Il y a deux réalités

Vacances d’internet obligent, ce n’est qu’aujourd’hui que j’apprends la mort de Jean Oury, lui qui disait: « soigner les malades sans soigner l’hôpital, c’est de la folie ». Je lis aussi un article où un psychiatre répond à des plaintes de patients pour maltraitances:  Parfois, un patient perçoit différemment la réalité. C’est un cas typique de psychose. Le rôle du psychiatre est alors de réussir à dire qu’il y a deux réalités différentes et non d’affirmer au patient qu’il a tort. (http://www.lavoixdunord.fr/region/psychiatrie-a-berck-reelles-maltraitances-ou-ia36b49106n2141280)

Visiblement, ce psychiatre n’a pas dû lire Jean Oury. Ou Martin Winckler, qui dit que si un patient se sent maltraité, c’est qu’il l’est, mais il est vrai qu’il ne parle pas spécifiquement des psychotiques. C’est bien pratique, la psychose, pour décrédibiliser la parole des gens. Les psychotiques ne vivent pas dans la même réalité que les autres, alors s’ils se sentent maltraités, ils ne le sont pas vraiment. Parce que la maltraitance en psychiatrie, ça n’existe pas, comme nous l’explique l’article en questions, et il existe des organes de contrôle, les patients ont des droits et en plus aucun incident n’a été signalé. Comme nous savons que ces droits sont toujours signifiés aux patients et bien sûr respectés, que ceux-ci ont tout le loisir de contacter les organismes de contrôles, on ne peut pas douter de la vérité des faits: ils n’existent pas dans la bonne réalité, mais seulement dans la mauvaise, celle des psychotiques, qui décidément interprètent toujours tout de travers. Oh, je sais, j’ai bien lu, il n’est pas question de dire aux patients qu’ils ont tort, mais enfin quand même, toute personne sensée se doute bien quelle réalité il faut prendre en compte. Tiens, ça me rappelle Rufo et ses mises en garde: attention, cette psychotique que je viens de diagnostiquer à la télé en deux minutes a le droit de se dire abusée, il faut l’écouter, mais ne tombons pas dans le piège de la croire.

C’est curieux, je trouve, d’être soignant en psychiatrie et de ne pas prendre en compte la réalité de ses patients. Je croyais, il y a longtemps que je n’y crois plus c’est vrai mais ça fait toujours aussi mal, que le but d’un soignant était de comprendre la réalité de son patient, de l’écouter, de la prendre en compte, de la respecter. Si quelqu’un dit qu’il souffre, il souffre, c’est tout. Croire qu’on n’est jamais maltraitant, c’est de la mégalomanie. C’est un refus absolu de se remettre en question, d’écouter l’autre, c’est défendre ses pouvoirs et ses privilèges au mépris de la souffrance de l’autre, c’est défendre le pouvoir absolu de l’institution. Parce que tout le monde peut être maltraitant. Parce qu’on est humains, parce qu’il y a des gens qu’on apprécie moins que d’autre, des jours où l’on a pas envie d’être attentifs aux besoins des autres, parce qu’on n’a pas le temps, qu’on est fatigués ou de mauvaise humeur. C’est encore plus facile d’être maltraitant quand on a du pouvoir sur des personnes fragilisées. Pour ne pas l’être, la première chose, c’est d’admettre qu’il nous arrive de l’être, c’est d’y réfléchir et d’essayer de ne pas l’être. Les gens qui pensent n’être jamais maltraitants, qui croient travailler dans une institution où la maltraitance n’existe pas, je ne sais pas dans quelle réalité ils vivent, mais ce n’est pas la mienne.

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Oui, il y a deux réalités. Je crois bien que je préfère ma réalité de psychotique, celle de Jean Oury, à celles de ceux qui pensent pouvoir diriger la vie des autres en toute bonne conscience.

 

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12 commentaires »

  1. émilie Said:

    pertinent, juste, bien envoyé! merci! et comme tu dis, pour cesser de maltraiter ou du moins commencer à moins l’être, il faut d’abord reconnaitre sans se juger qu’on peut l’être parce qu’on est humain; tout est dit. et d’ailleurs, finalement, c’est un principe qu’on retrouve pour tout.seulement, ne pas juger ou ne pas se juger, ça demande de l’humilité, et c’est difficile- sans doute le combat, ou plutôt le non- combat, le plus difficile de l’humain.

  2. Marc Said:

    Je trouve particulièrement odieuse la dernière phrase de l’article de  » La Voix du Nord  » :

    « Mais lorsqu’un patient est victime d’interprétations délirantes, l’isolement peut être bénéfique s’il apaise ces délires. »

    Je suis en total désaccord : non l’isolement n’apaisera ces « délires ». D’abord on n’apaise pas des délires, on apaise de la souffrance et ces « délires » sont de la pure et totale souffrance, souffrance qui va être exacerbée par l’isolement. On ne doit pas isoler, on doit parler à celui ou celle qu’on taxe de « délirant(e) », on doit dialoguer avec cette personne qui souffre. Et c’est d’ailleurs ce que faisait Henri Grivois à l’Hôtel-Dieu de Paris.
    L’isolement est la défaite du soignant qui fait ça. Je sais c’est pas facile de parler à quelqu’un qui souffre en ayant l’air de délirer mais les soignants devraient y arriver par une formation appropriée (par exemple en se formant à la méthode Grivois pour les Urgences)

    Voilà moi je parle par rapport à mon vécu et on peut être en désaccord avec moi, mais c’est mon ressenti.

