Le pouvoir absolu

Les images du centre de Lampedusa, je ne peux pas les regarder. Les récits des crimes des policiers ayant torturé et humilié des SDF à Bruxelles, je ne peux pas les entendre. C’est physique. Ca m’anéanti, ça atteint mon humanité et mon sentiment de sécurité. Je ressens physiquement à quel point le monde est dangereux. Le pouvoir absolu, je ne peux pas le supporter. Je suis toujours hantée par les images d’Abou Ghraïb. J’ai quasiment une réaction de panique quand je vois une photo tirée du reportage d’Arte sur Sainte-Anne.

Alors, il y a des moments où je ne peux plus rien lire sur la psychiatrie. Je n’alimente plus beaucoup la catégorie des actualités de ce blog parce que c’est au-dessus de mes forces. images (1)

Je ne dis pas que la psychiatrie est équivalente à Abou Ghraïb, qu’on s’entende bien. Mais je dis que le pouvoir absolu est présent en psychiatrie, pas tout le temps, pas toujours, mais son ombre plane toujours.

Premièrement, parce que l’hôpital psychiatrique (et c’est bien ce dont je parle ici quand je dis psychiatrie) est une institution, et qu’une institution ça se base sur la négation de l’individu. Il faut faire marcher l’institution, respecter ses règles, et pour cela, le plus simple, le plus rapide, c’est d’exiger des individus qu’ils s’oublient. Pour justifier le port des uniformes dans l’hôpital où j’ai séjourné, une infirmière m’a dit « Comme ça, on est tous pareils ». Tout était dit.  Même vêtements, mêmes horaires, mêmes activités, mêmes pensées. Pas de différences, pas de critiques, pas d’espoirs personnels, pas d »originalité, pas de fantaisie. Ca, c’est l’institution. Et celui qui voudra s’y opposer ferait bien de savoir à quoi il s’attaque et s’il est prêt à en payer le prix. Adolescente dans une école religieuse, externe, c’était plutôt drôle, le prix à payer était le mépris des dirigeants et une réputation salie. Ca en valait la peine. A l’hôpital, j’ai choisi de dire ce qu’il fallait, parce que le prix à payer était trop lourd, parce que je me battais contre bien plus fort que moi, parce que je ne voulais pas y perdre ma liberté ni laisser mon esprit s’enfoncer dans les brumes des neuroleptiques trop fortement dosés.

Deuxièmement, ce qui fait que le pouvoir absolu est présent en psychiatrie, c’est l’absence effective de droits des personnes souffrant de maladies mentales. Oh, je sais bien que sur papier nous avons des droits. Mais ceux-ci sont bafoués régulièrement, en misant sur l’ignorance du patient, en utilisant même la menace à l’occasion, ou la punition. Ensuite, ces droits ne sont que très relatifs puisqu’ils sont la plupart du temps suivi de la mention « sauf en cas d’urgence ». En clair, des droits nous n’en avons pas beaucoup et on peut nous les enlever à tout moment. Par exemple, si vous êtes en hospitalisation libre, vous avez le droit de refuser un traitement. Personne ne vous le dit, donc vous avez intérêt à être bien renseigné avant. Mais si vous demandez ce droit, on peut changer votre régime d’hospitalisation afin de vous imposer votre traitement. Donc, finalement, vous avez juste le droit d’être d’accord avec ce qu’on vous dit de faire. Si ça ne ressemble pas à du pouvoir absolu, je ne sais pas ce que c’est.

Ce pouvoir absolu d’êtres humains sur d’autres êtres humains, je ne le supporte pas, y compris sous couvert de bienveillance. La malveillance, le plaisir de faire souffrir, la plupart des gens les trouvent insupportables. Je ne veux pas le comprendre et ne le comprendrai jamais. La bienveillance qui ne veut rien écouter, qui broie les êtres humains, elle est tout aussi insupportable, car quand on veut la remettre en question, on est face à un mur, face à quelqu’un qui veut croire qu’il sait mieux que l’autre ce qui est bon pour lui. Les deux broient les êtres, et c’est en cela que les institutions punitives et les institutions soignantes, éducatives, etc peuvent se rejoindre, dans la négation de l’autre.

Voilà pourquoi par moment je ne peux plus rien lire sur la psychiatrie que j’ai connue, parce que mon coeur s’emballe, parce que je tremble, parce que je pleure, parce que je me souviens de ce pouvoir absolu, ou de son ombre, son ombre qui annonce les plus grands dangers, la vulnérabilité d’une personne sans défense face à une institution qui a tous les pouvoirs.

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18 commentaires »

  1. Sybilline Said:

    Chère Lana,

    Ton texte me touche beaucoup. Même si je n’ai jamais été confrontée directement au problème, je suis entièrement d’accord avec toi. On peut effectivement parler de pouvoir absolu en psychiatrie de cette domination des forts sur les faibles. C’est ce qui est arrivé à ma grande tante dernièrement. Heureusement moi et sa sœur, on a essayé de la soutenir, même son mari la prenait pour une imbécile qui avait perdu la tête, alors qu’elle était juste en souffrance.

    Ce que tu dis est d’une justesse absolue à mes yeux. Tout le problème est là effectivement…Et toi, tu sais dire, tu sais parler…Quand on n’arrive même plus à ceci, c’est l’horreur, on est broyés.

    Bravo pour ce texte! J’espère qu’il en fera réfléchir plus d’un…

  2. Sybilline Said:

    J’ai dernièrement eu l’occasion de lire un article sur Nietzsche dont les thèses sont très controversées. Certains disent qu’il aurait inspiré les nazis, d’autres l’infirment. Et pourtant, dans « L’antéchrist », il a bien dit ceci, une phrase qui me choque:« Périssent les faibles et les ratés ! Et il faut même les y aider ! »

    En le lisant, j’ai toujours ressenti un manque d’humanité, d’altruisme et cette phrase confirme ce ressenti…justement mis en œuvre dans les états totalitaires, notamment le nazisme. Quand on parle de pouvoir absolu, on est en plein dedans…Marc Dugain a dénoncé l’internement des gens fragiles psychiatriquement dans l’Allemagne nazie dans son magnifique livre: « L’Insomnie des étoiles »…Et à nouveau les plus fragiles et non les plus inhumains ont été piétinés par ceux qui prônaient l’eugénisme et l’avènement de la race aryenne. Je crois que lorsqu’on ne s’occupe plus de nos malades que la société a d’ailleurs crée et qui pourrait être n’importe qui d’entre nous, on se déshumanise…C’est un signe d’une société qui va mal…

    Cette tendance humaine à vouloir dominer est inquiétante et on la retrouve parfois dans les hôpitaux psychiatriques.

    C’est intéressant, Lana, ce que tu dis sur la mauvaise bienveillance. Je n’avais jamais pensé à cela. L’enfer est pavé de bonnes intentions…

  3. Alain Said:

    Bonsoir Lana, bonsoir à tous.

