Certificat psychiatrique à l’appui

MARTINE GOZLAN – MARIANNE
L’histoire d’Amina, la jeune Femen tunisienne qui a réussi à échapper à la séquestration de sa famille, s’alourdit d’un nouveau drame. Sa mère a diffusé le 16 avril à l’Agence France Presse des informations faisant état de « troubles psychiatriques »nécessitant « antidépresseurs et antipsychotiques ».

C’était la thèse qui m’avait été servie lors de notre rencontre du 27 mars, en présence d’une Amina dramatiquement soumise à un traitement chimique forcé, mais qui jetait ses dernières forces dans un témoignage construit et digne. Depuis, son courage lui a permis de fuir et sa vidéo, sa détermination, la réouverture de sa page Facebook Femen Tunisie, en dépit des dangers, prouvent la vaillance qu’elle met à défendre ses idées.

À défendre cette idée centrale : son corps, comme elle l’a écrit sur sa peau, lui appartient. Le corps des femmes, sous tous les cieux, est le leur. Il n’est pas l’honneur de leur père, de leur mère, de leur frère. Face à cet acte de résistance, le patriarcat utilise toutes les armes possibles. Celle de la psychiatrisation d’une révolte n’est pas étonnante. Elle résiste, donc elle est folle. Cachez cette pensée que nous ne saurions voir !

La famille d’Amina persiste donc dans la traque et la volonté de l’enfermement. Pour cela, sa mère est passée par l’Agence France Presse qui publie des certificats de psychiatres. Cette façon de relayer au nom de l’information ce qui, je puis en témoigner en mon âme et conscience de journaliste, relève de la plus sinistre désinformation, me laisse tristement rêveuse.

Mais la solitude d’Amina est peuplée. Partout, ses amis se mobilisent. Nous publions ci-dessous une lettre ouverte de la cinéaste tunisienne Nadia el Fani, indéfectible soutien de la jeune fille, à la mère d’Amina. Nadia El Fani, aussi, s’est révoltée. Son film sur la relation entre les Tunisiens et la religion « Laïcité Inch Allah » lui a valu le grand prix de la laïcité, mais aussi d’innombrables menaces de mort.

La lettre qui suit est un message important. Elle a été écrite en plein accord avec Amina. Nous espérons en la diffusant contribuer à l’élucidation des mensonges qui étouffent la liberté d’une jeune vie et veulent faire taire une parole indomptable.

 

Au secours ils sont devenus fous !
Par Nadia el Fani

« Vendredi 12 avril 2013, hasard de calendrier (ou pas !), je me trouve au sein de la manifestation anti Marzouki à Paris, encerclée par un important cordon de CRS qui nous bloquent l’accès au parvis de l’Institut du Monde Arabe pour que « le président provisoire » qui vient parler d’un pseudo-livre dans lequel il indiquerait sa vision de la démocratie à la sauce tunisienne — il vaut mieux en rire avant d’en pleurer ! — n’entende pas nos revendications d’appel à la démission et nos cris : « Tartour ! Winou ed-destour ?! » (« Pantin ! Où est la constitution ?! »)… Les Femen manifestent à l’intérieur de l’IMA en criant : « Où est Amina ? ». À ce moment précis, je reçois un appel : « Amina s’est échappée !… » Enfin ! Ai-je immédiatement pensé. Amina est libre !

Depuis, Amina a retrouvé l’usage d’un téléphone, d’internet. Elle communique pour dire qu’elle va bien et raconte sur une vidéo transmise par les Femen son quotidien depuis qu’elle avait été enlevée par sa famille dans une rue de Tunis. Elle dit les violences de son cousin et de son oncle, l’absorption sous la contrainte de doses massives de médicaments, les « séances d’exorcismes » en tous genres, les témoignages orientés qu’on lui demande de faire devant la seule caméra de télévision autorisée… Bref des méthodes bien connues… L’essentiel est qu’elle est libre !

Mais qui s’en satisfait ? Les Femen bien entendu dont elle continua à se revendiquer sans faillir même quand on lui avait « suggéré » de condamner l’action devant la mosquée de Paris le 3 avril 2013, où elles avaient brûlé un drapeau salafiste pour exprimer leur rejet de l’islamisme ; et nous tous les progressistes, féministes, esprits libres en tout genre en Tunisie et à travers le monde… Amina, libre, continue son engagement féministe, elle défend et assume ses choix. Curieusement, depuis son évasion de la prison familiale le 12 avril, les médias tunisiens sont silencieux sur cette affaire… Je pensais aussi qu’il était préférable de garder secrète cette nouvelle, pour sa sécurité…

Car Amina est menacée de mort, de lapidation, et autres réjouissances dont raffolent ceux qu’en d’autres temps et d’autres lieux on appelait « les fous de dieu »… C’était en Algérie dans les années 1990 et on ferait bien de ne pas oublier cette « décennie noire »… On sait depuis que ces « fous de Dieu » mettent leurs menaces à exécution sans état d’âme et que le dialogue avec eux est impossible.

Amina s’est réfugiée chez des amis sûrs, sa prise en charge est assurée par celles et ceux qui défendent son droit à s’exprimer. La solidarité internationale fait son travail et les messages de soutiens arrivent de partout dans le monde pour lui proposer l’accueil si elle le désire. La chaîne de solidarité fonctionne (comme au temps de la dictature !), et contrairement à ce que disent certains membres de sa famille elle n’est pas à la rue ! Bien au contraire !

