Annexes psychiatriques : dix ans d’extrême urgence

Les personnes qui sont internées sont évidemment extrêmement fragiles psychiquement mais qui plus est, leur état de santé, comme pour tout détenu, s’aggrave en prison.
DénonciationVoilà dix ans que le Gouvernement belge révélait, dans le quatrième rapport du Gouvernement belge à destination du Comité des droits de l’Homme, « une réelle difficulté de transférer les internés dans les établissements de défense sociale désignés par les commissions de défense sociale, vu le manque de places dans ces établissements. Ils sont dès lors hébergés dans les annexes psychiatriques des prisons, où les soins spécifiques qu’ils devraient recevoir ne peuvent pas toujours être assurés de manière adéquate » .

 

Dix ans plus tard, quel est le bilan ? Des projets de construction ou d’extension des établissements de défense sociale sont toujours en cours, particulièrement en Flandre et dans un avenir plus incertain, à Paifve. Pendant ce temps, la situation dans les prisons belges ne s’est guère améliorée et le temps d’attente pour les internés demeure désespérément long.

Pour ne prendre qu’un exemple, en avril 2013, l’annexe psychiatrique de la prison de Forest est toujours à ce point surpeuplée (jusqu’à 110 internés pour une capacité de 52 internés) qu’une quinzaine d’internés se trouvent détenus dans les sections communes de la prison. Du côté du personnel médical et soignant, les psychiatres sont régulièrement payés plusieurs mois en retard ce qui précipite leur départ. Ils croulent sous les dossiers et ne reçoivent pas les moyens pour soigner adéquatement les internés.

Trop peu nombreux également, les infirmiers n’ont souvent d’autres choix que de limiter leurs soins à la livraison de cachets « magiques » aux internés sans pouvoir entamer un véritable processus thérapeutique. L’ »équipe pluridisciplinaire » de soin – créée en 2007 par l’ex-ministre de la Justice Laurette Onkelinx dans chaque annexe psychiatrique et établissement de défense sociale du pays – voit réduire son effectif, vu qu’il n’est pas pourvu aux remplacements de ses membres. Les agents pénitentiaires saturent eux aussi : sans avoir reçu une formation spécialisée digne de ce nom, ils doivent gérer quotidiennement des situations particulièrement délicates et médicalement très lourdes. La plupart d’entre eux doivent apprendre « sur le tas » avec l’aide de collègues plus expérimentés.

 

De plus, tous ces acteurs doivent faire face à une double difficulté : les personnes qui sont internées sont évidemment extrêmement fragiles psychiquement mais qui plus est, leur état de santé, comme pour tout détenu, s’aggrave en prison. En effet, les conditions de détention – la surpopulation, la privation de liberté, la solitude, le manque de soins adéquats, le manque d’activités, les piètres conditions d’hygiène -détériorent l’état de santé des personnes incarcérées. En somme, la gestion de l’annexe psychiatrique de Forest – mais aussi de beaucoup d’autres prisons – tient du « miracle ».

La gravité de la situation a d’ailleurs été soulignée à maintes reprises par les organismes internationaux que ce soit le Comité de Prévention contre la torture et les traitements inhumains et dégradants du Conseil de l’Europe, le Comité des droits de l’Homme de l’ONU ou encore le Comité des ministres du Conseil de l’Europe sur les règles pénitentiaires européennes. Tous reconnaissent les problèmes évoqués ci-dessus et rappellent l’urgence à transférer les personnes internées vers une institution de défense sociale.

 

L’exigence démocratique de ces différents organes supranationaux est simple : l’accès aux soins de santé doit être garanti inconditionnellement par les pouvoirs publics, indépendamment des moyens ou des mérites de celui qui souffre. L’Etat belge a également été plusieurs fois rappelé à l’ordre par le pouvoir judiciaire : plusieurs juges belges ont déjà estimé que l’annexe psychiatrique d’une prison ne constitue pas un établissement thérapeutique approprié et que l’Etat belge ne peut invoquer ses propres carences pour échapper à l’exécution de ses obligations.

Récemment encore, la Cour européenne des droits de l’Homme a condamné la Belgique pour avoir laissé trop longtemps des internés dans des annexes psychiatriques belges. La Cour a estimé que les autorités nationales n’avaient pas assuré une prise en charge adéquate de l’état de santé des requérants et a conclu, pour l’un d’entre eux, à un traitement dégradant de la personne internée en raison de son maintien en détention dans des conditions déficientes.

