Du fou au collègue de travail

Thaïs Martel

Ils ont vécu la dépression, les troubles anxieux ou encore la psychose; ils ont reçu un diagnostic de schizophrénie ou de trouble bipolaire et, pourtant, non seulement ils travaillent, mais en plus leur tâche consiste à aider d’autres personnes qui souffrent d’un trouble mental. Ils sont pairs aidants.

Guylaine Cloutier et Sandrine Rousseau (Photo TC Media – Thaïs Martel)

La personne atteinte d’un trouble mental peut faire plus que se rétablir : elle peut se servir de cette expérience pour aider les gens. Voilà le postulat de l’Association québécoise pour la réadaptation psychosociale (AQRP) qui chapeaute le programme Pairs aidants réseau.Ce qui distingue les pairs aidants des autres intervenants, c’est l’obligation d’utiliser et de partager leur savoir expérientiel, leur vécu, découlant de leurs propres expériences avec un trouble mental dans le but de redonner de l’espoir, de servir de modèle d’identification et d’offrir du soutien et de l’information à des personnes qui vivent des situations similaires à celles qu’ils ont vécu.

Mais attention : il ne s’agit pas de raconter sa vie. «Un pair aidant est une personne qui s’est rétablie, qui a pris du recul. Il faut ne pas avoir eu de rechute depuis deux ans. Et il faut être formé pour utiliser son vécu à bon escient. Ce n’est pas un contexte d’échange mutuel», explique Sandrine Rousseau, agente de projet pour le programme Pairs aidants réseau. En d’autres termes, pas question pour le pair aidant de raconter ses petits soucis, mais plutôt de dire qu’il a vécu, par exemple, une période de grande anxiété et qu’il a utilisé telle ou telle stratégie pour la faire diminuer.

Un modèleDepuis plus de six mois, Corinne Escoffier rencontre une paire aidante. Pour la femme qui souffre de dépression depuis une dizaine d’années et qui a touché le fond l’hiver dernier, allant jusqu’à envisager le suicide, la rencontre avec quelqu’un qui avait vécu les mêmes difficultés a tout changé.

«Les pairs aidants, ce sont des gens extraordinaires qui s’en sont sortis et qui sont là pour aider les gens en détresse à aller mieux ou à guérir. Pour moi, c’est comme un psy et même plus efficace. Elle a vécu ce que j’ai vécu, elle est capable de ressentir la même chose. Si elle s’en est sorti avec tout ce qu’elle a vécu, je n’ai pas le choix de m’en sortir aussi», résume-t-elle.

Et l’aidant? Les problèmes de ceux qui ont connu les troubles mentaux ne pèsent-ils pas déjà assez lourd comme ça? Il semblerait bien que non. Au contraire. «Être pair aidant, c’est redonner au suivant, susciter l’espoir. On devient en quelque sorte un modèle vivant», indique Guylaine Cloutier, paire aidante et agente de projet pour le programme Pairs aidants réseau.

Être pair aidant, c’est redonner au suivant, susciter l’espoirGuylaine Cloutier

Quant à la possibilité de rechute, il semblerait qu’elle reste peu élevée. «On ne se laisse pas aller jusque-là. Si un patient nous chamboule trop, on reconnaît plus vite nos lumières jaunes avant qu’elles ne deviennent rouges», assure Mme Cloutier.

FormationLa formation pour devenir pair aidant dure deux semaines, en communauté. Les participants travaillent avec leur expérience de vie, apprennent à mettre des mots sur ce qu’ils ont vécu et s’initient aux principes du rétablissement. À cela s’ajoute le vécu que le programme Pairs aidants réseau compare à «des années d’expérience».

Les milieux qui accueillent ces travailleurs doivent aussi être préparés et formés. «C’est un défi pour les intervenants. On leur a dit pendant leurs études que c’étaient eux les experts. Et là, les pairs aidants arrivent, sans avoir fait de longues études, mais avec un bagage de connaissances. C’est souvent un acte d’humilité pour l’universitaire de reconnaître l’expertise de l’autre. Mais les bénéfices restent plus grands que les obstacles», termine Diane Harvey, directrice générale de l’AQRP.