    C’est vrai qu’on est écrasé par une bienveillance (ou une malveillance) intraitable. Je n’ai que rarement eu à me plaindre personnellement des médecins, je n’ai pas été maltraité mais j’ai senti un écrasement, une négation de la dignité humaine ou de la citoyenneté, on appelle ça comme on veut.

    Je l’avais particulièrement ressenti de la part des services administratifs, ceux qui étaient à l’autre bout du site et qui nous tendaient les papiers à signer avec des pincettes.

    Une fois, on se promenait à trois ou quatre malades et subitement une d’entre nous est tombée dans les pommes. c’était à coté d’un service administratif. Normalement, on aurait pu s’attendre à ce que quelqu’un sorte et vienne voir ce qui se passait. mais non, ce ne devait pas être dans les consignes. Ils ont appelé des infirmiers et ceux ci sont venus prendre la patiente sans nous dire un mot. J’ai été très choqué par ce mépris. ça n’a l’air de rien mais c’est symptomatique.

  4. Sybilline Said:

    Je pense que certains se cachent derrière le mot « bienveillance » en en détournant le sens. Normalement, la vraie bienveillance, ce serait d’écouter l’autre…Mais là, en gros, on infantilise, on fait croire à l’autre qu’on fait tout ceci pour son bien.

    Après, je me dis que ce doit être très dur d’adopter toujours la bonne attitude. En effet, en fonction des personnes, on peut tomber sur tout type de comportement et du coup, on uniformise, car l’adaptation ne va pas de soi. C’est toujours plus facile de se cacher derrière des règles, que de prendre le risque de se tromper.

  5. Lana Said:

    Il ne s’agit pas de véritable bienveillance. Mais beaucoup se persuadent qu’ils font vraiment le bien en pensant pour les autres. Une infirmière me soutenait que les psychotiques aiment être sous contention, que ça leur faisait du bien, et j’avais beau lui dire que nous étions des gens comme les autres qui ressentent comme une violence le fait d’être attachés à un lit pendant des heures voire des jours, elle ne voulait absolument pas l’entendre. C’est plus facile de se dire « je fais ça pour leur bien » et de nier toute parole inverse que de se remettre en question. C’est le mur dont je parlais, tu as beau crier « je souffre », on te répond « mais non, ça te fais du bien, je le sais ».

  6. Sybilline Said:

    Intéressant ton témoignage Lana.

    Je remarque aussi autre chose d’un œil extérieur dans cette relation malsaine de domination/soumission contrainte, c’est l’absence de confiance. Lorsqu’on ne fait pas confiance à quelqu’un, on peut l’infantiliser ou lui faire du mal.

    Je me souviens que nous avions un mal fou à joindre ma grande tante à l’HP. Le standard, les infirmières et même son mari ont dit que c’était elle qui ne savait se servir du téléphone. J’avais trouvé cela honteux et ma grand-mère aussi qui ne cessait de dire: « ma sœur n’est pas folle! ». Ma grand-mère a passé un tel savon qu’ils ont fini par aller vérifier la ligne et se rendre compte qu’il y avait un souci…Mais avant, on avait fait passer ma grande tante pour une femme incapable de se servir de ses 5 doigts. Elle était faible certes, mais n’avait pas perdu la raison pour autant…Ce sont plein de petites violences qui sont abominables.

    Je suis contente, Lana, que tu aies compris ma comparaison avec le « sado-masochisme » pratiquée dans les camps…C’est exactement ce qu’on peut transposer dans ce que tu décris lorsqu’il y a déviance. Une relation de domination/soumission non consentie et qui à mon avis ne permet pas de se reposer et de pouvoir se soigner en paix. Quand on est infantilisé, voire méprisé, c’est l’horreur. On en souffre déjà quand on se sent bien, alors quand on va mal, c’est franchement abominable. Tu as raison d’en parler et de le faire avec autant de tact, ce n’est pas donné à tout le monde!

  7. Sybilline Said:

    Il est vrai que ta très intéressante analyse qui touche du doigt des points importants me fait beaucoup réfléchir et m’envoie vers une discussion plus vaste au niveau philosophique.

    Je crois que l’idée d’eugénisme est assez répandu partout et qu’elle crée directement ou indirectement la volonté de ranger les gens dans des catégories: les faibles/les forts et renforce l’idée de domination/dominé.

    L’eugénisme a bien évidemment été utilisé par les nazis, mais est toujours présent aujourd’hui. Dans la fécondation in vitro, interdite en France de cette façon, on peut chercher au milieu de photographies d’hommes choisis pour leur perfection « physique » celui qu’on voudra pour être le père biologique de notre enfant quand on n’a pas réussi à en trouver un ou qu’on a refusé la réalité d’un homme imparfait. Cela se pratique en Espagne par exemple…Et ma grande tante qui a souffert au niveau psychiatrique est victime de cette permissivité.

    L’eugénisme est basé sur l’idée qu’il existe des êtres forts et meilleurs que les autres. Voici un extrait de wikipedia sur le sujet:

    « De leur point de vue (celui des eugénistes), la civilisation, en enrayant les mécanismes de la sélection naturelle, court à sa perte. Les dispositifs sociaux de protection des plus pauvres, des malades et des plus faibles en général constituent la première de leurs cibles. Pour Clémence Royer, la première traductrice de Charles Darwin en France, la charité chrétienne puis les valeurs de solidarité développées avec les idées démocratiques ne peuvent que mener à la dégénérescence de la race humaine. »

    Je trouve que cette idée est reprise dans Nietzsche qui refusait l’idée de « pitié », de « charité chrétienne » et qui valorisait celle de surhomme et de volonté de puissance, refusant l’emprise ecclésiastique. Cette idée a d’ailleurs été reprise par les nazis pour créer une sorte de « race aryenne », supérieure aux autres, plus forte et nourrir (mais cela n’était évidemment pas dit) leur mégalomonie et leur soif de vengeance face au traité de Versailles qui les humiliait. Le nazisme, ce n’est pas seulement l’extermination des Juifs, c’est aussi la volonté d’éliminer tous les « faibles » ou les opposants politiques: les handicapés, les tziganes, les homosexuels etc… Je me souviens d’une scène d’un film (je ne sais plus si c’est le pianiste ou un autre) où on jetait les handicapés physiques du haut d’une fenêtre, estimant qu’ils étaient un poids pour la société et qu’ils étaient inutiles.

    Ce qui est quand même intéressant dans tout ceci, c’est que tous les gens qui ont prôné directement ou indirectement cette idée sont morts dans de terribles souffrances. Hitler et ses accolytes se sont suicidés. Quant à Nietzsche, il est mort fou en disant sur son chevet à sa mère: « je suis le tyran de Turin. » Certes, dans le cas du philosophe, les interprétations sont assez controversées. Mais enfin ceux qui défendent toujours les « forts » contre les faibles, s’estimant de façon orgueilleuse, au-dessus des autres finissent eux aussi par être eux-mêmes faibles et à mourir de leur propre aveuglement.

