Le problème avec le développement personnel appliqué à la schizophrénie

Déjà, le problème avec le développement personnel tout court, c’est qu’à force de vouloir une vie parfaite et être heureux tout le temps, on finit par se gâcher la vie et à être éternellement insatisfait. Parce qu’on n’arrive jamais à appliquer toutes ces recettes magiques, ces petits trucs qui ont l’air si simple et dont regorgent ces livres qui puent la guimauve. Personnellement, à force des les brasser par dizaines au travail, je finis par avoir des nausées.  Il y en a bien un ou deux qui vous expliquent en quoi le bonheur est un piège et ne penser qu’à ça la meilleure façon de se rendre malheureux, mais il faut bien les chercher avant de tomber dessus.

Mais quand on commence à appliquer le développement personnel à la schizophrénie, là, ça craint vraiment. C’est pourtant ce que fait la page facebook de Janssens, Schiz’autrement. Vu le nom de la page, on espère une vision nouvelle de la maladie, échapper aux bons conseils de monsieur et madame tout le monde (les mêmes qui viennent acheter en librairie « La Vie en rose, mode d’emploi » pour quelqu’un qui fait une dépression) ou au négativisme habituel et à l’infantilisation qu’on peut rencontrer dans certaines associations de proches. Bien, bien, bien.

Sauf que… non, pas du tout.

Déjà, sachez que le famille est essentielle pour s’en sortir. Vous n’avez pas de famille, une famille dysfonctionnelle ou aucune envie, comme le conseille Schiz’autrement, que vos proches vous accompagnent chez le psychiatre et tiennent un calendrier de vos symptômes? Tant pis pour vous, vous ne vous en sortirez pas. Ca vaut également pour le travail et la créativité. essentiels pour s’en sortir eux aussi. Donc, devenez un artiste qui a un bon travail et une famille sympa si vous voulez aller mieux. Facile, non?

Heureusement, Schiz’autrement nous donne des conseils concrets pour y arriver. Et c’est là qu’on tombe en plein dans le développement personnel et les bons conseils qu’on n’en peut plus d’entendre depuis qu’on est tombé malade. Mais puisque c’est une firme pharmaceutique qui nous le dit, et pas notre voisin de palier, allons voir ce qu’il en est.

« La vie n’est pas un problème à résoudre, mais une réalité à expérimenter »: certes, sauf que mon équilibre dépend d’un problème qui risque bien de durer toute ma vie ou au moins quelques décennies.

« Le bonheur est un art à pratiquer comme le violon »: et tant pis pour toi si tu ne sais pas jouer du violon, ou seulement par intermittence, le bonheur ne sera pas pour toi.

« Quoique que tu rêves d’entreprendre, commence-le. L’audace a du génie, du pouvoir, de la magie. »; l’angoisse qui paralyse? Connais pas! Ton rêve est délirant? C’est pas grave, vas-y à fond, c’est Janssens qui te le dit.

« Le bonheur le plus doux est celui que l’on partage »; bonne idée de dire ça à une population majoritairement célibataire et sans enfants. Tu es arrivé à trouver du bonheur dans des activités solitaires? C’est pas terrible, sache-le, les autres sont beaucoup plus heureux que toi.

« Quand on ne peut revenir en arrière, on ne doit que se préoccuper d’aller de l’avant »: traumatisé par l’HP, par la maladie? C’est bon, arrête et pense à autre chose!

« Le moment présent a un avantage sur tous les autres: il nous appartient »: tu te diras ça la prochaine fois que l’angoisse te détruira: au moins ce moment est à toi, profites-en!

« Qui vit sans folie n’est pas si sage qu’il croit »; et c’est reparti pour le couplet « on est tous un peu fous », sous-entendu: ne fais pas une telle histoire avec ta maladie.

coeur-rose

Bon, vous avez compris l’esprit. Heureusement, entre chaque aphorisme, Janssens nous rappelle l’importance de prendre son traitement (faudrait pas non plus perdre de vue le but véritable de la page). Parmi les gens commentant la page, il y a ceux qui trouvent ces conseils pertinents et ceux qui les remettent en cause. D’un côté les proches, de l’autre les schizophrènes (c’est juste une intuition). D’un côté ceux que ça rassurent, de l’autre ceux qui se sentent encore plus mal de ne pas être à la hauteur.

Allez, encore un aphorisme pour terminer: « Vivre sans espoir, c’est cesser de vivre ». Ben oui, c’est pour cela que tant de schizophrènes se suicident.

Merci Janssens pour les conseils, mais non merci. Définitivement, je n’aime pas la guimauve.

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4 commentaires »

  1. ski-zoo Said:

    je suis ravi de lire ton post car je pense exactement la même chose sur le développement personnel appliqué à la maladie. Je vais dans un hôpital de jour deux fois par semaine et chaque matin les infirmières notent des aphorismes, des proverbes ou autre phrase sensées nous faire réfléchir sur un tableau. Presque à chaque fois ce qu’il y a écrit m’énerve car je n’y vois que des recettes toutes faites qui nient l’angoisse, la peur, la différence et la maladie. Aujourd’hui c’était un truc du genre « La vie est aussi longue que l’on danse ou que l’on pleure ». Bref, sans commentaire… Je n’aime pas non plus la guimauve.

  2. Lana Said:

    Je te plains de devoir subir ça deux fois par semaine! Ca part d’une bonne intention, mais je trouve que ça ne fait qu’isoler plus dans la maladie. On se sent incompris ou on est jugé comme quelqu’un de négatif et ça n’aide pas.

  3. Il y a quelques temps j’ai parcouru par curiosité le rayon DP.

    Et outre ce dont tu parles, il y a aussi une vision NTcentrée de la timidité. Ces livres n’envisagent pas qu’il y ait des PTSD, des phobies sociales, des différences de mode de communication (autisme), la psychophobie et solophobie, etc derrière la « timidité ». Tout ça sans parler de la grossophobie et autre.

    En fait les NT « juste timides » (sans minimiser leur gêne) et les NA « timides » ça a peu de rapport, pourtant c’est toujours confondu.

    Même problème sur les conseils en matière d’études, de travail etc.

    Ensuite classisme à fond les ballons. Perspective classe moyenne (voire moyenne sup), de gens qui ont le temps l’énergie etc. Certains livres mettent même sur le même plan les problèmes de petits patrons (avec employés) et ceux des salariés « de base », ignorant superbement le contexte de classe.

    Enfin, hétérocissexisme, à fond les ballons aussi. Totale invisibilisation des LGBTQIAP (si il y a UNE mention de personnes homo c’est un miracle, et les autres que dalle).
    Pire encore, pour eux ton genre assigné EST ton vrai genre point. A la limite il y a « les homos plus féminins ou plus masculines » (qui restent des femmes ou hommes), mais c’est la seule déviation à la binarité jamais mentionnée (et encore du bout des doigts).

    Et parfois en cerise sur le gâteau sexisme.
    Stréotypes de genre parfois assez sales. Un des livres ouvertement antiféministe.

    Après il y a sans doute des livres mieux mais moi je suis tombé sur un florilège…

  4. Lana Said:

    Effectivement, ce genre de livres ne fait pas dans la diversité, c’est le moins qu’on puisse dire.


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