POUR CEUX QUI NE SAVENT PAS CE QU’EST UNE CRISE DE SCHIZOPHRÉNIE AIGÜE, JE VAIS VOUS RACONTER LA MIENNE

Par Daniel Smith

l y a un an, je ne savais plus qui j’étais.

Tout a commencé quand mes insomnies sont apparues. En deux semaines, j’ai progressivement eu de plus en plus de mal à m’endormir. Jeune homme de 24 ans et fumeur de weed occasionnel, je n’avais jamais connu de tels dérèglements. C’était étrange. Dès que je mettais au lit, je n’arrivais plus à mettre mon cerveau en veilleuse. Je ne pouvais plus contrôler le flot de mes pensées, qui gonflait démesurément. Certaines nuits, je m’enfouissais au plus profond de ma couette, m’agrippant le visage des deux mains et murmurant : « Ferme. Ta. Putain. De. Gueule. »

In fine, j’arrivais à m’endormir ; parfois. Mais je me réveillais confus, comme si j’avais l’impression d’avoir oublié un rendez-vous. Je perdais l’appétit. Avant, à la seconde où j’ouvrais les yeux, je me précipitais me verser un bol de Frosties. Au lieu de ça, je me réveillais chaque matin la gorge nouée par une sensation étrangère. Je n’avais pourtant aucun mal à poursuivre mes activités quotidiennes, me disant simplement que je devrais plutôt réduire ma consommation de résine.

J’allais donc au boulot (je travaille chez un caviste), essayant juste de refouler ce qui se passait la nuit dans un coin de mon cerveau. Ces journées n’ont pas accéléré ma dégringolade ; mais en y repensant aujourd’hui, je crois que j’avais déjà du mal à soutenir une conversation.

Quand mon patron me demandait de m’occuper d’une livraison, il me fallait quelques instants avant de piger ce qu’il m’avait dit, comme si trois personnes parlaient en même temps – je ne saisissais pas une instruction pourtant évidente.

J’avais aussi l’impression que les bouteilles au-dessus du comptoir allaient tomber. Je jetais sur elles un œil inquiet – et les voyait bien en place. J’entendais tout le temps des téléphones sonner, avec des tonalités différentes, même dans l’entrepôt, où il n’y en avait pas. Je n’étais pas plus inquiet. Je disais que tout allait bien, que je ne dormais pas très bien certes, mais que ce n’était pas plus grave que ça. Un mec au boulot m’a refilé des somnifères. Ils ont été plutôt efficaces, même si je me réveillais dans le coltard. Je me foutais bien d’aller boire des coups ou de jouer au foot le week-end. Tout ce que je souhaitais, c’était dormir.

Il m’a fallu deux semaines pour comprendre que mes insomnies cachaient un truc plus sérieux. La pieuvre de mes pensées, comme j’avais fini par appeler ce phénomène, devenait de plus en plus envahissante à chaque nuit. C’était effrayant. Un soir, alors que je matais Homeland, j’ai eu ce que j’ai interprété comme une crise d’angoisse. Je savais  comment se déroulaient ces crises ; une de mes ex y était sujette. Une fois, elle avait du s’allonger en plein cinéma et s’était mise à respirer très fort pour refouler ses haut-le-cœur. Spectacle terrible à voir. Cette nuit, je tremblais de tout mon corps, comme s’il faisait un froid de gueux ; seul mon cerveau bouillonnait. Et il y avait cette cacophonie dans mon crâne, comme si plusieurs personnes discutaient sous mon oreiller. La folie me gagnait.

Dans ma chambre, tandis que le soleil se levait et que mon réveil sonnait l’heure du turbin, j’ai ressenti un besoin impérieux : voir ma mère.

Heureusement, seul un escalier nous sépare. Je n’ai pas encore pu me décider à déménager – je n’en ai pas les moyens, aussi. Je l’ai appelée au téléphone. J’étais intimement persuadé que, dès le seuil de ma porte franchi, mon crâne exploserait et mes entrailles se déverseraient sur le sol comme de la pâté pour chien. Elle a décroché : « Oh, pour l’amour de Dieu, Daniel*, prends-toi en main » m’a-t-il semblé entendre. J’ai fondu en larmes. Je l’ai entendu jeter son téléphone et se précipiter à ma rencontre.

