Sous un autre angle de vue

Pendant la période de ma formation de travailleuse sociale, notamment lors de stages et de remplacements d’été, j’ai accompagné des personnes psychotiques, sans penser l’être. Cependant, le recul sur plusieurs décennies, dont l’une d’elles submergée de symptômes schizophréniques, et l’autre passée à me reconstruire en mettant en place diverses stratégies après avoir été soutenue par un entourage bienveillant et des psy ouverts et attentifs (quoique loin d’être parfaits), m’a permis d’envisager que mes tendances psychotiques étaient en sommeil aux prémices de ma vie.

 

Rien n’avait encore éclaté durant mes études. Je posais néanmoins un regard critique et interrogateur sur la manière dont on nous présentait les psychotiques en cours de psychiatrie ou de psycho, ainsi que sur l’attitude des équipes éducatives et médicales qui en découlait sur le terrain. Il m’est arrivé de soumettre mes doutes à des collègues en institution : « Et s’ils percevaient des réalités auxquelles nous sommes sourds et aveugles ? ». Il me fut répondu que mes idées étaient « dangereuses ». Point. Belle mentalité ! Sans aucune remise en question. Je fus profondément choquée de cet état d’esprit général et étriqué. Les psychotiques sont dans l’erreur, contrairement aux « bons névrosés », modèle à suivre. Je ne m’attendais pas à y regarder de plus près, et de l’intérieur. Je ne savais pas que j’allais moi-même basculer vers la psychose.

Dix ans plus tard, alors que j’étais en plein travail de rémission, fébrilement surinvestie par la nécessité de guérir, et me pistant sans relâche et fliquant le moindre signe avant-coureur du monde hallucinatoire qui me noyait par intermittence, afin de savoir comment regagner le rivage et de plus en plus rapidement, le collègue d’une amie m’a demandé d’assurer à sa place un remplacement d’ergothérapeute… en clinique psychiatrique. Incroyable ! Il fallait que ça, aussi, m’arrive, à moi…

Très inquiète, j’ai pensé refuser mais j’interrogeais ma psy. Contre toute attente elle m’a encouragée à faire ce remplacement, prétextant l’immense opportunité qui se présentait pour que je réalise que je n’étais pas une « erreur de la nature », comme je le répétais inlassablement, bien au contraire, et que je pourrai faire profiter aux patients de cet établissement de mes qualités et de ma sensibilité.
Une fois sur les lieux, j’ai été estomaquée par le petit briefing du personnel infirmier. Je me souviens d’une des mises en garde : « protégez-vous des pensionnaires car ils nous pompent jusqu’à la moelle et n’offrent jamais rien en retour ».  L’idée d’en tenir compte ne m’a même pas effleurée.

 

J’ai proposé aux quelques personnes qui s’aventuraient dans l’atelier d’expérimenter, ensemble, le matériel. Au fur et à mesure que les jours passaient, de plus en plus de pensionnaires venaient, régulièrement.

Pendant un mois, on s’est amusé à créer un tas de choses, pour offrir, ou pour le plaisir de créer. J’aimais regarder un jeune homme (diagnostiqué schizophrène) réaliser des portraits d’un seul trait sans jamais relâcher sa plume. Il m’a offert une de ses œuvres et un de ses stylos spéciaux, que je garde toujours précieusement. Certains m’ont raconté ce qu’ils vivaient et j’avais du mal à retenir mes larmes. Une femme m’a confié qu’elle avait eu un « traitement » par électrochocs pour se débarrasser définitivement des terribles angoisses qui la hantaient. Mais qu’elle souffrait à présent que des pans entiers de sa vie lui échappent. Je croyais cette « technique » disparue.

Une autre jeune femme m’expliquait qu’elle était psychotique, qu’elle supportait mal les effets des médicaments et sa surcharge pondérale, mais qu’elle les acceptait en espérant un mieux-être. Lors de la loterie du réveillon, elle gagne une peluche et me l’offre. J’en étais infiniment touchée. Elle n’a jamais quitté mon salon. Elle symbolise l’erreur de jugement « ils pompent et n’offrent rien ».
Vers la fin de mon rempla, l’infirmière cheffe est descendue me voir, curieuse de connaître « cette remplaçante qui passe si bien avec les malades » comme elle l’entendait dire dans les couloirs, mais qui « n’a pas cherché contact avec l’équipe soignante ». Elle m’a expliqué que si elle tenait à me féliciter, c’était parce que c’était la première fois qu’il y avait autant de pensionnaires dans l’atelier : « d’habitude ils sont toujours à fumer comme des pompiers dans les couloirs, si vous saviez… ». Je n’avais pourtant pas l’impression de faire quoique ce soit d’extraordinaire. J’aimais les regarder faire, papoter et partager avec eux, prêter la main à la pâte… Les compétents, c’était eux. J’en avais conclu que cet atelier était un lieu privilégié et chaleureux, très différent du reste de l’édifice.

