Ils t’ont brisé

Ils t’ont brisé.

Neuf mois dans leur ventre vide, neuf mois derrière leur grilles, pour que tu renaisses à la vie. Leur vie.

C »est leur travail, il fallait que tu penses autrement ou que tu te taises. Il fallait que tu avales leurs médicaments ou que tu restes enfermé.

Ils sont contents, ils ont fait leur travail. Tu avales comme il faut tes médicaments tous les jours et tu te tais. Trop de médicaments pour que tu aies encore quelque chose à dire, mais quelle importance tant que tu ne dis pas ce qu’il ne faut pas?

Si tu veux être, sois, mais sois comme eux ou ne sois rien. Il n’y a pas d’alternative pour ceux qui n’ont pas la force d’arracher leur différence avec rage.

On n’appelera plus la police pour des broutilles puisque tu ne sors plus de chez toi. Tu ne dérangeras plus personne puisque tu ne vois plus personne.

Tu ne penses plus de travers mais qui sait ce que tu penses puisque tu vis comme si tu étais mort?

Tu fais ce qu’il faut pour que leur travail soit justifié. On ne te voit plus à l’hôpital, ni sur les toits d’une église, ni parcourant des kilomètres la nuit. La nuit tu dors, et cela dès dix-huit-heures trente. Le jour tu restes seul et ne perturbe plus le quotidien des gens comme il faut.

Tes désirs, tes rêves et tes fugues, ta folie et ta vie, tout cela a disparu sous une dose trop élevée de médicaments et  neuf mois d’enfermement vide, froid et inhumain.

Maintenant tu es normal. Tu ne dis plus rien. Et c’est bien ainsi. Pour eux, c’est bien ainsi.

Ils t’ont brisé.

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16 commentaires »

  1. Marc Said:

    Ce récit est poignant et saisissant. On aimerait apporter du réconfort ; malheureusement on ne peut le faire que par la pensée, ce qui est peu efficace.

  2. Lana Said:

    Ce qu’il faudrait, ce n’est pas du réconfort, c’est qu’on arrête de traiter les gens comme ça.

  3. Marc Said:

    C’est vrai
    (je réagissais par rapport aux faits décrits et non par rapport à ce qui devrait se passer)

  4. Le soldat Said:

    J’ai parfois cette désagréable sensation d’être un rat de labo.
    F*** nous ne sommes pas des animaux !

  5. Marc Said:

    Mon attitude compassionnelle a été rejetée, je le comprends : chacun réagit selon son propre vécu. Ainsi mon problème n’est pas au niveau de l’attitude des institutions policières et psychiatriques envers moi, mais il est en rapport avec le supplice mental atroce subi lors de mes crises sans que je n’aie jamais reçu le moindre réconfort de quiconque
    Mais de toutes façons, tout cela ce sont de grosses souffrances vécues sous des formes différentes.

  6. Lana Said:

    Ce n’est pas que je rejette ton attitude, le réconfort est important quand on a quelqu’un qui souffre face à soi. Mais ici ce n’est pas le cas, et il me semble que l’idéal serait qu’on n’ait plus besoin d’apporter de réconfort aux gens parce qu’ils ne seraient plus matraités. Sinon, on continue à détruire les gens, et rien ne change, et qu’ils aient du réconfort après ou pas, la jeu de massacre continue.

  7. Marc Said:

    Je préférerais encore être maltraité et détruit que de souffrir comme j’ai souffert (et comme je suis susceptible de souffrir encore) (on va me dire que je ne sais pas ce que je dis, peu m’importe)

  8. Lana Said:

    Le problème est que la maltraitance s’ajoute à la souffrance. La maltraitance de la psychiatrie est inaceptable, peu importe la façon dont la personne a souffert avant.

  9. Marc Said:

    C’est malheureux que ça existe encore ! La loi Kouchner ne sert donc à rien dans ces cas-là ?

  10. Sybilline Said:

    Ton texte est très sensible et juste Lana comme toujours. On apprend l’aberration d’un système. Si je n’avais pas lu ton blog, je ne l’aurais probablement pas su…Tu as raison, la maltraitance est inacceptable. Je crois que la psychiatrie souffre d’une difficulté qu’elle ne parvient pas à surmonter: face à quelqu’un qui peut être violent (c’est le cas parfois de certains patients envoyés en hôpital par la famille ou les voisins), on répond par la violence (contention, coup de gourdin par le biais des médicaments…). C’est tout un système de pensée qu’il faut changer, une façon d’aborder les gens, de les soigner. Vaste débat…Mais en attendant on fait souffrir des gens et certains se suicident à cause de cette maltraitance.

    Je me demandais cependant -pour rejoindre l’attitude compassionnelle de Marc- si ceux qui souffrent autant n’ont pas besoin de cette ouverture humaine au sein du système et que faire pour arrêter la violence d’une crise? L’attitude compassionnelle suffit-elle? Comment réagir de façon constructive en arrêtant la destruction? Dans le texte de Beate Grismud, elle raconte une de ses crises en hôpital et je me demandais comment réagir: elle se coupe avec des tessons de bouteilles, se tape la tête contre le mur, veut tout détruire. Comment réagir avec calme?

  11. lainabelle Said:

    Pourquoi toute cette souffrance ? Nous avons désespérément besoin des autres et c’est pourtant par les autres que nous souffrons autant.
    Je crois qu’il y a une raison majeure. C’est que l’autre n’est pas soi et qu’on voudrait pourtant tellement être compris et accepté par l’autre comme s’il était un autre soi. Qu’il n’y ait plus de mur, d’incompréhension, de jugement.
    Mais l’autre est l’autre et l’autre a peur de la différence que soi représente. Et il ne sait pas l’aborder. Et le psychiatre ne sait pas quoi faire avec la personne qu’il ne comprend pas. Tout plutôt que de laisser s’exprimer cette différence qui fait peur.
    Tout est tellement plus facile s’il y a des normes derrière lesquelles on peut se réfugier. Cela évite de se placer face au gouffre vertigineux de la désolation humaine, face à son infini besoin d’éternel et d’absolu enfermé dans la misérable coquille d’une destinée mesquine

  12. Anonyme Said:

    Que de vérités dans ce billet, applicables bien au-delà du « champ psychiatrique ». A croire que l’HP fut le prototype de ce monde du je-m’enfoutisme-généralisé, où la déshumanisation, la lâcheté et l’aphasie critique sont de glorifiées !

    Merci !

  13. Lana Said:

    Je ne sais pas s’il faut me remercier, c’est juste la triste vérité, inspirée de l’histoire d’un ami.

  14. Anonyme Said:

    Je vous remerciais simplement pour le fait que des billets de cette nature sont rares dans ce monde anesthésié. Rares sont ceux criant tant de vérité en si peu de mots, sur un ton assez vif. L’avant-dernier qu’il m’a été possible de lire était « Alice au pays du sommeil » http://www.bxllaique.be/index5.php?m1=0&m2=5&id=44&ble=40

    @micalement 🙂

  15. Lana Said:

    Merci pour le lien, le texte est génial et le reste de la revue à l’air tout aussi intéressant.

  16. […] source (blogschizo.wordpress.com) Share this:TwitterFacebookJ'aime ceci:J'aimeSoyez le premier à aimer ceci. […]


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