Lorsqu’elle a ouvert la porte, elle suffoquait. Je ne m’en souviens pas mais, à l’en croire, j’étais en train de démonter les quatre télécommandes de ma télévision et mon matelas était couvert de composants électroniques, de pisse et de sang. J’étais assis là, en caleçon, pleurant et lui disant que quelqu’un m’avait « enlevé ». Elle a appelé une ambulance.

À partir de là, mes souvenirs sont d’autant plus confus. A priori, quand les ambulanciers sont arrivés, je croyais qu’ils me prenaient en photo. J’ai essayé de les frapper. Je leur ai hurlé dessus, leur précisant que prendre ma photo était contraire à la loi. Et tout ça alors que j’étais souillé d’urine et d’hémoglobine.

Du trajet vers l’hôpital, je ne me rappelle que de ma mère qui me tenait les jambes allongées sur le brancard. Je hurlais ; je ne voulais pas que l’on roule sur l’autoroute parce qu’il y avait des « gens cachés dans les radars ». Mes souvenirs de cette nuit aux urgences forment un fatras confus d’aiguilles, de voix apaisantes et de flash de mes avant-bras menottés.

Un scanner comparant les zones du cerveau d’un patient schizophrène (à droite) et celles, plus actives, d’un patient lambda (à gauche), au cours du même test de mémoire.

Ce que je viens de raconter s’appelle un épisode psychotique, très fréquent chez les patients atteints de schizophrénie aiguë. Une psychose, c’est une perte ponctuelle de contact avec la réalité. Elle peut survenir brusquement ou – comme le plus souvent chez les schizophrènes – se développer petit à petit et soudain se manifester. C’est ce qui m’est arrivé. Je suis resté à l’hôpital une semaine et demi. J’y ai commencé un traitement anti-psychotique dès mon arrivée. Le mec qui partageait ma chambre se chiait dessus toute la journée, larguant une joyeuse odeur partout dans la pièce.

J’ai un bon souvenir du jour où je suis revenu à la réalité – après que mon corps a réussi à métaboliser tous les médicaments ingurgités. C’est lorsque mon frère m’a rendu visite, avec ma mère. Ce jour-là, nous avions regardé ensemble trois épisodes de Breaking Bad à la suite, sur iPad. Une vanne de Saul m’a fait rire et j’ai eu l’impression que je retrouvais quelque chose, comme si les rideaux que l’on avait tirés sur ma vie se rouvraient enfin. Le soir, j’ai réussi à avaler un repas complet.

Ma guérison fut elle aussi, semée d’embûches. Le plus souvent, c’était des crises d’angoisses qui me saisissaient dès que j’avais un flash de ce qui m’était arrivé. Dès qu’on m’a donné l’autorisation de rentrer chez moi, un travailleur social est venu me voir toutes les semaines pour vérifier que je suivais bien mon traitement. Il me demandait comment j’occupais mes journées, m’encourageait à faire des balades avec ma mère et surtout, à reprendre contact avec mes amis.

Mon meilleur ami, Sam*, a été tellement inquiet pour moi qu’il n’en dormait plus la nuit. Un par un, tous mes proches m’ont envoyé des textos de soutien. Tous m’ont faire part de leur impatience de se refaire un foot avec moi, dès que mes pauvres jambes pourraient à nouveau me porter.

Les psychiatres de l’hôpital m’ont recommandé de suivre une thérapie en marge de l’hôpital. C’est comme ça que j’ai rencontré Greg, mon psychiatre. Les anti-psychotiques m’ont calmé pendant un moment. Je me sentais patauger dans la mélasse, mais mon cerveau n’avait pas été aussi détendu depuis de nombreux mois. Greg m’a appris à donner du sens à ce qui m’était arrivé. Il me disait toujours que ça ne sert à rien de dire que l’on a « perdu la tête » – ton esprit est toujours là, sauf qu’il est malade. Je devais juste être conscient que j’étais malade. Je devais me faire à l’idée.