« Passe bien avec les malades »… quelle étrange expression.
J’aurais aimé pouvoir faire plus par rapport à toute cette détresse. Expliquer que moi aussi j’étais psychotique et que tout espoir de s’en remettre n’était pas perdu, car j’y parvenais. Je m’effondrais parfois devant ma psy en lui rapportant ce que j’avais vu et entendu. « Risquer de gâcher la relation de confiance que les malades avaient établi avec leur psy, en leur parlant de tes techniques personnelles, est à éviter », me conseilla-t-elle. « Ce lien de confiance est important pour leur guérison ».

Pourtant plusieurs d’entre eux mettaient en doute l’efficacité de leurs séances de psy, trop rapides, trop froides, silencieuses, où « il ne se passe rien ». J’écoutais, sans raconter ma vie, comprenant bien que ce n’est pas ce qui les aurait aidés.

Vingt ans se sont écoulés depuis cette événement…  Il ne s’agit pas tout à fait d’un double regard. C’est le même regard, avec les mêmes yeux, mais posé à partir d’un endroit différent, offrant, donc, un angle de vue différent.

Je pense que nous, les psychotiques, avons glissé, sans le vouloir. Contrairement à ceux entraînés à la glisse en suivant des enseignements -parfois altérés- de traditions anciennes, avec leurs pré-visions sans surprises et interprétations balisées, nous, rien ne nous y prépare. Et alors, on glisse encore plus, en hors-piste, nus, poreux et perdus dans la sauvagerie virginale d’un paysage vacillant et volubile. L’horreur alterne le merveilleux, s’imposent rêves et cauchemars, qu’on tente de pincer. « Aïe ! ». Que dire d’autre, ils sont encore là et puis, se dérobent à notre inaudible perplexité. A tout moment une avalanche vertigineuse aurait pu nous emporter et nous en avons été conscients. Mais nous sommes également conscients que l’on peut en revenir, et si cette lucidité est parfois aussi fugace qu’une étoile filante… gardez-vous de l’étouffer. Laissez-nous entrevoir le chemin à traverser et tendez-nous la main.

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10 commentaires »

  1. Alain Said:

    Un article très intéressant, merci Lana de nous faire découvrir cela et de voir à quel point la formation des soignants est déconnectée de la réalité des malades : des idées dangereuses !

  2. Sybilline Said:

    Bravo au mystérieux ou à la mystérieuse auteur(e) de ce magnifique témoignage que je trouve extrêmement touchant.

    Je suis entièrement d’accord avec le rédacteur de ce témoignage sur le fait que les psychotiques (je n’aime pas trop le terme, mais je n’en trouve pas d’autres) soient en contact avec une réalité qui nous échappe et à laquelle nous sommes hermétiques et nous nous aveuglons. Je mets « nous » puisque je n’ai pas eu accès à cette souffrance, même si cela aurait pu tout à fait m’arriver.

    La vie est parfois si dure! Rien ne nous prémunit d’une descente aux enfers. Je suis en ce moment engluée dans un panier de crabes abominable. Je suis tellement naïve que je ne pensais pas que l’imagination humaine pouvait inventer de telles choses pour arnaquer les gens. J’ai su par l’intermédiaire d’une juriste qui se faisait passer pour une avocate (vive la transparence!) que certaines des personnes subissant le même préjudice que le mien avaient sombré dans la dépression. Je vous avoue que je ne sais ce qui me fait m’y échapper. Je sens que le précipice n’est pas loin quand même…et qu’il en faudrait peu. Pour ceux qui seraient curieux de connaître cette injustice, je vous envoie deux liens de que choisir qui mettent en avant une partie de l’arnaque à grande échelle (les banques sont complices, les tribunaux ne font pas grand chose et les avocats se remplissent les poches. L’état ne dit rien et nous parle de décroissance et d’énergies nouvelles pour éviter de polluer la planète! Tout semble pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles!):

    http://www.quechoisir.org/environnement-energie/energie/energie-renouvelable/actualite-photovoltaique-les-societes-de-credit-sur-la-sellette

    http://www.quechoisir.org/environnement-energie/energie/energie-renouvelable/actualite-photovoltaique-la-banque-doit-rembourser?utm_medium=email&utm_source=nlh&utm_campaign=nlh140327 (le petit récit du début est exactement ce qu’il m’est arrivé).