Elle retrouve sa dignité de jeune femme libre, avec des gens qui au lieu de la juger, la condamner, au-delà de la sécurité et du minimum vital (un toit et un couvert), du réconfort et de la chaleur humaine, lui apportent tendresse et écoute ! Et, en accord ou pas avec son geste, ils et elles lui témoignent une attitude de respect due à tout être humain et de ses droits au libre arbitre.

Alors que penser aujourd’hui de l’attitude de sa mère, qui se prétend protectrice et qui outrepasse son rôle face à son enfant devenue femme ? Que penser d’une mère qui a recours à des séances d’exorcismes parce que la nudité militante de sa fille lui fait penser que le diable l’habite ? Que penser d’une mère qui fait fi même de la loi et qui demande « aux hommes de la famille » (sauf le père, semble-t-il) de châtier sa fille ?! Que penser d’une mère qui dit avoir brûlé son passeport pour l’empêcher de quitter la Tunisie, et continue à refuser de lui rendre sa Carte d’Identité Nationale, mais qui, à l’opposé, dit à l’AFP qu’elle veut l’envoyer en France faire ses études ?

Car en derniers recours, et comme ultime violence révélant l’impuissance de la coercition face à la détermination et la conviction d’Amina, la mère via l’AFP n’hésite pas à produire un certificat médical, en prenant soin de ne pas révéler le nom du médecin qui le signe. Au  mépris de toute déontologie qui voudrait qu’on respecte le secret professionnel, elle divulgue des informations censées nous convaincre qu’Amina sa fille, n’a pas toute sa tête !!! Mais où est la vôtre de tête, madame, quand vous jetez en pâture votre propre fille… ?

Un psychiatre digne de ce nom accepterait-il que l’on donne ainsi à la presse un pseudo diagnostic sur un certificat daté du 1er mars 2013 et dont on aimerait savoir à quelles fins il a été établi, dans quelles conditions et à la demande de qui ? Pas d’Amina en tous cas ! Pourtant Amina est majeure, elle seule est habilitée à demander un certificat médical qui la concerne !

Alors Madame la mère d’Amina qui voulez faire pleurer dans les chaumières de France et de Navarre, car c’est bien à l’AFP que vous adressez votre message, en prétendant que votre fille serait en danger ou pire, selon votre sœur, un danger pour les autres, je vous le demande : pourquoi tant d’acharnement à refuser de voir la réalité ? Amina, votre fille, est libre ! Ne vous déplaise ! »

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6 commentaires »

  1. udgg Said:

    quel usager peut dire qu’il ressent son propre corps ? Le corps de la psychiatrie est ce qui organise son propre corps et le fait ressentir le plus intensément son propre ressentiment

  2. Reprendre le contrôle de son cerveau : le neurofeedback peut-il être efficace dans la suppression des hallucinations auditives verbales douloureuses chez les patients schizophrènes ?

    Les progrès dans l’identification des corrélats neuraux des hallucinations auditives verbales ou HAV (voix) dont souffrent les patients schizophrènes n’ont pas été traduits dans de nouvelles méthodes de traitement. Etant donné le grand nombre de patients sujets à ces HAV résistantes au traitement, il y a un besoin urgent de développement de nouvelles interventions efficaces. Cet article propose que la technique du neurofeedback puisse être une technique appropriée pour permettre la traduction des découvertes de recherche pure en interventions cliniques. Le neurofeedback est une méthode au cours de laquelle les personnes peuvent auto-réguler leur activité neurale dans des régions ou fréquences neurales spécifiques à l’aide d’un mécanisme de feedback (rétroaction). Quatre hypothèses testables empiriquement sont proposées sur la façon dont le neurofeedback peut être employé avec effet thérapeutique chez des patients présentant des HAV.

    Un nouvel article dans le blog :

    neurofeedbackschizo.wordpress.com/2013/04/28/reprendre-le-controle-de-son-cerveau-le-neurofeedback-peut-il-etre-efficace-dans-la-suppression-des-hallucinations-auditives-verbales-douloureuses-chez-les-patients-schizophrenes/

    mettre http:// devant.

  3. Alain Said:

    Un discours d’Elyn Saks, en anglais mais sous titré. Elle est professeur d’université en droit et psychiatrie et a souffert toute sa vie de schizophrénie. Peut être l’occasion de porter un autre regard sur les schizophrènes et d’arrêter de considérer la maladie comme débilitante et incurable.

    ted.com/talks/elyn_saks_seeing_mental_illness.html?quote=1730

    mettre http://www. devant

  4. udgg Said:

    Qu’en sais-tu ? as tu rencontrée cette femme ? A moins que cela soit l’effet d’un neuroschizofeedback avorté ?. La transmutation réversible de la créature de Frankenstein en Frankenstein aussi appelée guérison.

  5. Lana Said:

    En même temps, si on ne peut parler que des gens qu’on a rencontré, on ne va pas aller loin.
    Je trouve que c’est une bonne chose de donner des messages d’espoir. Pourquoi vouloir absolument décrédibiliser les témoignages qui vont dans le sens de la guérison?

  6. Lana Said:

    J’avais lu un article sur le livre d’Elyn Saks et connaissait donc un peu son histoire; Je suis contente de l’avoir entendue parler.
    Je me reconnais tout à fait dans ses propos. Dommage que pour entendre cela dans la bouche d’un professeur de psychiatrie, il faut aussi que ce prof soit schizophrène.
    J’espère qu’un jour on entendra cela dans la bouche de tous les psychiatres.


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