Le congrès de l’AQRP aura lieu du 10 au 12 novembre à Montréal

Des chiffres et des constats-113 pairs aidants formés depuis formés depuis 2008-Une formation de 119 heures reconnue par l’Université Laval

-Les pairs aidants prennent en moyenne deux jours de congé de maladie de moins que leurs collègues non-usagers

-L’intervention de pairs aidants amène une diminution des jours d’hospitalisation pour les personnes souffrant de trouble mental

http://www.lanouvelle.net/Actualites/National/2014-10-21/article-3910742/Du-fou-au-collegue-de-travail/1

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7 commentaires »

  1. Anonyme Said:

    Bonjour, encore merci de tes informations.
    et de ta manière d’évoquer ce que peut traverser une personne schizophrène.
    Frédérique

  2. Lana Said:

    Merci de me le dire, ça fait plaisir.

  3. HIPPOCRATE Said:

    Les pairs aidants du fait qu’ils ont beaucoup souffert sont certainement plus capables d’amour vis-à-vis des autres psychiatrisés eux aussi souffrants que bien souvent des psys qui eux-mêmes n’ont souvent jamais souffert et en réalité n’ont fait souvent médecine que pour la carrière, les honneurs, l’argent… Quant aux médicaments psy ils ne font toujours que suspendre la maladie psy ! Ils n’agissent que sur les effets de celle-ci et pas sur leurs causes ! L’amour c’est tout le contraire… et lui seul peut guérir !

  4. Satyneh Said:

    Il y a un guérisseur (Patrice Malidoma Somé) d’une tribu africaine qui propose également cette idée en expliquant :
    « les maladies mentales sont un signe de « la naissance d’un guérisseur ».

    Certes il expose les grandes lignes de sa culture, qui est directement liée aux mondes spirituels, mais on peut tirer de sa philosophie assez spéciale le côté positif qu’il voit chez les schizophrènes (de futurs guérisseurs) et le côté négatif qui l’a choqué en visitant les hôpitaux psychiatriques (non seulement inadaptés mais en provoquent leur « démolition » dit-il). De plus, sa méthode dans le contexte spécifique de sa tribu n’est pas forcément adaptée aux réalités des personnes occidentales souffrant de schizophrénies. Mais au-delà de ses visions (sûrement culturelles à mon avis) d’entités qui veulent communiquer avec le futur guérisseur, ce qui est intéressant c’est qu’un jeune schizophrène après avoir fait quelques expériences dans sa tribu, a pu s’engager dans des études de psychologie.
    ( voir l’article ici : http://chamanisme.eu/ce-quun-shaman-voit-dans-un-hopital-psychiatrique/ )

    C’est un peu hors sujet ce que je rapporte (et même farfelu, j’en ai conscience) mais cela correspond à l’idée de compétence des « pairs aidants » pour accompagner les personnes malades.

  5. Lana Said:

    Merci pour le lien, c’est intéressant. Je crois que la façon dont la société accepte les différences jouent beaucoup dans le mieux-être. Notre société est hyper validiste, et toute personne qui ne peut coller au modèle dominant souffre beaucoup pour être intégrée.

  6. Sybilline Said:

    Satyneh,

    Je te suis totalement dans ta vision des choses. On ne peut écouter la folie si on s’en réfère à la norme. Je viens de comprendre dernièrement (mieux vaut tard que jamais!) que pour soigner quelqu’un qui est en souffrance, il faut être capable de se remettre en question. Cela demande un vrai travail intérieur. Les troubles de l’autre nous renvoient à nos propres failles. Beaucoup fuient devant cela ou se cachent derrière les médicaments (soin normatif par excellence). Si les médicaments peuvent servir de béquille, ce soin ne suffit pas. Il faut à un moment donné que l’autre vole de ses propres ailes, qu’il n’ait plus besoin de béquilles. C’est le rôle de rééducation (qui existe pourtant dans les soins du corps) que les hôpitaux psychiatriques ont oublié. Je rejoins totalement Hippocrate sur les vertus de l’amour.

    Soigner demande des efforts. Aimer quelqu’un qui souffre de ces troubles aussi…J’ai été bien éprouvée ces derniers temps, d’où mon silence. C’est important de former une communauté juste, d’avoir du soutien, car sinon, on se laisse aspirer par les tourbillons négatifs. Tout le monde doit travailler dans cette histoire, c’est ce qu’oublie parfois la psychiatrie normative!