    Et je sais que cette idée est finalement indirectement présente dans les hôpitaux psychiatriques. Ceux qui sont là sont faibles et comme souvent dans ce cas-là, il y a des abus plus ou moins soutenus par deux idées: la première est que les « faibles » ne pourront pas se défendre (les écarts sont donc permis) et la seconde, c’est que s’ils en sont là, c’est parce qu’ils dysfonctionnent. Ce mépris de l’autre conduit au pire: à savoir l’incapacité de soigner qui que ce soit et à l’imposture du corps médical lorsqu’il se comporte de cette façon. Je crois que ce qui soigne le mieux l’humain, c’est encore l’humain (clin d’œil à Alain!).

    Tout ceci pour dire que tout le monde peut se retrouver dans une situation de faiblesse et qu’il est important de faire en sorte que certaines règles soient respectées. La bienveillance, ça n’est pas imposé à l’autre ce qui est bien pour lui en l’infantilisant, c’est être à l’écoute et tenter de soulager sa douleur par des paroles réconfortantes, des attentions…C’est évidemment très difficile, mais je ne suis même pas sûre qu’on forme les infirmiers à cette réflexion philosophique pourtant nécessaire: qu’est-ce que la bienveillance? Comment soulager les douleurs psychiques par l’humain? On se repose trop facilement sur les médicaments…C’est tellement plus simple, plus rationalisable! Et cela demande moins d’efforts aussi. Dans un cas, on applique une recette de cuisine; dans l’autre, il faut s’adapter en permanence, réfléchir, être à l’écoute…Bref, c’est beaucoup plus fatigant.

  8. Sybilline Said:

    Bonsoir,

    Je suis tombée sur un article très intéressant sur un livre qui est sorti qui s’intitule: « Le Naufrage de la psychiatrie » de Dufau.

    Il me semble que l’auteure met le doigt sur les dérives politiques en ce domaine, sur l’absence de recherches, sur la mise à l’écart d’un domaine pourtant important pour faire avancer sur la connaissance de nous-mêmes et de notre société. C’est une question de santé publique primordiale.

    Voici la description de l’ouvrage:

    En trente ans, le nombre de dépressions déclarées a été multiplié par six. Selon l’Organisation mondiale de la santé, les troubles psychiatriques seront en 2020 la première pathologie, devant les maladies cardio-vasculaires. Le Conseil économique et social chiffre à 20 % le nombre de Français souffrant de troubles psychiques et du comportement.

    Pourtant, si nous sommes toujours plus nombreux à nous tourner vers «le psy», la psychiatrie va mal. Très mal. Certains malades ne sont plus soignés, les médecins sont mal formés, les services hospitaliers et des institutions ferment, un délai de huit à dix mois est nécessaire pour obtenir une consultation…

    L’état des lieux que dresse Sophie Dufau, journaliste, est alarmant faiblesses de l’hôpital, surcharge des cabinets, pédopsychiatrie menacée, manque de structures d’accueil et d’hébergement, formation insuffisante des soignants, sans oublier la situation calamiteuse des sans-domicile ou des prisonniers, dont un grand nombre sont en réalité des malades psychotiques qui ne sont pas suivis…

    Voici l’article:

    Face à la souffrance mentale, la société française est en pleine confusion. D’un côté, les psy paradent en pleine lumière, dans les prétoires, les magazines, sur les plateaux de télévision. De l’autre, la folie est littéralement mise à l’ombre, vidée des hôpitaux publics, mal accueillie dans le privé, expulsée vers la prison. Les psy se portent en fanfare sur les lieux de tous les attentats et de toutes les catastrophes, mais on laisse des schizophrènes mourir dans un silence effrayant. D’un côté, le moindre désir un peu irrationnel est vu comme une pathologie gravissime, qu’il faut « diagnostiquer » au plus tôt, « accompagner », « soigner », et celui qui est supposé l’avoir causé est traité comme un criminel. De l’autre, les souffrances psychiques les plus terribles sont laissées à l’abandon, et ceux qui portent la responsabilité de cet état de choses ne sont pas inquiétés. Une telle inversion des priorités est dramatique.

    Quand on s’intéresse plus aux crimes imaginaires qu’au démantèlement de services publics aux effets bien réels, quand on ne veut plus voir le terrible visage de la souffrance psychique, quand on oublie ceux qui la subissent, quand on les jette en prison pour ne plus les entendre, comme en des temps qu’on croyait révolus, ce sont des devoirs de justice élémentaire qui sont bafoués. En jetant ce cri d’alarme dans Le Naufrage de la psychiatrie, Sophie Dufau nous rappelle à ces devoirs. Au-delà de cette alerte éthique, ce qui fait la valeur philosophique de ce livre, c’est sa façon de nous faire prendre conscience d’une menace pour la pensée. Sophie Dufau met en relation la crise économique et sociale de la psychiatrie et le problème théorique du renoncement progressif au savoir psychanalytique au profit d’un modèle purement quantitatif, comportementaliste. Ce renoncement peut être vu comme l’une des causes de l’effondrement d’un certain rapport à la souffrance mentale. Il expliquerait pourquoi l’enfermement est redevenu légitime. On peut le voir comme une conséquence de changements politiques économiques et sociaux dans le sens d’une libéralisation massive.

    On ne veut plus dépenser d’argent pour les nuls, les faibles, ceux qui commettent des ravages sociaux. On ne veut plus entendre parler de thérapies longues sans critères clairs de succès ou d’échec. Tout ce qu’on veut bien accepter, à la rigueur, ce sont des thérapies brèves, peu coûteuses, avec des résultats manifestes. Parmi les victimes de ce programme économique, politique et social, il y a non seulement ceux qui souffrent psychiquement, mais tout un pan de la connaissance humaine, qui n’a pas seulement une visée thérapeutique. Aux victimes de chair et d’os de la crise de la psychiatrie, il faudrait donc ajouter ces victimes « épistémologiques ». C’est tout un trésor de savoir sur nous-mêmes qui serait en train de partir en fumée et que Sophie Dufau nous demande de sauver.

    Par Ruwen Ogien

  9. Alain Said:

    Sybilline, Je trouve ton intervention extrêmement intéressante, elle pointe du doigt le malheur que connaissent les malades psychiatriques en France, je ne sais pas si c’est le cas en Belgique ou ailleurs. Les malades livrés à la rue ou à la prison, chassés de l’hôpital qu’on veut gérer comme une entreprise. Cela recoupe ce contre quoi je me suis longtemps insurgé et contre l’évolution que j’ai vu depuis ces trente dernières années. Il est vrai qu’on n’a jamais vu autant d’articles, d’interviews, d’émission où les psy jouent les vedettes, mais a-t-on vu un seul reportage sur les malades en train de mourir dans la rue, tout cela dans un pays qui se déclare le pays des droits de l’homme.

    Que l’auteur rende l’abandon de la psychanalyse responsable de cet état de fait est peut être plus discutable, c’est sa conviction, mais je partage son constat.

  10. Sybilline Said:

    Merci Alain pour ta réponse.
    L’auteure pointe du doigt le déni de la société face à la souffrance psychique et dit aussi que ce sera le mal N°1 en 2020…Je ne sais pourquoi cette branche de la médecine souffre d’un tel tabou. Il semblerait qu’être malade psychiquement soit plus dangereux que le reste.

