Artistes, entre guillemets

Hier soir je suis allée au vernissage d’une exposition intitulée « Parcours d’artistes ». Les exposants souffrent de maladie mentale. L’ambiance est assez sympathique. Certaines oeuvres sont vraiment intéressantes, d’autres beaucoup moins. Dans la salle, il semble qu’il y ait peu d’usagers en plus des exposants. Il y a surtout des professionnels.

Je suis assez gênée par certaines oeuvres, très enfantines, dont j’ai l’impression qu’elles ne sont là que parce que leur auteur est malade, et qu’elles ne pourraient jamais se retrouver ailleurs. Mon malaise augmente quand je lis dans la brochure qui présente les différentes institutions le mot artistes entre guillemets. Je trouve ça condescendant. Et ça me donne d’autant plus l’impression qu’on est là pour se congratuler entre professionnels, montrer ce que chacun fait avec ses fous de son côté, mais qu’en aucun cas cette exposition n’est faite par ni pour les usagers, et qu’il n’y a pas de réelle considération artistique derrière. Tout cela me semble paternaliste, d’une condescendance bienveillante.

Je discute avec une organisatrice qui m’explique que même si certaines oeuvres sont moches, les gens ont eu plaisir à les créer. Je ne dis pas le contraire. Mais le plaisir de créer n’a jamais fait de quiconque un artiste et n’est un argument recevable nulle part pour se faire reconnaître. J’ai l’impression d’être dans une école primaire, où chaque enfant, doué ou non, expose un dessin, parce que le but n’est pas de montrer de l’art mais de faire voir aux parents ce que l’on fait pendant les heures de classe.  L’organistatrice m’explique aussi qu’à la base il s’agit pour les institutions d’ouvrir leurs portes, que l’expo n’existait pas au début. Voilà qui confirme ce que je pensais. Ce n’est pas un mal en soit d’ailleurs, c’est très bien que les institutions montrent ce qu’elles font en art-thérapie. Mais alors pourquoi ne pas le dire clairement? Pourquoi appeler ça « Parcours d’artistes », si c’est pour ajouter plus tard des guillemets au mot artistes? Certains exposants sont vraiment des artistes, mais pourquoi mettre sur le même pied des oeuvres beaucoup plus médiocres, et faire miroiter à leurs auteurs qu’ils seraient des artistes, capables d’exposer? Pourquoi ne pas simplement annoncer d’entrée de jeu qu’il s’agit de productions d’un atelier d’art-thérapie, où chacun expose, quel que soit son talent?

Les gens me donnent parfois l’impression de s’extasier devant un singe savant. Ce qu’on aime chez un singe savant, c’est sa capacité à imiter l’être humain. Bien sûr il ne l’égale pas, mais il essaye et en cela il nous touche et nous amuse. Un peu comme les fous qui arrivent à créer, qu’est-ce que c’est bien quand même, pour un fou! On regarde une oeuvre à laquelle on ne jetterait pas un oeil ailleurs parce que son auteur est fou, et qu’il essaye d’imiter les artistes. J’ai beau chercher, mais ce genre d’exposition, je n’en connais que dans deux cas: dans les écoles et en psychiatrie. Cela pose question tout de même.

Non, pour moi c’est une expo faite pour la gratification des professionnels, qui pour cela utilisent les productions de leurs patients. Ils nous montrent qu’ils sont à l’écoute, que les usagers peuvent s’exprimer en toute liberté. Ce soir, on oublie les chambres d’isolement et les médicaments, on oublie les réglements normatifs, on oublie que la plupart du temps on veut faire taire les usagers. C’est chouette, la psychiatrie, finalement.

Alors on pourra dire que je suis rabat-joie, de mauvaise foi, on pourrait discuter de ce qu’est l’art pendant des heures, de la perception des oeuvres, du statut d’artiste. Mon sentiment est seulement que cette exposition n’est pas une exposition où les usagers sont les acteurs principaux. Ce qui, je le répète, n’est pas mauvais en soi, mais alors pourquoi en donner l’illusion? Certes, ça fait du bien à l’ego des professionnels et des usagers exposants, mais quelle considération offre-t-on aux gens ainsi? Quelle réelle considération?

 

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3 commentaires »

  1. Alain Said:

    Tout à fait d’accord avec toi, Lana, je trouve aussi que c’est faire preuve de condescendance d’exposer tout sans « jugement » artistique, comme si les « vrais » artistes malades étaient moins artistes que les autres. Mais tu l’exprimes mieux.

  2. Marie-Anne Said:

    Je suis entièrement en accord avec toi Lana.
    Tous les fous ne sont pas forcément artistes et tous les artistes pas forcément fous. Une fois encore la psychiatrie fait offense à la folie comme elle injurie l’art, que d’engouffrer la maladie mentale dans un espace qui lui siérait comme une évidence ce qui est faux.
    comme l’exprime Jean Gillibert dans « Folie et création » : « Aussi bien l’homme est déterminable, pulsionnellement et inconsciemment par la psychanalyse, séméiologiquement par la psychiatrie, aussi bien il peut s’échapper dans la création ou dans la folie. Au-delà de la sublimation et de la relation d’inconnu. Ex nihilo. Ce  » rien  » peut constituer autant l’homme dans la création que dans la folie. Il faudrait plutôt dire le révéler : lui révéler sa constitution dans la folie – le sujet se découvre par son aliénation même -, lui révéler ce par quoi il peut accéder à ce qui le dépasse : l’œuvre comme rédemption. Une affinité existe entre folie et création, mais elle n’est qu’apparente comme autant n’est qu’apparente leur disparité. L’homme  » malade  » n’est pas privé de création et la création peut être aussi une grande santé. Ce qui semble partager création et folie, c’est justement l’infondé, l’indéterminé, cette puissante diachronie du temps et de la souffrance. Ainsi la folie n’est-elle pas cette  » absence d’œuvre  » comme le voulait Michel Foucault mais elle est ce qui dans l’œuvre – et comment oublier que l’homme est aussi une œuvre ? s’absente, devenant ainsi les structures du négatif de l’œuvre. A travers le Roi Lear, le Vautrin de Balzac, les œuvres de Nietzsche, Hugo, Artaud, Nerval…. Jean Gillibert opère quelques coups de sonde dans folie et création entremêlées et démêlées. Il en ressort que les formes décréatives de la folie ressemblent à s’y méprendre aux forces décréatives de la création, mais les premières ne libèrent qu’un défi destructeur et les autres, au-delà de toute déchéance et par mutation, délivrent la violence des premières libertés ».

  3. émilie Said:

    De même Lana, je ressens plus que jamais la même indignation que toi. Ce sentiment est pour moi une douleur insondable, je crois que c’est ma plus grande souffrance au long cours. Merci de si bien l’exprimer.


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