c’est le vide dans ma tête, pas de mots, rien, le vide, l’indicible. Une impression de regarder partout et de ne rien trouver à quoi s’accrocher. Un puits sans mots comme l’angoisse est un puits sans fond. Une destruction du monde. Une emprise sur tout le corps. Des tremblements. Une chute.

imagesAssise par terre. Devant ton lit. Dans la douche. Dans un coin de la salle-de-bains. Sur une marche d’escalier. Dans un coin de la chambre. A l’hôpital, dans le couloir. Assise par terre n’importe où. Debout sans jambes, tu vas tomber. Assise dans le train, tu n’imagines pas comment tu pourrais te lever pour descendre à la gare.

Pleurer dans les toilettes. Avant un examen. A une fête. Au travail. Pleurer dans la rue. Au cours. Devant les gens. Pleurer partout, parce que ça rend un peu plus léger. La souffrance a un nom et on pleure dessus. On la comprend, on la ressent, elle déchire mais les larmes, les gens les comprennent, au moins les larmes.

La main en sang. Le poignet en sang. Le pull trempé de sang, le doigt qui dégouline sans s’arrêter. Parce que ça fait mal et que c’est toi qui provoque ce mal. Tu le contrôles. Tu le regardes, tu le soignes, tu le caches, tu l’admires, il est beau, il est ta blessure que tu peux enfin voir en face. Tu gardes tes ciseaux tâchés, tu as un morceau de verre dans ton portefeuille, et une boîte avec un verre cassé, pour choisir les débris qui coupent le mieux. Tu casses même une bouteuille qui traîne par terre dans la nuit. Tu ne te soignes jamais qu’avec un peu d’eau. Il ne faut pas que ça guérisse trop vite. Il faut que ça ressemble au moins un tout petit peu à ta douleur intérieure.

Mais qu’est-ce que j’ai dit de l’angoisse? Rien. Elle te jette à terre. Elle te dévore. Elle t’envahit, te brise, te transperce, te prends ton corps et ton esprit. Elle fait chavirer le monde. Elle te donne envie de hurler et te paralyse. Elle te cloue là où tu es. Elle est toi. Tu n’es plus qu’elle.

Mais je n’ai toujours rien dit de cette angoisse. Elle ne connaît pas les mots, elle est au-delà du langage, de la raison, de la vie. Elle est en schizophrénie et il n’y a pas de mots là-bas.

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9 commentaires »

  1. decalajoraire Said:

    un vers de Mallarmé sur l’angoisse :

    « Toi qui sur le néant en sais plus que les morts »

  2. Lana Said:

    Magnifique. Merci.

  3. Igor Thiriez Said:

    En lisant ce texte très évocateur, je me posais une question un peu saugrenue : à priori, vous devez aussi avoir parfois des angoisses « non psychotiques », mais en quoi sont elles fondamentalement différentes selon vous?

  4. Lana Said:

    Une angoisse normale n’anéantit pas. On a un objet d’angoisse, par exemple un examen, on y pense, on a peur, on se ronge les ongles, on a un sensation désagréable, à la limite on ne pense qu’à ça, ou on ressent l’angoisse en fond, mais on a encore un socle, on marche sur un sol dur, on n’a pas un corps à terre, on a pas un esprit envahit de toute part, on a pas l’esprit traversé de toutes parts par des pensées dont on ne sait plus si elles sont raisonnables ou non, l’objet de l’angoisse est bien identifiable, il existe, il n’est pas nous. Il y a une différence entre nous et l’angoisse normale, on reste soi, on garde une distance. Une des pires angoisses que j’ai eu, c’était la sensation de ne plus avoir de peau, d’être envahie par la foule. Je ne ressentais plus que ça, comme si tout le monde me rentrait dedans, impossible de penser ou de ressentir autre chose, j’étais obsédée par cette phrase « je n’ai plus de peau », même si je savais que c’était impossible réellement, et c’est ça qui est si anéantissant, cette sensation impossible qui nous dévore. Je me suis mise au lit en pleurant, en tremblant et en répétant « je n’ai plus de peau ». Si on n’a plus de peau, si on est un être transparent dans lequel passent les gens, on ne peut être que ça, ne sentir que ça. Et on perd tout ce qui fait nos repères pour être, juste être.

  5. Je trouve remarquable l’idée que vous ayez dit, là, « en schizophrénie », comme si c’était un pays. Je trouve cette idée très juste.
    La schizophrénie, ce n’est pas une maladie, une personne, c’est un lieu, un espace, car tout espace est un espace mental.
    Je pense que c’est une métaphore très importante que vous avez donnée là, en disant « en schizophrénie » ,parce que ça décrit bien que notre psychisme est une construction, une structure.
    La conscience n’est pas un petit bonhormme, c’est une citadelle, une ville, où il se passe plein de choses et qui peut être ouverte à tous les vents comme vous l’avez ressenti dans une de ces angoisses.
    J’ai vu dans une exposition d’art moderne à Venise une série de maquettes de villes modernes en verre transparent de couleur, avec une cloche de verre par-dessus.
    Ça me fait penser à ça.
    Sylvia Plath avait appelé son livre « La cloche de détresse ».
    C’est un peu cette idée aussi.

  6. Lana Said:

    Je ne l’ai pas inventé, je l’ai déjà lu une fois ou deux, et j’aime bien cette image.

  7. C’est la première fois que je l’entends.
    Ça sonne juste.

  8. Antoine : une autre façon de voir la maladie Said:

    Aux victimes parallèles de la violence dans le monde,
    Vos souffrances semblent infini, c’est normal il y a partout de la violence.
    Les formes multiples de la souffrance vous étonneront mais cela est du à une chose : la violence.
    C’est horriblement douloureux mais vous n’en mourrez pas,
    Pour mourir de cette souffrance  il faut se tuer soi même
    Ce qui ne vous tues pas vous rend plus fort
    Plus vous souffrirez plus vous serez fort
    Si vous ne vous rendez pas compte de votre force le monde s’en apercevra.
    Soyez calme, résistez dans le silence, votre self control est une arme absolue.
    Votre ennemi n’est pas il ou elle mais un il ou une elle
    Ce n’est pas il qui vous attaque c’est sa mentalité, c’est pour cela qu’elle vous semble revivre à chaque fois
    Mais dans la réalité un agresseur sera sanctionné.
    Duplicités, mensonges, coups, morts, guerres, injustices, esclavages, erreurs, incompréhensions, insultes, contradictions, moqueries… : des dossiers de violences vous en verrez des centaines.
    Cette violence vous la vivez après, pendant, avant que la première page ou la dernière page n’en parle.
    Vous n’êtes pas seule, ici, là ou ailleurs des gens vivent la même chose que vous.
    Vos souffrances sont les versions mentales à peine adapté des souffrances réels.
    Vous êtes mis à la place des uns et des autres vous êtes exploités.

  9. Lana Said:

    Je ne prétends pas souffrir plus que les autres ni nier la souffrance des autres. Mais on peut toujours dire d’autres situations sont pires, dans toutes les situations, et alors on ne parle jamais de rien. Je parle de la schizophrénie pour la faire comprendre, je ne peux pas parler de tous les malheurs du monde, ça ne veut pas dire qu’ils ne comptent pas.


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