    C’est, je pense, une digression qui reste dans notre sujet. On ne soigne pas la dépression (par exemple) survenue parfois suite à une énorme injustice, à une incapacité à se défendre contre un monde de bruts par des médicaments…

    Je reste évidemment convaincue que ces gens que l’on parque et que l’on méprise dans des hôpitaux psychiatriques où on n’a même pas le droit d’ouvrir une fenêtre pour changer l’air ont subi des préjudices moraux qui n’ont jamais été réparés, des blessures humaines terribles…Mais on endort. En réalité, on les drogue, mais on continue à dire partout que la drogue n’est pas bien, qu’elle est mauvaise pour la santé! Quand l’état décide cependant de le faire, cela devient du soin! J’ai appris aujourd’hui par exemple que la morphine contenait de l’héroïne et qu’elle pouvait donc créer une sorte de dépendance. On enferme les vendeurs de drogue, mais enferme-t-on ceux qui en distribue autrement?

    On préfère penser qu’on ne sera jamais comme ceux qu’on nomme « fous », que tout cela c’est de la folie…Mais les gens raisonnables n’expliquent rien, ils se croient au-dessus de tout jusqu’au jour où eux aussi sont confrontés à cela.

    Je viens de rédiger un article sur notre blog qui fait le point sur l’histoire de la folie du Moyen-Age au XVIIIème siècle. Durant toute cette période, les fous, les pauvres et les vagabonds étaient tous enfermés dans ce qu’on appelait des hôpitaux généraux. Il fallait se débarrasser des parias…Intéressant de voir que les « marginaux » étaient mis ensemble, ceux qui échappent à l’ordre établi d’une raison orgueilleuse qui se croit supérieure à tout, même à la faiblesse humaine…ça a donné les totalitarismes aux XXème. En agissant ainsi, on creuse notre tombe!

  3. Sybilline Said:

    Soigner les gens humainement montre une société humaine.

    Le parcours raconté dans le témoignage ci-dessus est vraiment très beau. Celui d’une résistante à la rhinocérite ambiante! Je ne sais pourquoi j’ai pensé que c’était une femme…Désolée si c’est un homme.

  4. Lana Said:

    Je suis désolée de ce qu’il t’arrive, Sybilline. J’espère que tu vas trouver une solution.
    Je suis d’accord qu’on abuse trop souvent des psychotropes, mais je n’aime pas non plus qu’on les confonde avec la drogue. Bien utilisés et bien dosés, ils sont utiles, tout comme la morphine. Trop de gens pensent que les gens qui prennent des psychotropes sont des drogués légaux, alors qu’ils n’ont aucune idée de ce qu’est une maladie mentale, et ça m’énerve autant que ceux qui ne jurent que par les médicaments.

  5. Sybilline Said:

    Lana,

    Je comprends très bien ton point de vue sur les psychotropes. Je ne pense pas que ceux qui en prennent sont des drogués légaux. Le problème reste toujours un problème de personnes: de psychiatre et de patient. Le médicament est une béquille, mais il ne résout pas tout (il faut la rééducation, un travail sur soi etc…). Or, ce qui m’agace parfois dans la médecine française (nous sommes les premiers consommateurs de médicaments!), c’est qu’on ne jure que par cela. Je crois qu’il faut rappeler à tout le monde que ça doit être pris en dernier ressort, qu’il y a des méthodes plus douces pour guérir.

    Pour te donner un exemple, je viens de découvrir les huiles essentielles que je trouve vraiment efficaces. Souvent, on nous prescrit un sirop ou des antibiotiques en cas de virus ou de douleur alors qu’un bain d’huile ou un massage avec les huiles adaptées peut être bien plus efficace. Je te dis cela en toute connaissance de cause et en l’ayant testé sur moi. Bien sûr, l’aromathérapie s’étudie, on ne peut faire n’importe quoi. Aujourd’hui, on a oublié ce contact avec la nature bienfaisante. Je pense que cela crée des troubles tout comme l’angoisse que notre société fait naître, par le mauvais traitement qu’on peut subir au travail…On ne peut soigner l’angoisse que crée la vie et ses injustices par des médicaments. Il faut de la chaleur humaine, de la philosophie, de l’énergie etc…