    Par contre, je tiens à souligner l’admiration profonde et sincère que j’ai pour tous ceux qui ici notamment parlent de ce problème sans tabou, avec sincérité et surtout avec un tel courage. Dire qu’on est malade, l’admettre, c’est refuser le déni, c’est faire en sorte que la société aille mieux ainsi que soi. Je vois tant de gens qui se cachent derrière des faux-semblants, qui vivent perpétuellement dans l’aveuglement de leur propre maladie tout en montrant du doigt ceux qui se soignent et qui réfléchissent sur le système pour le faire avancer.

    Je suis toujours un peu triste cependant que la psychiatrie réponde en premier lieu par les médicaments alors qu’il faudrait prendre les problèmes à la racine. Il y a évidemment des soucis sociologiques que tentent de soulever une nouvelle branche de la psychiatrie que je viens de découvrir: l’ethnopsychiatrie.

  11. Sybilline Said:

    Un film qui est sorti il y a quelques mois au cinéma m’a été conseillé par un membre de ma famille. Il évoque les travaux de l’ethnopsychiatre Devereux.

    J’ai trouvé un très intéressant article sur le sujet que je copie ici:

    Tobie Nathan / Arnaud Desplechin. Rencontre du troisième type

    © Pierre-Emmanuel Rastoin pour PM
    .
    En 1947, Jimmy P., un Indien Blackfoot revient de la guerre en proie à un lourd traumatisme. Son cas est un défi pour la psychanalyse. Un thérapeute en rupture de ban, Georges Devereux, va le relever et faire naître ainsi une nouvelle discipline, l’ethnopsychiatrie. C’est de cette histoire, véridique, que s’est emparée le cinéaste Arnaud Desplechin dans son dernier film. L’occasion de lui faire rencontrer l’un des plus éminents disciples de Devereux, Tobie Nathan, et de se demander avec eux si l’inconscient est culturel ou universel.

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    Tobie Nathan

    Psychologue, essayiste et romancier, il signe chaque mois dans Philosophie magazine la rubrique « Pensée d’ailleurs ». Formé par Georges Devereux, dont il a préfacé Ethnopsychiatrie des Indiens Mohaves (1961, rééd. Les Empêcheurs de penser en rond, 1996), il a créé la première consultation d’ethnopsychiatrie en France, en 1979, à l’hôpital Avicenne de Bobigny, et fondé en 1993 le Centre Georges-Devereux, qui accueille à Paris des patients migrants. Il a obtenu le prix Femina essai 2012 pour Ethno-Roman (Grasset, 2012) et vient de faire paraître un roman policier Les Nuits de patience (Rivages).

    Arnaud Desplechin

    Diplômé de l’IDHEC en 1984, cet habitué du Festival de Cannes débute comme directeur de la photographie avant de passer à la réalisation d’un moyen métrage La Vie des morts (1991). Considéré comme le chef de file de ce qu’on a appelé parfois la « nouvelle nouvelle vague », il a signé plusieurs films qui l’ont rendu célèbre : Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) (1996), Rois et Reines (2004, prix Louis-Delluc), Un conte de Noël (2008), adaptation de l’un des textes du philosophe américain Stanley Cavell, Statuts d’Emerson. Jimmy P., son neuvième film – et second en anglais après Esther Kahn (2000) – sort en salles le 11 septembre.

    Publié dans

    Philosophie magazine numéro 72, septembre 2013.

    n°72
    22/08/2013

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    Georges Devereux, Arnaud Desplechin, Tobie Nathan

    C’est un personnage détonnant qui réunit ici le cinéaste Arnaud Desplechin et l’ethnopsychanalyste Tobie Nathan. Un personnage qui les a marqués et inspirés. Ce personnage, c’est Georges Devereux (1908-1985), fondateur de l’ethnopsychiatrie, discipline au carrefour de l’anthropologie et de la psychanalyse, qui met au jour le facteur culturel et social des psychopathologies. En 1947, Devereux, alors citoyen américain et psychanalyste en rupture de ban, a déjà rassemblé la matière de ce qui sera son grand œuvre Ethnopsychiatrie des Indiens Mohaves (1961). C’est en tant qu’anthropologue, statutairement « travailleur social », qu’il est appelé en consultation à l’hôpital de vétérans de Topeka (Kansas) où psychiatres et psychanalystes américains butent sur un cas : celui de Jimmy P., Indien Blackfoot et ancien combattant. Devereux entreprend avec lui une analyse dont il consignera toutes les séances. Il en résulte un livre étonnant – Psychothérapie d’un Indien des plaines (1951, trad. fr. 1982, rééd. Fayard 2013).

    Dans ce dialogue psychanalytique, Arnaud Desplechin a vu un matériau dramaturgique fascinant pour son dernier film (en salles le 11 septembre), Jimmy P. Il y orchestre la rencontre entre les deux hommes. En plans serrés : il s’agit de s’approcher assez près de l’autre pour comprendre ce qu’il a dans la tête. « Son » Jimmy P. a la stature de Benicio del Toro et une douleur rentrée, tandis que la nervosité souriante de Mathieu Amalric dessine un Devereux extravagant, humain et fragile. Tobie Nathan y a reconnu pour une part « son » Devereux, celui qui fut son maître à l’EHESS dans les années 1970, une « lessiveuse » à certitudes, tel qu’il le décrit dans son autobiographie, Ethno-Roman (Grasset, 2012).

    « L’inconscient est-il universel ou relatif aux cultures et aux sociétés ? »

    Pour une part seulement car, entre le cinéaste et l’ethnopsy, resurgissent les questions que pose l’héritage de Devereux à la psychanalyse ou, plus généralement, à la connaissance du psychisme humain. Pouvons-nous tous souffrir des mêmes choses ? L’inconscient est-il universel ou relatif aux cultures et aux sociétés ? Jimmy P. était-il malade comme un Indien ou névrosé comme un Américain ? Devereux lui-même, ayant découvert les spécificités ethniques des névroses, croyait-il à l’universalité de la psychanalyse pour les soigner ? Qu’est-ce que guérir d’une maladie psychique ? D’un côté, Tobie Nathan a radicalisé l’héritage vers une pratique fondée sur les cultures d’origine et les thérapies traditionnelles ; de l’autre, Arnaud Desplechin, nourri à la psychanalyse par la lecture de Lacan, assume un Devereux universel, progressiste et curieux de l’autre. Cette curiosité qui peut être l’autre nom de l’amitié.

    Tobie Nathan : J’aime dans votre film son côté Little Big Man [réalisé par Arthur Penn en 1970] : c’est un homme qui rencontre un Indien et qui est happé, tant par l’individu que par son monde. En fait, c’est une sorte de western !