« Accepter » a été le plus difficile. La frustration, comme je l’ai appris, est un sentiment proche de l’anxiété. Ma mère m’emmenait tous les après-midi marcher pendant une heure, me laissant à mi-chemin avec pour mission de ramener du lait ou du beurre. Ces jours-là, des souvenirs me revenaient. « Foutre de Dieu, me disais-je, pourquoi tu ne peux pas être normal ? » Je devais alors faire une pause, respirer profondément et me dire à haute voix : « Je suis normal ; je suis malade et dois juste me reposer. »

Six semaines après mon départ de l’hôpital, je me suis mis à squatter à nouveau chez mes potes. Je ressentais toujours une légère douleur interne lorsque la télé était trop forte ou quand tout le monde parlait en même temps. Je le leur disais. Ils ne se formalisaient pas. Personne n’a eu pitié de moi non plus, ce dont je les en remercie.

« Je suis réaliste quant à mon diagnostic ; je rechuterai un jour et ça me déprime à l’avance. »

En mois de dix semaines, j’étais de retour au boulot, à mi-temps. Mon patron a fait preuve d’une empathie remarquable. Alors que j’étais à l’hôpital, il a appelé ma mère pour lui faire savoir qu’il me gardait et qu’il attendrait le temps que je sois remis sur pieds. Au début, je ne voulais pas qu’il me considère comme un handicapé. J’ai 25 ans, pas 60. Je voulais juste redevenir la même personne qu’avant. Il m’a fallu du temps pour apprécier la sollicitude dont faisaient preuve les gens à mon égard, ne pas la considérer comme de la complaisance.

Un an déjà depuis cette crise, et je ne suis pas encore guéri. Je vis avec. Ma libido pointe à nouveau le bout de son nez (même si ce n’est pas gagné). J’ai repris du poids, aussi – mais ce ne sont que de petites victoires, comparées à ma santé mentale recouvrée.

Je voulais vous raconter mon histoire, car avant que je sois diagnostiqué schizophrène, je voyais cette maladie comme une condamnation à mort. Quand on vous parle de personnes atteintes de schizophrénie, vous les imaginez en camisole. Vous imaginez un mec seul face à son monde intérieur peuplé de voix surnaturelles et de fantômes. Vous êtes loin du compte – ou du moins, si la maladie est traitée correctement. Avec les bons médicaments, et si vous commencez le traitement assez tôt, vous pouvez vous remettre rapidement des crises de schizophrénie aiguë, tout comme des tas d’autres maladies mentales.

De fait, je suis réaliste quant à mon diagnostic ; je rechuterai un jour et ça me déprime à l’avance. Mais depuis que je sais que je peux en guérir, le futur n’est plus aussi terrifiant pour moi. Je suis de retour au boulot, j’ai une vie sociale, je me maintiens en forme et joue aussi bien au football que l’année dernière. Je me suis même pris des vacances.

Si un jour vous aussi, vous vous sentez lâcher prise, allez voir un médecin. N’hésitez pas à réclamer un rendez-vous en urgence. Même si vous trouvez ça exagéré, exprimer devant quelqu’un ce qui vous tourmente est la meilleure des solutions. S’il le faut, appelez le Samu. Je sais d’expérience que se renfermer est la pire des choses à faire. Et n’oubliez pas que les gens sont toujours plus sympa que vous le pensez.

 * Les prénoms ont été modifiés.

http://www.vice.com/fr/read/crise-de-schizophrenie-293?utm_source=vicefb

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Un commentaire »

  1. Marc Said:

    Parfois on entend certains spécialistes dire que la drogue, sinon est la cause de la schizophrénie, du moins peut la révéler. Donc à tous les excellents conseils ci-dessus on pourrait peut-être rajouter : arrêter la drogue (ou ne pas commencer)
    Ceci dit je n’y jamais touché et cela ne m’a pas empêché de devenir malade. Alors….


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