 

Si l’Etat belge reconnaît, depuis maintenant dix ans, les problèmes existants dans les annexes psychiatriques, qu’attend-il pour agir ? Un incident grave devra-t-il survenir pour voir se mettre en place, sous le coup de l’émotion, des solutions répressives au mépris des urgences sanitaires ? En reportant sans cesse une réponse structurelle qui est de la plus haute urgence et en ne montrant pas qu’il souhaite remédier à ses propres carences, l’Etat belge manque chaque jour à ses obligations de base en matière de respect des droits fondamentaux. En s’abstenant de prendre ses responsabilités « thérapeutiques », il met en danger la sécurité d’existence de tout un chacun.

Pourtant, il est encore temps pour le gouvernement de passer à l’acte et de remédier aux situations dramatiques et inhumaines qui ont lieu quotidiennement dans les prisons belges : d’une part, en prévoyant des moyens financiers pour administrer aux internés les soins adéquats dans les annexes psychiatriques avant d’être transférés vers une institution de défense sociale et d’autre part, en transférant au plus vite les internés dans des établissements à même de les soigner.

Les signataires appellent le gouvernement à agir immédiatement et espèrent ne pas devoir dresser le même bilan dans dix ans après que les droits fondamentaux, et la santé, de centaines de malades supplémentaires auront, à nouveau, été ignorés.Vanessa DE GREEF et Véronique VAN DER PLANCKE, vice-Présidentes de la Ligue des droits de l’Homme; Jos VANDER VELPEN, Président de la Liga voor Mensenrechten; Réginald DE BECO, Président de la Commission de surveillance des prisons Forest et Berkendael; Juliette MOREAU, Présidente de l’Observatoire international des Prisons; Pierre GALAND, Président du Centre d’action laïque (CAL); Gérald DESCHIETERE, psychiatre, vice-président de l’APSY-UCL, Association des services de psychiatrie et de santé mentale de l’UCL; Pr Hon. Dr Paul LIEVENS, Président de Similes; Yves-Luc CONREUR et Aurélie EHX, cofondateur et chargée de projet à l’ »Autre lieu »; Thérèse KEMPENEERS, secrétaire générale de l’Association nationale d’aide aux handicapés mentaux (ANAHM) et de l’Association francophone d’aide aux handicapés mentaux (AFRAHM); Edith STILLEMANS et Julienne WYNS : Présidente de la Plate-forme de concertation pour la santé mentale en Région de Bruxelles-Capitale (PFCSM) et vice-Présidente de l’Overlegplatform Geestelijke Gezondheid Gebied Brussel (OPGG); Serge DE PREZ, Secrétaire permanent CSC-SP; Michel JACOBS, Secrétaire fédéral CGSP Justice; Manuela CADELLI, Présidente de l’Association syndicale des magistrats (ASM).

http://www.lalibre.be/archive/annexes-psychiatriques-dix-ans-d-extreme-urgence-51d6401f35708f47759f1847

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15 commentaires »

  1. Sybilline Said:

    Je trouve cet article assez intéressant, car il dénonce les conditions de travail déplorable que les soignants ont en prison et l’impossibilité réelle de tenter de sortir les prisonniers de l’impasse, en leur retirant tout espoir de guérison.

    Cette question, à mon avis, ne pourra être résolue que lorsqu’on en aura résolu une autre. Beaucoup de gens estiment que la prison n’est pas là pour soigner mais pour écarter les personnes dangereuses de la société. Or, si ces malades sont placés en prison, c’est probablement parce qu’ils ont commis des actes de violence.