    Arnaud Desplechin : Oui, c’est vrai. J’ai lu ces dialogues de psychothérapie comme une rencontre étonnante entre le « sauvage », l’Indien des plaines, et ce psy excentrique où l’on ne sait pas très bien qui est le plus sauvage des deux. C’est le portrait de deux hommes que tout oppose et que les hasards de la vie vont faire se connaître dans un lieu où ils sont aussi étrangers l’un que l’autre : ils sont tous les deux citoyens américains, ils ont tous les deux servi dans l’armée américaine pendant la guerre, mais Devereux est européen, juif hongrois, psy marginal qui n’est pas médecin, qui vient de l’anthropologie, et Jimmy P. est un Indien Blackfoot. C’est pour cette raison que je voulais tourner en anglais, avec deux acteurs dont l’anglais n’est pas la langue maternelle. Ils ont une langue en partage mais ce n’est pas la leur ; c’est leur point de rencontre. L’acteur Benicio del Toro, qui a gardé en anglais un très léger accent portoricain, a beaucoup travaillé aussi son accent « indien » avec le coach que nous avions recruté dans la tribu de Jimmy à Browning [Montana]. Un travail qui est allé bien au-delà de l’apprentissage des mots piikani.

    « Pour nous, le rêve parle du passé, pour vous, il dessine l’avenir, alors comment ça marche ? »

    Tobie Nathan

    T. N. : En vérité, cette cure avec Jimmy P. est la seule cure d’ethnopsychiatrie que Devereux ait pratiquée. C’est à ce moment, dans cette relation exceptionnelle que vous avez si bien su décrire, qu’il en invente l’idée et, évidemment, sa curiosité des langues s’y exerce. Fondamentalement, il s’agit d’aller vers le monde du patient. Quand Devereux se demande de quoi souffre Jimmy, il l’interroge lui, pour savoir comment ça se dit dans sa langue, c’est-à-dire comment il le conçoit. Ce n’est pas tant le mot qu’il cherche que le concept : c’est quoi un rêve ? Quelle signification lui donnez-vous ? Qu’est-ce que vous faites avec les rêves ? Pour nous, le rêve parle du passé, pour vous, il dessine l’avenir, alors comment ça marche ? Vous montrez très bien ce travail que fait Devereux par les langues, dans un aller-retour permanent entre lui et l’autre, son monde et celui de l’autre. Pour la première fois, il utilise dans une cure ces mécanismes qu’il appelle des « leviers culturels ».

    Cela dit, vous remarquez qu’ils sont étrangers tous les deux, en effet, mais je préciserais qu’il y en a un qui ne peut pas mentir et l’autre qui ment. L’Indien, on sait très bien qui il est, d’où il vient, quel est son nom. Alors que Devereux ment sur son identité, son origine, sa religion (il a changé son nom de Juif hongrois, György Dobó, et se présente comme un chercheur français)… Devereux est un étranger, certes, mais subtil, dissimulant sa spécificité alors qu’il cherche celle de l’autre !

    A. D. : Moi, j’ai eu tendance à adopter le point de vue de Devereux, du moins de ce Devereux rêvé, qui rêve d’un universel – ce n’est pas explicite dans le film mais ça l’est dans le livre. Peut-être est-ce mon tempérament ou mes croyances qui m’ont amené à privilégier cet aspect-là. Mais cela tient aussi à l’époque : après-guerre et jusqu’au milieu des années 1950, l’Amérique croit fortement en elle-même et à sa capacité à intégrer tous les hommes pour qu’ils puissent occuper ensemble ce territoire. Derrière le processus de l’analyse, le thème du film est aussi pour moi le « devenir américain », l’aspiration à se réinventer un monde, une identité, à se trouver un territoire à soi. Cette utopie est présente dans l’institution même de Topeka, cet hôpital de vétérans à l’avant-garde de la psychiatrie moderne. Et, à mon avis, Devereux se place dans cette optique-là : si l’on reconnaît que l’autre est différent, il reste à dire que l’autre est aussi un même, autrement dit, que l’on peut souffrir des mêmes choses.

    T. N. : Ce n’est pas du tout mon opinion. Je crois aussi qu’il faut resituer les choses dans l’époque. Devereux vient de l’anthropologie et, à ce moment-là, l’école anthropologique en pointe est celle qu’on appelle « culturaliste », avec le mouvement Culture et Personnalité qui occupe tout l’espace intellectuel aux États-Unis. Aujourd’hui, en France, « culturaliste » est devenu une insulte, alors que c’était la fine fleur de l’anthropologie des années 1950 outre-Atlantique. Tous ces grands anthropologues sont les amis intimes de Devereux : il a écrit des articles avec Ralph Linton (1893-1953), il a dédié l’un de ses premiers livres à Margaret Mead (1901-1978). Vous savez ce qu’elle a fait Margaret Mead ? Elle est allée aux îles Samoa et elle a discerné dans telle île une « personnalité ethnique », et dans l’île d’à côté une autre personnalité : les Arapehs sont pacifiques, attentifs à l’autre ; les Mundugumor sont des guerriers, violents et agressifs. Pour elle, il existe une « culture » qui fabrique la personnalité. Et lui, Devereux, est opposé à cette théorie, non pour des raisons universalistes mais parce que, étrangement, il perçoit ces causes « culturelles » comme un cryptomarxisme. C’est là où il y a un terrible malentendu. Philosophiquement, il peut être assez proche de l’anthropologie culturaliste mais il la combat viscéralement tant il hait le marxisme comme je n’ai jamais vu quelqu’un le haïr.

    A. D. : Anticommuniste comme un Hongrois !

    T. N. : Exactement ! Du coup, il prend la psychanalyse pour taper sur le culturalisme. D’où sa relation ambiguë avec la psychanalyse. Il a écrit des pages contre le culturalisme, mais jamais pour défendre un universalisme des Lumières – ce n’était pas sa façon de penser. Sa construction théorique consiste à chercher des outils universels pour contrecarrer cette théorie en vogue selon laquelle c’est l’ambiance sociale qui forme la personnalité des gens. Devereux est un type qui pense le contraire des autres. C’est sa grandeur. Il a toujours essayé de théoriser à rebours. Cela a produit de grandes réussites intellectuelles et puis, aussi, beaucoup de contradictions et d’incohérences. En tout cas, s’il ne croit pas au déterminisme de ces prétendues « personnalités ethniques », il est en revanche persuadé qu’il existe des « névroses ethniques », qui sont propres à une nation. Son chef-d’œuvre, Ethnopsychiatrie des Indiens Mohaves, est l’analyse de la psychopathologie d’une société dans tous ses détails : comment on appelle les maladies, qui ne correspondent pas du tout aux nôtres. Par exemple, il existe chez les Mohaves la maladie du vieillard amoureux d’une jeune fille qui lui consent des relations sexuelles avant de le laisser tomber. Cette maladie ne ressemble à aucune autre, ne peut être déclenchée que par cet événement, n’existe que chez les Mohaves et ne se soigne que d’une certaine manière qui n’existe que chez les Mohaves. Il fait ainsi la nomenclature de toutes ces maladies et il explique les modes d’efficacité des chamans qui les prennent en charge. Donc ici, sa démarche est totalement ethnique, pas du tout universaliste.