    Bonne journée.

  3. murielle Said:

    C’est avec peine que j’ai appris la semaine dernière de Jean Oury. Depuis la lecture de « La Petite Borde » j’étais totalement « conquise » dans l’idée qu’il y a une autre façon, une autre manière d’accompagner les malades dans le respect, l’échange et une liberté des autres.

  4. Lana Said:

    Merci, Emilie.

    Marc, le truc avec l’isolement et les contentions, c’est qu’ils utilisent ça quand ils ne savent pas quoi faire. Mais comme il faut faire les choses de façon protocolaire, scientifique et blablabla, ils ne peuvent pas avouer ça, donc ils construisent de théories à la con qui disent que la contention et l’isolement sont thérapeutiques, et eux de bons soignants en l’utilisant. Est-ce que ça calme les délires? Je pense surtout que la patient a compris qu’il devait fermer sa gueule, mais quand bien même ça les calmerait, s’il y a des moyens plus humains de les calmer, et il y en a, l’isolement n’est donc pas justifié. Pour reprendre une comparaison que j’aime bien: c’est un peu comme soigner une appendicite avec un coup de marteau sur la tête. Est-ce que ça calme la douleur abdominale? Oui puisque la personne est assommée; Est-ce que c’est thérapeutique? Non.

  5. Lana Said:

    Murielle, espérons que l’oeuvre de Jean, Oury continue après lui.

  6. Marc Said:

    C’est fréquent ces isolements-contentions ? Je croyais que c’était en voie de disparition et que cela se faisait surtout « de mon temps » (comme disent les vieux (dont je fais partie)
    Cela discrédite ceux qui le font, cela montre leur impuissance et leur inhumanité.
    Je suis sûr qu’il y a des solutions plus intelligentes, encore faut-il en faire l’effort.
    Bonne soirée.

  7. Lana Said:

    C’est le contraire, c’est plus fréquent qu’avant, mais maintenant il y a un protocole et de belles théories qui expliquent que la contention est thérapeutique pour les psychotiques et leurs angoisses de morcellement. Quant aux chambres d’isolement, ça s’appelle maintenant « chambres de soins intensifs ». C’est beau le progrès, non? On met des beaux noms, des belles théories a des choses qui restent aussi merdiques qu’avant, mais comme ça on se persuade que c’est du soin et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. Et donc si tu t’y opposes, c’est parce que tu refuses les soins, cas très fréquents dans les psychoses (on se demande bien pourquoi), ça fait donc partie de ta pathologie, et pas parce que tu refuses qu’on te traite plus mal qu’un chien. Ca m’avait marquée dans le reportage sur Sainte-Anne, ils attachaient tout le temps un gars pour n’importe quoi, celui-ci n’arrêtait pas de se révolter (ce qui prouvait qu’il était la personne la plus sensée de ce service, mais passons), du coup l’équipe se demandait s’il n’était pas psychopathe.

  8. Marc Said:

    Je suis effaré, je savais pas tout ça, Lana. Je croyais vraiment que cela avait disparu. C’est vrai que ça fait très longtemps que j’ai pas été hospitalisé et que je ne suis pas au contact de ceux qui le sont..

  9. Sibylline Said:

    Bonjour Lana,

    Je discute avec une maman très intéressante qui cherche des solutions parallèles pour son fils qui entend des voix. Je voulais lui envoyer le lien d’un de tes articles sur des structures plus douces que les hôpitaux psychiatriques, mais impossible de remettre la main dessus…Je ne sais dans quelle catégorie chercher. Pourrais-tu me redonner les liens?

    En effet, elle a vu que ces structures n’existaient qu’aux Etats-Unis, en Italie et en Allemagne…La France ou la Belgique serait mieux…Je me souviens d’articles que tu avais rédigé là-dessus.

    Bien à toi.

    Sibylline

  10. Lana Said:

    En général, ce genre d’articles en dans les actualités. Qu’est-ce qu’elle cherche exactement? Des habitations protégées? En général, ça dépend de l’HP de la région.

  11. Sibylline Said:

    Merci Lana pour ta réponse. Elle cherche une sorte de Windhorse (structures qui existent aux Etats-Unis, en Autriche et en Italie) mais où on parle français. L’idée, c’est d’offrir des soins sans les neuroleptiques. Elle a contacté les entendeurs de voix et a fait pas mal de recherches, lu les ouvrages des psychiatres de l’association. Elle m’a dit (et je l’ai déjà lu) que les neuroleptiques n’agissent pas sur les voix. Elle voudrait donc un soin différent, exactement ce que propose windhorse. Le problème, c’est la langue…et la distance.

    Voici le site de windhorse (mais c’est en anglais!): http://www.windhorseimh.org/

    Je me demandais si tu connaissais un institut un peu comme celui-ci. Je me souviens avoir lu des articles sur ton blog là-dessus. Elle aimerait que ce soit dans la nature…

    Je vais regarder dans « actualités ».

    Bonne journée.

  12. Lana Said:

    Je ne me souviens pas d’avoir parlé d’un endroit comme e, France. Alain en avait parlé mais c’était aux Etats-Unis, je crois. Il y a ce livre qui parle de soins alternatifs, mais je ne sais pas si c’est sans médicaments: https://blogschizo.wordpress.com/2011/04/25/on-dit-quils-sont-fous-et-je-vis-avec-eux-marie-noelle-besancon-latelier/


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