    Les soignants demandent plus de moyens, donc plus d’argent. Cela signifie donc augmenter les impôts. Or, qui voudrait faire un effort financier pour ceux qui ont agressé? Pas grand monde…

    Cette conclusion amène une autre question: quelqu’un de dangereux est-il entièrement responsable de ses actes ou ne l’est-il pas devenu en raison d’un environnement défavorable (la société serait donc en cause et devrait s’investir)? Quand je lisais la biographie de plusieurs criminels en série, je m’étais aperçue que la plupart avait subi des violences graves .
    Petit rappel de l’enfance de Dutroux pour prendre un exemple:
    -enfant non désiré, mal aimé
    -battu, humilié, tenu par les pieds au-dessus d’un pont
    -mère égoïste, sournoise, incestueuse et destructrice
    -père volage + problèmes psychiatriques
    -un frère se suicide en raison de relations incestueuses que sa mère aurait eue avec lui(elle n’a évidemment jamais inculpé et a pu vivre sa vie tranquillement. Injustice non reconnue)
    -il se prostitue à 18 ans avec des homosexuels
    J’en passe et des meilleurs.

    Un psychiatre explique que Dutroux fut un enfant martyr et parle d’un livre « la perversion: se venger pour survivre »:
    http://www.au-troisieme-oeil.com/index.php?page=actu&type=skr&news=41046

    Cet individu a véritablement des problèmes psychiatriques tout comme son père. La question fondamentale est : est-ce que la société est responsable? Est-on prêt à mettre de l’argent pour soigner des gens en difficulté psychologique et dangereux en sachant qu’il n’y a pas de certitude de résultat? Croit-on ou non au progrès d’un être humain et sommes-nous prêts à prendre des risques pour les gens innocents? Car bien sûr, les gens enfermés sont considérés comme dangereux.

    Je vous avoue que la réponse est complexe…

    Mais concrètement, j’ai le sentiment que personne vraiment n’a envie de sacrifier une partie de son budget pour des gens qu’on considère comme des agresseurs (même s’ils ont probablement des circonstances atténuantes. Il n’y a pas de fumée sans feu…)

  2. Lana Said:

    Ces gens sont placés en prison parce qu’il n’y a pas de place en établissement de défense sociale, ces quartiers ne devraient simplement pas exister.

  3. Sybilline Said:

    Pourrais-tu me dire ce qu’est un établissement de défense sociale? Est-ce que ces individus sont considérés comme dangereux ou pas du tout?

    Pour avoir discuté avec un surveillant de prison, il me disait que 80% des détenus avaient des problèmes psychiatriques. Or, non seulement les surveillants ne sont absolument pas formés pour cela, mais il n’y a aucun soin prodigué (à part les bourrer de médicaments). Je crois qu’il faudrait tout repenser. Mais bon, pas grand monde n’a envie de faire d’effort là-dessus.

    Je pense aussi qu’on oublie souvent que si certains individus sont devenus des « monstres », c’est probablement aussi parce qu’en amont d’autres personnes coupables (les parents parfois) ont pu agir en toute impunité. C’est une chose qui me choque lorsque je lis la biographie de certains criminels ou psychopathe. Ils ont subi des violences extrêmes, mais les coupables sont en liberté…L’inceste doit par exemple être puni, mais c’est très rarement le cas. Car qui oserait dénoncer son père et sa mère et être capable de gérer la justice lorsqu’on est petit? Pas grand monde. Ces gens deviennent alors des pervers en absence de justice. Là encore un débat sur la justice serait nécessaire. Mais elle aussi a besoin de moyens!!!

    C’est bien sûr là qu’une discussion est importante et jamais véritablement menée.

  4. Lana Said:

    C’est une prison psychiatrique. L’article parle de la Belgique, donc la situation est différente de celle de la France.

  5. Alain Said:

    Comment expliquer que les médias, les politiques, que tout le monde s’en moque ?

    Ici aussi, il y a des malades en prison, il suffit parfois de pas grand chose.

    Quel est le gain obtenu après avoir fermé les hôpitaux ? On fait de l’idéologie et puis après, on laisse les gens mourir à petit feu dans des conditions inhumaines. En réalité, on ne se soucie pas du sort des fous, à part quelques rares personnes.

  6. Lana Said:

    Le problème ici n’est pas la fermeture de lits puisque le Belgique en a beaucoup, mais bien le peu de places en centre de défenses sociales.

  7. Sybilline Said:

    Merci pour vos réponses. Mais comme je le disais précédemment, il y a un problème de fond derrière et des réponses que la société doit donner à certaines questions. Même si en France, c’est un peu différent, les mêmes soucis se posent.