    « Que faut-il pour que cette société aille mieux ? »

    Arnaud Desplechin

    A. D. : Je suis étonné que vous insistiez sur son anticommunisme car je pense à un moment où la conversation revient entre les médecins de Topeka sur la « personnalité ethnique » de Jimmy, quand il s’agit de statuer sur sa guérison. Dans l’un des tests, censé examiner les capacités d’indépendance du sujet, Jimmy ne présente pas le ratio de critères suffisants. Et Devereux se bat comme un beau diable en disant : mon patient est guéri mais il vit dans une réserve, et vivre dans une réserve, cela consiste à demander des tickets de pain ou d’avoine, et il va retourner dans une société qui ne va pas bien. « Que faut-il pour que cette société aille mieux ? » est une autre question qui doit être déplacée dans le champ politique. Il écrit exactement dans sa conclusion des séances avec Jimmy : « On doit donc désormais considérer l’avenir du patient non plus en termes psychiatriques mais sociologiques. Le problème fondamental que pose son adaptation future ne consiste plus à se demander s’il pourra s’adapter à la société, mais s’il existe une société qui lui permettra de s’adapter à elle et récompensera son adaptation. » Ce n’est pas un discours furieusement gauchiste, mais il se soucie beaucoup du bien-être social.

    T. N. : Mais Devereux était très empathique vis-à-vis de la souffrance sociale ! Seulement, il pensait que le communisme avait instrumentalisé cette souffrance pour instituer la terreur. Il répétait sans cesse que le communisme avait détourné la bienveillance morale des socialistes (il faut dire que son père, Eugen Dobó, était un responsable socialiste dans sa ville). Si je suis en désaccord avec vous, c’est que là où vous voyez un universalisme militant dans sa pensée, j’y vois sa haine du communisme. Mais il était universaliste moralement, il était passionné par la connaissance des mondes dans leur multiplicité et leurs complexités.

    « Être humain, empathique, c’est tout le contraire du modèle français de la psychanalyse, tel qu’il était promu dans les années 1970 ! »

    Tobie Nathan

    Au fond, ce qui le tenait, c’était la pensée. Pratiquer la psychanalyse ne l’a intéressé qu’un bref moment – pas plus de six ou sept ans. Ce n’était tout simplement pas dans son caractère. Il m’a raconté comment il ne supportait pas l’angoisse à laquelle il soumettait ses patients. Alors il les autorisait à se lever, à fumer, à aller et venir, il leur apportait à boire ou les invitait à dîner à la fin de la séance avant de les raccompagner. Quand je lui ai appris, j’avais 23 ans, que je voulais faire une psychanalyse, il m’a répondu : « Tu te fous de l’école à laquelle ton psy appartient, choisis quelqu’un d’humain parce que ça, c’est important. » Mais être humain, empathique, c’est tout le contraire du modèle français de la psychanalyse, tel qu’il était promu dans les années 1970 !

    A. D. : Mais moi, je pense que ce qu’il fait avec Jimmy P., c’est une psychanalyse tout ce qu’il y a de plus classique. Pour le film, je me suis calqué sur le processus de la cure : les séances de crise où Jimmy arrive à toucher un matériel limite, l’évolution vers le transfert, comment le transfert devient négatif et comment cela aide Jimmy à se libérer de certaines choses, etc. Lorsque les médecins de Topeka n’arrivent pas à poser de diagnostic psychiatrique sur Jimmy, Devereux répond : « Il souffre de névrose comme nous tous névrosés. » Moi, c’est ce que je pense après avoir lu le livre : la névrose de Jimmy a peut-être quelques traits ethniques qui tiennent à la structure familiale indienne, au fait qu’il a été adopté par sa sœur, donc qu’il a déplacé l’amour maternel vers sa sœur, mais la même chose pourrait arriver dans des familles caucasiennes tout aussi bien. Je ne vois pas de causes spécifiquement indiennes dans sa souffrance psychique, ce sont des raisons universelles.

    T. N. : Là, je suis d’accord ! La maladie de Jimmy P. est une maladie que n’importe qui peut avoir parce qu’il s’agit d’une névrose traumatique – aujourd’hui, on l’appelle PTSD [Post Traumatic Stress Disorder], « syndrome post-traumatique ». C’est l’une des très rares maladies psy que l’on pourrait dire transculturelles. Aucune autre ne l’est.

    A. D. : Aucune ?

    T. N. : Presque… La névrose traumatique est un cas particulier. Certes, l’immigrant, celui qui ne vit pas dans son monde, y est davantage sujet, mais c’est la même maladie pour tout le monde. Je trouve Benicio del Toro exceptionnel car il arrive à en restituer parfaitement les signes : on perçoit une violence terrible, sourde, jusqu’à être imperceptible à l’esprit de la personne qu’elle traverse. Il fait sentir cette violence de toute la puissance de son être, sans jamais commettre un seul acte violent. J’ai été impressionné. Si Devereux choisit un cas de maladie transculturelle, c’est pour se faire accepter dans une société psychanalytique. Car les maladies qu’il décrit chez les Mohaves, je mets quiconque au défi d’en trouver l’équivalent ailleurs. Les psychopathologies sont toujours liées à des « niches écologiques ». Par exemple, si nous regardons la nôtre, savez-vous qu’il y a quarante ans, quand j’ai fait mes études, le mot « dépression » n’existait pas ? Pourquoi ? Parce qu’on n’avait pas encore inventé les antidépresseurs. Aujourd’hui, on estime qu’entre 15 et 20 % des habitants de la planète seront traités pour dépression une fois dans leur vie.

    A. D. : Lacan dit le plus grand mal de la dépression dans Télévision [Seuil, 1974]. Je me souviens très bien de la première fois que j’ai lu ça : « La dépression est une faute morale. » J’avais 19 ans…

    T. N. : La maladie et le traitement s’inventent toujours dans le même mouvement. Cela ne veut pas dire que ce sont de fausses maladies ou des maladies imaginaires, ce sont des « entités », des constructions, qui apparaissent et qui recrutent des gens, des « adeptes ». Elles sont d’une certaine manière « locales », mais de moins en moins puisque nous vivons dans un monde global. En tout cas, elles sont contingentes. Et les catégories psy sont elles aussi contingentes. Le DSM [Diagnostic and Statistical Manuel of Mental Disorders], cette « bible » américaine qui classifie les maladies mentales (la dernière édition est sortie en mai 2013), nous a en quelque sorte sauvés de la vision universaliste de la psychiatrie, dans la mesure où il a validé comme critère de reconnaissance de la maladie, non des marqueurs médicaux – qui n’existent pas pour les maladies psy –, mais le consensus des professionnels. Or, il est évident que celui-ci est variable et dépend de l’époque et du lieu. Autrement dit, en validant ce critère, le DSM reconnaît le caractère éminemment conjoncturel de la maladie psy. Mais vous, Arnaud, qu’est-ce qui vous intéresse tant dans la psychanalyse ?