    J’aime beaucoup ce passage de l’article que tu nous as envoyé:

    « En reformulant au sens de l’esprit occidental, nous qui vivons en Occident ne sommes ni formés ni éduqués pour traiter ou même reconnaître l’existence des phénomènes psychiques « le monde spirituel ». En fait, les capacités psychiques sont dénigrées. Lorsque les énergies du monde spirituel émergent dans une psyché occidentale, l’individu présent est complètement dépourvu pour les intégrer ou même reconnaître ce qui se passe. Le résultat peut être terrifiant. Sans le contexte approprié d’assistance dans le traitement de la percée d’un autre niveau de réalité, à toutes fins pratiques, la personne est « un malade mental ». Le dosage élevé des médicaments antipsychotiques aggrave le problème et empêche l’intégration qui pourrait conduire au développement de l’âme et de la croissance chez la personne qui a reçu ces énergies. »

    C’est parce que notre monde occidental est basé sur le matérialisme que la dépression est la maladie la plus répandue chez les adolescents (1ère maladie selon l’OMS). Il faudrait peut-être qu’on travaille là-dessus…

    Je discute d’ailleurs en ce moment avec la maman d’un jeune garçon souffrant de schizophrénie et qui l’a amené voir un shaman (Kirael): http://kirael.es/dharma-kaya/

    Pour le moment, les résultats ne sont pas très concluants. Il travaille sur les énergies d’amour et cela fait surgir les voix négatives…Il faut voir dans le temps. Mais l’approche est naturelle. Elle cherche beaucoup de solutions alternatives pour que son enfant s’en sorte: acupuncture aussi, association entendeurs de voix…Mais c’est dur financièrement et psychologiquement lorsqu’on sort du cadre. Elle est très courageuse, car elle aime son enfant et donne tout ce qu’elle peut. Je suis admirative!

    Bien à vous.

  7. Satyneh Said:

    Bonsoir Syblilline

    Je te remercie de ton commentaire qui mériterait que je réponde plus longuement et je le ferai dès que possible, mais je réagis pour l’instant à ce passage :
    « Si les médicaments peuvent servir de béquille, ce soin ne suffit pas. Il faut à un moment donné que l’autre vole de ses propres ailes, qu’il n’ait plus besoin de béquilles. C’est le rôle de rééducation (qui existe pourtant dans les soins du corps) que les hôpitaux psychiatriques ont oublié. »

    Je suis d’accord que les HP ont oublié des choses essentielles mais je considère que « voler de ses propres ailes » est un délire de névrosé. Un délire de liberté. Et le « il faut » couplé à « voler de ses propres ailes » je le vois comme une injonction de névrosé (faudra un jour que je développe ce que j’entends par « névrosé ».)

    Parce que d’après moi, un apport extérieur pour un mieux être est toujours une béquille, et à ce titre, peut être considéré comme un médicament : que ce soient des pilules chimiques, des tisanes dites naturelles (qui pourtant ne se sont pas concoctées toutes seules mais d’après un savoir faire), des rituels, des techniques dites spirituelles, de l’accompagnement psychologique, du soutien bienveillant, de l’amour, de la nourriture, ce sont des apports extérieurs avec lesquels on entre en interaction, il y a un échange d’éléments, et les uns ne sont pas plus ou pas moins béquilles que les autres.

    Et, entre parenthèse, si les dosages élevés des antipsychotiques peuvent être néfastes, on sait aussi que les dosages élevés des décoctions de plantes peuvent produire l’effet inverse que celui escompté (rien que le thé à forte dose peut endormir et la camomille trop infusée peut énerver, les plantes ne sont pas anodines et selon leur dosages certaines peuvent devenir des poisons).

    D’ailleurs, même l’expression « voler de ses propres ailes » fait oublier que pour voler, il faut de nombreuses conditions qui participent et de l’oiseau et des multiples facteurs autour de l’oiseau et que pour y parvenir il y a interdépendance, c’est un tout.
    Mais je m’égare.

    Mon premier message était pour dire que la manière dont on voit les gens peut avoir des répercussions bénéfiques ou négatives, et là-dessus je te rejoins car ta réponse montre qu’on est d’accord sur ce point. Mais il y a aussi la manière de considérer comment ils se soignent. Si pour certains les médicament les aident, je n’aurais rien à dire à cela, si pour d’autres ce sont des rituels, ben c’est pareil, parce que je ne suis pas à leur place.
    Ce qui est dommage, c’est d’empêcher les possibilités de chercher des alternatives, mais ce qui est tout aussi malheureux, c’est de constater, du côté des adeptes de solutions alternatives, une incohérence qui est de dénigrer ceux qui ont besoin d’autres aides qui n’entrent pas dans les critères de leurs solutions alternatives, c’est incohérent car « alternatif » veut dire « autre », non ?


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