Nous ne sommes pas des exceptions

« Tu es une exception. » Combien de fois n’ai-je pas entendu cette phrase? Voire « Très calée, Lana, pour une psychotique » de la part d’un infirmier. J’avais fini par le croire. Et à douter du bien fondé de ce que je disais. Au nom de qui pouvais-je parler, que pouvais-je critiquer, que valait mes idées, puisque j’étais une exception? Je rencontrais des usagers de la psychiatrie qui me ressemblaient, qui partageaient mes idées, en me disant que c’était eux aussi des exceptions. Jusqu’à ce que je me dise que ça faisait beaucoup d’exceptions, quand même, mais sans vraiment mettre le doigt sur le noeud du problème.

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Et puis, j’ai lu cette phrase, de Robert W. Surber, dans « Pour des usagers de la psychiatrie acteurs de leur propre vie », chez Erès: « Ma première réaction,  partagée par mes collègues de travail, a été d’expliquer ces témoignages par le fait qu’ils venaient de personnes non représentatives de la moyenne de la population hospitalisée ou qui étaient soignées sans leur consentement, et n’étaient donc pas en mesure de savoir ce qui étaient le mieux pour elles lors de leur hospitalisation » Ca a été sa réaction suite aux témoignages d’usagers déçus des soins en psychiatrie.

Ensuite, j’ai pensé aux travailleuses et travailleurs du sexe. Quand ils se réunissent en syndicat, quand ils disent choisir leur travail en connaissance de cause, quand ils demandent des droits et dénoncent la criminalisation de leurs activités, on leur répond « Vous êtes une exception. Vous n’êtes pas représentatifs ». Leur parole n’est audible quand s’ils disent vouloir sortir de la prostitution. Leur parole n’est audible que quand elle est confisquée, par les associations abolitionnistes la plupart du temps. Eux, ils ne savent pas ce qui est bon pour eux.

Il est frappant que la réaction à la demande d’une plus grande justice de la part de deux groupes marginalisés soit la même. Cette réaction, c’est celle d’un paternalisme bon ton: « On veut votre bien, vous ne savez pas ce qui est bon pour vous » ou « Toi, tu es une exception, tu ne peux pas parler pour les autres ». Cette réaction, c’est celle de ceux qui ne veulent pas entendre que ces groupes marginalisés peuvent très bien savoir ce qui est bon pour eux, mieux que n’importe qui d’autre. Celle de ceux qui justifient la maltraitance en psychiatrie ou la criminalisation de la prostitution, au nom du bien commun. Mais de quel bien commun? Celui des usagers et des travailleurs ou celui de la société? Cette société qui a une image du pauvre malade mental, de la pauvre prostituée et ne veut pas voir le quotidien des personnes derrière les images d’Epinal. Ca l’arrange, elle peut penser pour eux, car on ne laisse pas impunément penser les marginaux.

Qu’on ne s’y trompe pas, « Tu es une exception », ce n’est pas un compliment, c’est une façon de dire « Tais-toi ». Ca veut dire « Reste dans ta position de pris en charge, ne pense pas, ne critique pas, ne prends pas ta vie en main, ne nous dérange pas ».

Ce n’est qu’en parlant, en pensant, en critiquant, tous, chacun à notre niveau, que nous montrerons que nous ne sommes pas des exceptions et que nous pourrons faire changer les choses.

Un commentaire »

  1. L’exception a vocation à parler pour et avec tous les autres, c’est ce qui en fait une exception. Je crois que beaucoup de soignants sont submergés par les malheurs qu’ils voient et en rencontrant une ou des personnes éveillées, ils parlent d’exception. C’est une manière d’être optimiste.


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