    « En tant que névrosé, je ne vois pas du tout l’intérêt de la guérison »

    Arnaud Desplechin

    A. D. : Cet intérêt est venu surtout de mes lectures. Quand j’ai voulu entrer dans une école de cinéma professionnelle tout de suite après le bac, je me suis dit que, comparé à mes frère et sœurs, je serais celui qui n’a pas fait d’études. Moi, je voulais apprendre à faire du cinéma, pas prendre des cours. Je suis alors tombé, peu de temps après la mort de Lacan, sur ses Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse, le séminaire XI. J’ai mis un an et demi à le lire, je ne connaissais pas un traître mot de psy, les concepts m’échappaient, mais je m’y suis attelé justement parce que c’était difficile. Cette lecture m’a ouvert un nombre immense de questions et de vertiges, qui m’ont accompagné durant de longues années. Beaucoup plus tard, j’ai commencé à lire Freud, avec un intérêt pervers : je l’ai lu comme un très grand romancier, il me rappelait Borges. Ensuite, la psy m’a toujours fasciné au cinéma, même si tout le monde dit qu’en général, c’est raté. J’aime beaucoup les scènes de psy chez Woody Allen, même quand le personnage bégaie et n’a rien à dire. C’est fascinant. Mais souvent, au cinéma, il faut que l’action se dénoue avec un fin mot. Dans Jimmy P., il n’y a pas de fin mot. Dans la vie non plus, le plus souvent. Et d’ailleurs, moi, en tant que névrosé, je ne vois pas du tout l’intérêt de la guérison, c’est quelque chose que je n’arrive pas à comprendre.

    T. N. : De quoi voulez-vous guérir puisque vous n’êtes pas malade ?

    A. D. : Votre diagnostic me rassure, venant d’un tel praticien ! Mais que la guérison reste une question non résolue dans la psychanalyse ne me gêne pas. En revanche, elle m’embarrasse souvent dans les récits. Et je me suis posé le problème pour mon film : qu’est-ce qui permet de dire que Jimmy est guéri ? En fait, ce qui permet de le dire guéri, c’est qu’il fait une rechute. Et d’ailleurs, il n’y a pas grand-chose à en dire, puisque tout a été dénoué auparavant. En termes cinématographiques, c’est intéressant de filmer la façon dont Jimmy se modifie au fur et à mesure qu’il se souvient de ses traumas (la mort d’une petite fille, sa mère qu’il a surpris faisant l’amour avec un autre homme…). Et, à un moment, il est capable de se réapproprier son histoire pour se raconter le roman de sa vie. On vit cela en psychanalyse, comme un effet de vérité. Je ne pense pas qu’il s’agisse de vérité autre que romanesque : on peut tout d’un coup parler de soi comme Thomas Hardy parlerait de Jude l’Obscur… quitte à ce que ce récit de soi change cinq ans plus tard si l’on continue l’analyse.

    T. N. : Arnaud, vous parlez là d’une autre psychanalyse. Ce n’est pas du tout celle de Devereux. Lui a une idée très précise de la guérison. Et la guérison, ou la non-guérison, statue clairement pour lui sur la réussite ou l’échec de l’analyse. Guérir mentalement, disait-il, c’est exactement comme guérir biologiquement : on est guéri de la syphilis si l’on peut refaire une primo-infection, autrement dit attraper à nouveau la syphilis. Pour lui, la névrose, c’est pareil : on est guéri de sa névrose quand on peut en développer une autre. Vos élaborations sur la reconstruction de sa vie, la réappropriation de son récit, oui, c’est très utile en tant que possibilité de ressourcer son monde intellectuel. Et un cabinet de psychanalyse est l’un des rares lieux dans notre société où l’on peut faire ça. Dans ce cas, je comprends que la guérison ne soit pas une question.

    « Il ne faut pas croire pour guérir, il faut guérir pour croire »

    Tobie Nathan

    Mais moi, mon job, c’est la guérison. Parce que c’est ce qui intéresse mes patients. Ils recherchent quelqu’un qui va les guérir, d’ailleurs cela s’appelle un guérisseur. Vous savez, quand les malades sont vraiment malades, ils viennent parce qu’ils n’en peuvent plus. Et ils attendent un résultat. Si le médecin ne peut rien, si le psy ne peut rien, et si quelqu’un leur dit : va à l’église, fais tel geste ou telle offrande, ils y vont même s’ils ne sont pas croyants. Et quand ça marche, ils croient. Il ne faut pas croire pour guérir, il faut guérir pour croire. Cela n’infirme pas ce que vous dites, je parle juste d’un autre point de vue. Devereux avait une vision positiviste de la santé mentale : la santé est la capacité à avoir des relations d’amour objectales, c’est-à-dire une relation avec l’autre comme objet total et autonome, pas pour une partie de lui. Je doute d’ailleurs qu’il y soit jamais parvenu pour lui-même, lui qui avait des relations totalement compulsives avec les femmes !

    A. D. : Effectivement, quand vers la fin, Jimmy a une aventure avec une fille Pawnee dans la ville de Topeka, Devereux est très très intéressé de savoir comment était son érection, combien de fois il a couché avec elle, deux fois dans la même soirée, c’est formidable…

    T. N. : Oui, mais là, ce sont vraiment pour lui des critères objectifs de la guérison de Jimmy.

    A. D. : Ce qui n’empêche qu’ils sont très différents dans leur rapport aux femmes. Cette différence est très frappante dans le livre, mais très frappante aussi est la manière dont ils se découvrent amis. Devereux en parle ainsi.

    T. N. : C’est vrai, il a toujours parlé de sa rencontre avec Jimmy comme d’une amitié. Mais en fait, je ne crois pas du tout qu’il s’agissait d’amitié…

    A. D. : Si, moi je crois qu’il y a eu entre eux une forme d’amitié. Devereux conçoit lui-même ainsi la possibilité de l’analyse : « Les conditions minimales de l’amitié sont requises. » Qu’il faille entre le patient et l’analyste de l’amitié est une idée très choquante, mais c’est une dimension que j’ai voulue dans mon film, par un côté buddy movie, « film de potes », « les conditions minimales de l’amitié »…

    T. N. : Mais franchement Arnaud, vous êtes ami avec votre psy, vous ?

    A. D. : Lequel ?

    T. N. : Il y en a un avec lequel vous êtes devenu ami après ?

    A. D. : Après ? Mais il n’y a pas d’après !

    T. N. : Alors, vous êtes amis pendant l’analyse ?

    A. D. : Oui, pour moi, l’analyse est un acte d’amitié. Je vois l’espace qui est ouvert là comme un espace d’amitié. C’est pour moi une façon de décrire ce qui se passe.

    T. N. : OK, mais vous n’êtes pas amis. Ce que vous dites de l’acte d’amitié m’intéresse mais, franchement, j’ai toujours pensé la cure et l’amitié comme deux univers séparés. Chez Devereux, ils n’étaient pas confondus mais contigus. Il passait facilement de l’un à l’autre : on fait la séance et après, on prend un pot, en amis. Il parlait aussi dans ces termes de sa propre analyse avec Robert Hans Jokl. Il racontait cet exemple pour illustrer le phénomène du transfert : « Jokl, il y avait des jours où je pensais qu’il était plus grand que moi, et puis des jours où je le voyais beaucoup plus petit que moi, et puis à la fin de l’analyse, je l’ai bien regardé : on était exactement de la même taille. »

    A. D. : Pour définir l’amitié, ce serait une histoire drôle parfaite !

    À lire: Psychothérapie d’un Indien des plaines / 638 p. / 34 €. À l’occasion de la sortie du film, Fayard réédite le livre de Georges Devereux, avec une préface éclairante d’Élisabeth Roudinesco.

