Les schizophrènes américains entendent souvent des voix violentes. Celles qui parlent aux Indiens leur disent de faire le ménage

Repéré par Claire Levenson

De l’importance du contexte culturel dans cette maladie.

La schizophrénie touche plus de 50 millions de personnes à travers le monde, mais la façon dont la maladie s’exprime varie beaucoup selon le contexte culturel.

L’anthropologue de Stanford Tanya Luhrmann a interviewé soixante schizophrènes sur leurs hallucinations auditives aux Etats-Unis, au Ghana et en Inde. Les résultats de cette enquête ont d’être publiés dans le British Journal of Psychiatry.

Alors que la plupart des schizophrènes américains interviewés entendent des voix menaçantes et agressives qui leur ordonnent parfois de commettre des actes violents, les Indiens entendent des voix familières (souvent celles de membres de la famille) leur commandant d’accomplir des tâches ménagères. Les Ghanéens ont plutôt tendance à entendre Dieu.

Aucun Américain interviewé n’affirme que ces hallucinations auditives sont agréables: ils les considérent comme des «bombardements», comme une atteinte à leur intégrité psychique. De leur côté, les patients indiens et ghanéens décrivent leur interaction avec ses voix comme plutôt positive, sans utiliser la terminologie de la maladie mentale.

En décrivant leurs voix, les schizophrènes américains parlent de guerre, de torture et de suicide, alors que les Indiens évoquent la cuisine, le ménage et le sexe.

De nombreux schizophrènes indiens expliquent que ces voix sont espiègles, voire amusantes, comme une manifestation d’esprits magiques. Et dans une société religieuse comme le Ghana, le fait d’entendre des voix divines ne semble pas complètement anormal. 

Selon les auteurs de l’article, ces deux réactions correspondent en partie aux façons différentes d’aborder le concept d’identité en Occident par rapport à d’autres types de sociétés.

 
 
«Je pense que ces différences sont liées au fait que dans une société où nos pensées sont quelque chose de très privé et où les esprits ne parlent pas, les gens se sentent plus agresséslorsqu’ils entendent ces voix», écrivait Luhrmann en 2013.

Alors que la culture occidentale a tendance à valoriser l’indépendance et le contrôle de soi, dans d’autres cultures, les individus se considèrent comme avant tout faisant partie d’une communauté, et valorisent l’interdépendance.

«Les voix violentes et hostiles entendues par les patients dans les sociétés occidentales ne sont peut-être pas des caractéristiques inévitables de la schizophrénie», conclut Luhrmann.

Ce ne serait donc pas la maladie mentale elle-même qui crée la violence, mais la façon dont la culture américaine a façonné les symptômes de la maladie. Ce qui expliquerait peut-être pourquoi de nombreux schizophrènes américains passent à l’acte de manière violente lors de fusillades dans des écoles ou des cinémas, alors que dans d’autres pays, des maladies mentales similaires ne mènent pas à autant de violence.

Les auteurs expliquent que ces conclusions peuvent avoir des implications cliniques. D’après l’expérience des schizophrènes indiens et ghanéens, on peut déduire que tenter de faire taire les voix à tout prix –notamment en prescrivant des médicaments– n’est peut-être pas toujours le traitement idéal. Une autre approche consisterait à améliorer le rapport des schizophrènes avec leurs propres hallucinations auditives.

Dans cette veine, une équipe de professeurs de l’University College London a récemment utilisé un programme informatique afin que des patients schizophrènes puissent créer desavatars modelés d’après leurs hallucinations.

L’idée est de permettre aux patients de converser avec la «chose» qui leur parle sans cesse, comme une façon d’accepter l’existence de cette voix plutôt que de la repousser. Cette approche non médicamenteuse a donné de bons résultats sur de petits échantillons, et d’autres études sont en cours.

 http://www.slate.fr/story/90779/schizophrene

 

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4 commentaires »

  1. Sibylline Said:

    Je trouve cet article très intéressant. Je sais que dans les cultures plus en contact avec la nature (souvent animistes), les gens ont des croyances différentes des nôtres et croient à la réalité des esprits bienfaisants ou malfaisants. Cela aurait-il un lien? Par ailleurs, dans notre société, certaines personnes entendent des voix, mais elles ne sont diagnostiquées schizophrènes que lorsque ces voix sont négatives. Ceux qui sont malades, sont ceux qui ont mal…

    Socrate entendait des voix (mais toujours positives), Jeanne d’Arc aussi (elle parlait de Saints). Scott Peck, grand psychiatre américain, dans « Au-delà du chemin le moins fréquenté » a entendu aussi une voix blanche. Il en parle dans son ouvrage, mais cette voix l’a plus aidée qu’autre chose. Elle ne le parasitait pas et ce fut ponctuel.

    Le problème, bien sûr, reste les voix destructrices.

    J’avais entendu dire aussi que les gens qui entendent des voix n’en entendent que de leur langue maternelle. Même s’ils parlent couramment d’autres langues, elles ne se manifestent pas ailleurs. C’est donc bien qu’il y a un lien avec la culture…Les recherches sont encore embryonnaires sur le sujet…mais ça semble avancer un peu.

  2. Alain Said:

    C’est à rapprocher d’une étude qui montrait que dans les pays pauvres, les schizophrènes s’en sortent mieux que dans les pays occidentaux ou industrialisés, peut être du fait d’une moins grande stigmatisation.

  3. Lana Said:

    Je ne crois pas que les recherche soient embryonnaires, il y a pas mal de choses sur l’ethnopsychiatrie ou sur l’histoire des maladies mentales qui montrent que les symptômes sont influencés par la culture.
    Quant au fait d’entendre de voix, ce n’est pas forcément lié à la schizophrénie.

  4. murielle Said:

    C’est intéressant. Une infirmière psy anglaise me racontait que beaucoup de schyzophrènes de communauté afro-caribéenne (du Royaume-Uni) avaient des « voix communes » avec ceux de la communauté irlandaise. Parce que ces deux populations étaient celles les plus influencées par la religion et la peur de Dieu.
    En ce qui concerne UCL, c’est un pilote avec seulement 16 patients et vu comment les fonds et les accompagnements sont limités en ce qui concerne la psychiatrie au Royaume Uni, l’espoir de voir les patients bien suivis est limité.


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