    L’alimentation, l’hygiène de vie sont aussi des facteurs pour aller mieux. J’ai parfois l’impression qu’à partir du moment où on a administré des médicaments, on croit qu’on a soigné quelqu’un. C’est bien plus complexe la médecine…D’ailleurs, le mot médecine vient de la racine indo-européenne « med- » qui a donné les mots méditer, méditation, sorte de pensée détendue en lien avec notre moi profond, notre vie psychique positive. Mais ceci s’est perdu. Quel médecin préconiserait en plus d’un traitement un peu de méditation? Aucun…

    Mon père vit maintenant dans un pays où il n’y a pas de sécurité sociale et où la médecine n’est pas développée comme en France. Ses enfants n’ont jamais vu un médecin et sont très rarement malades. Il fait très attention à l’alimentation, l’hygiène de vie et les soigne en dernier recours avec des huiles essentielles (à partir de 6 ans). Je ne dis pas que cela marche pour tout évidemment. Mais notre système sur-médicamenté n’est pas toujours efficace et coûte très cher. J’ai lu pas mal de témoignages et notamment la dame qui est intervenue sur ton blog qui expliquait que les effets secondaires sont nombreux (pour les psychotropes) et que c’est loin d’être la panacée. Il faut privilégier la recherche et ne pas rester enfermé dans une discipline. Les anciens étaient polyvalents: physicien, écrivain, médecin, philosophe…On a perdu cette vision globale du monde. Maintenant, on a des spécialistes qui travaillent dans leur coin sans créer de liens entre les disciplines. Le travail en équipe permet l’ouverture d’esprit.

  6. Lana Said:

    La méditation est de plus en plus courante, et je crois que des médecins s’y intéressent. Je ne suis pas contre les méthodes naturelles, mais bon, tu peux toujours essayer de soigner la schizophrénie ou des cancers par des huiles essentielles, ça n’aura pas grand effet, si ce n’est l’effet placebo.

  7. Sybilline Said:

    Je trouve que tu simplifies un peu ce que j’ai dit en caricaturant mon développement. Je n’ai pas du tout parlé de soigner la schizophrénie par des huiles essentielles…Je donnais juste un exemple de soin en général en essayant de montrer que soigner quelqu’un ce n’est pas juste utiliser des médicaments, que cela fait appel à diverses disciplines, à un travail général ce que tu ne nies pas en pratique d’ailleurs puisque c’est un ensemble de pratiques qui t’ont permis d’aller mieux.
    Ce qui m’agace un peu, c’est que c’est une démarche que chacun fait dans son coin sans que ce soit véritablement porté par les médecins. La seule réponse aujourd’hui donnée par la psychiatrie à la schizophrénie (lorsqu’elle est diagnostiquée ce qui n’est pas évident non plus!) reste avant tout les médicaments, sauf dans le cas d’Henri Grivois qui tente de proposer un dialogue, qui crée du lien, mais apparemment il n’a pas de successeur et a été très critiqué dans le milieu.
    Je trouve que c’est un peu facile de se cacher derrière la chimie pour ne pas prendre de risque et de responsabilité pour le reste. D’ailleurs, certaines personnes ne prennent pas leur traitement parce qu’elles subissent des effets secondaires graves. C’est bien qu’il y a un souci…Il faudrait que cela bouge un peu en haut lieu!

  8. Lana Said:

    Il n’y a pas qu’Henri Grivois qui parle aux patients, il ne faut quand même pas noircir le tableau à ce point. Il y a des psychiatres qui font des psychothérapies, des psychologues, des clubs thérapeutiques, des habitations protégées, des hôpitaux de jour, des associations d’usagers, etc. Il y a beaucoup de problèmes en psychiatrie, surtout à l’HP, mais la psychiatrie ne se limite pas à l’HP, et tout dépend aussi de l’endroit où on tombe.

  9. Alain Said:

    Je suis un peu d’accord avec toi, Lana, mais dans la pratique, au moins en France, la situation est loin d’être idéale. Il y a la baisse des moyens en psychiatrie, le fait de ne pas pouvoir choisir son médecin (politique dite de secteur), à moins d’aller dans le privé et ça coûte une fortune et puis il y a aussi les querelles entre tenants de la psychanalyse et les autres. Peut être est-ce mieux en Belgique, je ne sais pas.

  10. Lana Said:

    Je sais, la situation en France n’est pas terrible. L’avantage en Belgique, c’est qu’on peut aller chez n’importe quel médecin et être remboursé.


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