    À voir: Jimmy P. Réalisé par Arnaud Desplechin / Avec Benicio del Toro, Mathieu Amalric… Sortie le 11 septembre 2013

    .

    Propos recueillis par Catherine Portevin

  12. Sybilline Said:

    Chère Lana,

    J’avais beaucoup aimé ton article sur le « pouvoir absolu ». En lisant un ouvrage sur les processus totalitaires (dont j’ai vaguement parlé ici), un chapitre était consacré à l’institution totalitaire et parlait de l’hôpital psychiatrique. J’ai donc fait un lien avec nos nombreuses discussions à ce sujet et je viens de rédiger un article là-dessus (si cela t’intéresse):

    http://folieetespoir.over-blog.com/2014/02/l%E2%80%99h%C3%B4pital-psychiatrique-une-forme-d%E2%80%99institution-totalitaire.html

    J’ai d’ailleurs cité ton blog qui m’a permis d’avoir une vraie réflexion là-dessus ainsi que les témoignages de ceux qui ont bien voulu en parler. La justesse de tes analyses m’a toujours fait du bien et m’a vraiment aidée à avancer. Je pense que la solidarité est le meilleur médicament qui soit, c’est pourquoi ton blog est si précieux. Et puis, elle n’a pas d’effets secondaires! Elle repose sur des sentiments humains salvateurs!

    Très bon dimanche à toi.

  13. Lana Said:

    Merci pour le lien. En tout cas, le travail de Michel Terestchenko a l’air très intéressant.

  14. Sybilline Said:

    Lana,

    Effectivement, le travail de Michel Terestchenko est passionnant et je crois qu’il rejoint aussi ta sensibilité, car c’est quelqu’un qui se bat constamment pour la dignité humaine et en toute circonstance.

    Je t’envoie le lien de son blog si cela t’intéresse:
    http://michel-terestchenko.blogspot.fr/

    Je t’expédie aussi le lien vers le livre duquel j’ai puisé les informations pour les commentaires évidemment car je me doute que tu ne défendes pas le site en question (pas bon pour les libraires!):

    http://www.amazon.fr/Un-fragile-vernis-dhumanit%C3%A9-Banalit%C3%A9/dp/2707153265/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1393323862&sr=8-1&keywords=un+si+fragile+vernis+d%27humanit%C3%A9

    Je t’envoie aussi le lien sur un autre ouvrage de lui que j’aimerais lire où il évoque les problèmes de la torture et cela pourrait être transposé aussi en psychiatrie:

    http://www.amazon.fr/bon-usage-torture-Michel-Terestchenko-ebook/dp/B006IAILPM/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1393323980&sr=8-1&keywords=terestchenko+torture

    Son blog montre bien également qu’il s’intéresse vraiment au respect des droits humains en toutes circonstances. Il faut des gens comme lui, car l’homme est toujours tenté de les oublier et cela conduit souvent à des conséquences graves.

  15. Sybilline Said:

    Chère Lana,

    Je suis désolée de te casser les pieds à nouveau, mais j’aimerais avoir ton avis, toi qui tiens un blog de qualité depuis si longtemps. J’ai publié un article très personnel sur notre blog, dont voici le lien:
    http://folieetespoir.over-blog.com/2014/02/absence-à-toi-absence-à-moi.html

    J’ai eu une réponse extrêmement bizarre d’un certain « feu follet » qui contenait un sigle dont je ne comprenais pas un traitre mot: ptdr

    J’ai donc été voir le sens de ce sigle sur Google où on trouve tout! Cela signifie « péter de rire ». Je t’avoue que cette façon de parler digne d’un adolescent de basse classe ne m’a pas vraiment fait rire…Trouves-tu mon article ridicule? Je te demande vraiment d’être honnête.

    A cela s’ajoute une absence complète de nouvelles de mon ami, comme si je n’existais pas. Aucune réponse à mes mails. Il n’a même pas daigné me souhaiter mon anniversaire…et puis, cette réponse vraiment étrange et blessante. Je n’ose pas penser que cela vienne de lui puisque je ne lui ai pas parlé de l’existence de ce blog. Et puis, j’ose espérer qu’il est un peu plus mature que cela…Sa personnalité est tellement décomposée qu’on ne sait jamais. Tout peut laisser place au doute quand une parole juste ne vient pas remettre les pendules à l’heure.

    J’ai le droit en ce moment au cynisme ou au mutisme. La joie!

    Comme c’est facile sur overblog de faire ce que l’on veut, j’ai effacé le message…

    Je ne veux pas abuser de ton temps évidemment. Si tu as des conseils, je suis preneuse. Ne te sens pas pour autant obligée de me répondre. J’imagine que tu dois être très prise.

  16. Sybilline Said:

    Que ce soit mon ami ou quelqu’un d’autre qui ait écrit ces quelques lettres, ça me renvoie à lui…des lettres qui ne sont même pas des phrases…un rire horrifique comme celui du diable qui se moque et méprise les autres, se sentant supérieur alors qu’il est le mal incarné.
    Je me dis que je suis peut-être dure, que je ne comprends pas la maladie, mais il se peut aussi, cela dit ,que ce soit le caractère. Quelle est la part de responsabilité là-dedans? Y en a-t-il une quand les émotions négatives nous submergent et que le bateau devient incontrôlable? Et s’il n’y en pas, c’est que c’est la fatalité.

    Mon ami me fait penser à une maison avec un fort potentiel, elle contient le paradis en elle, mais les 3/4 des choses sont à réparer, il faut y accomplir un travail phénoménal, s’y mettre corps et âme pour que le lieu devienne paradisiaque. Il faut une sacrée énergie pour prendre le dessus sur les fuites, les mauvaises herbes, les murs qui s’écroulent. Je me demande parfois dans quel guêpier je me suis fourrée. Avec la meilleure volonté du monde, tout semble sans cesse s’écrouler dans mes bras et mes bras m’en tombent…

    Désolée pour ce ton élégiaque…mais il fallait que cela sorte.

    Quand l’esprit tombe en décrépitude, quel courage il faut pour lui redonner vie…

  17. Sybilline Said:

    Et je ne suis pas sûre d’avoir ce courage…J’ai parfois envie d’abandonner…
    J’ai le choix en ce moment entre deux mots qui riment:
    Cynisme
    ou Mutisme.

  18. Lana Said:

    Je ne sais pas quoi te dire, Sybilline, étant donné que je ne connais pas ton ami. J’ai l’impression que tu donnes beaucoup, mais est-ce que tu reçois quelque chose en retour? A première vue, il n’a pas l’air de te respecter beaucoup. Comme je te l’ai déjà dit, la maladie n’excuse pas tout.


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