  8. Séb Said:

    Une fois de plus une confusion évidente entre maladie et dangerosité, et une fois de plus, ces dangers imaginaire sont utilisés pour justifier l’injustifiable.
    A aucun moment dans l’article il n’a été évoqué la violence des malade, seulement la violence de l’institution et l’impossibilité de réaliser des soins.
    Sybiline a pourtant tout de suite parlé de danger, d’acte de violence, a évoqué un criminel célèbre. A propos un article où l’amalgame n »était pas possible,l’amalgame a été fait immédiatement.
    C’est dommage, je commençais a aimer ce blog, a trouver que les clichés y étaient moins présent qu’ailleurs….

  9. Lana Said:

    Etant donné qu’on parle des prisons, il s’agit forcément de criminels et de délinquants, même si ce ne sont évidemment pas des Dutroux.

  10. Lana Said:

    De plus, je laisse tout le monde s’exprimer, sauf si les messages sont insultants, et les commentaires n’engagent que ceux qui les écrivent, je ne partage pas forcément tous les avis.

  11. Séb Said:

    Je n’ai rien contre Sybiline en particulier, ni contre ce blog, je ne me suis pas senti insulté.
    Si je me sentais personnellement attaqué à chaque fois que j’entend ce genre de raccourcis, cela reviendrais à me sentir attaqué en permanence.
    J’ai connu quand même beaucoup de gens dans les hôpitaux, parmi eux 2 ou 3 avaient été jugés ou condamnés pour des actes de violence, et pour moi même ceux là n’avaient pas été rendus violent par leurs maladies.
    J’ai par la suite essayé de me réinsérer dans la vie active, et là j’ai du affronter ce genre de préjugés à peu prés quotidiennement.
    Le « fou dangereux » n’est pour moi qu’un phantasme, je n’ai pas l’impression d’en avoir jamais rencontrer en tout cas.
    J’ai l’impression que les tueurs en séries qu’on peut voir dans les journaux sont l’équivalent des monstres de conte de fées d’autrefois.
    Sauf que ces contes de fées étaient quand même moins dangereux dans la mesure où l’on ne décidait pas de la vies des gens d’après les informations qu’on y trouvait.
    Dans l’article qui ouvre le sujet il n’est pas précisé que les personnes placés en prison sont des délinquants et je pense qu’il est tout a fait possible qu’elles ne le soit pas.

  12. Lana Said:

    Certes, les erreurs judiciaires existent, mais je crois quand même un minimum en la justice de mon pays pour penser qu’elle ne concerne pas 100% des détenus. Je suis d’accord avec les préjugés concernant la violence des personnes souffrant de maladies mentales, mais il s’agit d’un autre sujet, on parle ici du traitement des détenus malades.

  13. Lana Said:

    Et s’il faut bien préciser que maladie mentale ne veut pas dire violence, ça ne veut pas dire non plus absence de violence. On est des gens comme les autres, avec aussi des criminels et des délinquants, et la question ici est justement qu’ils puissent continuer à être soignés une fois détenus.

  14. Alain Said:

    Je ne veux pas t’attaquer, Lana, mais je ne suis pas d’accord, enfin, je crois. Il y a eu un jugement aujourd’hui en France, un jeune a, au cours d’une crise, tué sa mère et ses frères. Voici la déclaration de son avocat : « Il n’y pas de gagnant et pas de perdant dans cette affaire horrible », a pour sa part relevé Me Marc Maroselli, un des avocats du jeune homme. « Ce dont on peut se féliciter, c’est que nous vivons dans une société où la justice sait reconnaître que les malades doivent être soignés et ne doivent pas être enfermés. Je crois que pour les parties civiles, ces familles victimes, et pour la société, c’est la meilleure décision ».

    Le problème est qu’il existe peu de structures pour malades « dangereux » et que la solution actuelle est d’en envoyer le plus possible en prison. Un jugement, dans ce cas, tient de la roulette russe, on assiste à un débat entre experts psychiatriques aux avis divergents qui cherchent à savoir si l’accusé était en état d’abolissement de discernement ou pas. Un spectacle bien dramatique.

  15. Lana Said:

    Encore, une fois, on parle de la situation en Belgique. Ce que demande l’article, c’est assez de places en centres de défense sociale et non en prison. Mais il s’agit d’une détention, comme est détenu quelqu’un qui est en HO. Avec quoi n’es-tu pas d’accord?


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