Les neurotypiques et moi

Parlons ghetto (je déteste ce mot mais c’est celui qu’on a utilisé pour me parler du « problème »).

Ca étonne souvent les gens, mais tous mes amis ont des troubles psys. Ca s’est fait comme ça, mais ce n’est sans doute pas un hasard.

On m’a accusée un jour de vouloir vivre dans un ghetto parce que je fréquentais un forum sur la schizophrénie. Alors même que j’ai un travail, avec des collègues neurotypiques (NT, en opposition à neuroatypiques, NA) et que je vois ma famille qui est parfaitement NT elle aussi. Je dirais donc plutôt que si ghetto il y a, c’est dans celui des NT que je vis la plupart du temps. Mais comme on le sait tous, les blancs classe moyenne hétérosexuels sont les seuls à vivre entre eux sans qu’on puisse les taxer de ghetto. Ils sont le monde, le seul valable, et celui dans lequel on doit tous avoir envie de vivre, en s’y conformant le plus possible et en ne la ramenant pas sur nos particularités. On devrait avoir envie de vivre dans un monde qui ne veut pas de nous, mais on n’en est pas à un paradoxe près dans le monde merveilleux des NT.

téléchargement (20)

Mais, moi, ce monde, il me fatigue un peu. Je n’ai pas les mêmes préoccupations que les gens qui y vivent, et ça finit par me rendre un peu malheureuse. Ce n’est pas que je voudrais forcément d’un mari une maison des enfants, mais à force d’être au milieu de gens qui ont ça, parlent de ça, ne se préoccupent que de ça, je me sens différente parce que je ne partage pas les mêmes centres d’intérêts. Je me fais un peu l’impression d’être une extraterrestre.

Là, je viens de faire un tour sur un groupe consacré à la schizophrénie, et je soupire devant la présence des parents de schizophrènes. Parce qu’ils sont tellement NT. Leurs petites phrases sur le bonheur, les montagnes à gravir, les fleurs et le soleil, j’ai juste envie de dire « au secours ». C’est tellement éloigné de notre expérience, c’est tellement NT centré, si l’on peut dire. Comme je l’ai déjà dit, la guimauve, ce n’est pas mon truc. C’est pour ça que je n’apprécie que les NT cyniques, sans doute. Les NA, à ce jour, je n’en ai pas rencontrés qui soient attirés par la guimauve, même s’ils existent sans doute, mais disons que statistiquement il y en a moins.

Donc, oui, quand je sors du ghetto NT (qui n’en est pas un bien entendu), quand je peux choisir mon ghetto, je choisis des gens qui me ressemblent, avec qui je peux parler librement et sans paraître bizarre, parce qu’il en va de ma santé mentale. Ce que vous faites tous les jours sans vous en rendre compte, sans même vous poser la question et sans que jamais personne ne vous le fasse remarquer, donc merci de ne pas le reprocher aux autres.

Publicités

14 commentaires »

  1. L'Eau Rence Said:

    Je comprends juste… totalement.
    Pas schizo, mais borderline ou truc du genre pour ma part (Je dis « truc du genre », parce que ce diagnostic a été évoqué, puis remis en doute, par le même psy, et que à vrai dire, je m’en fous un peu parce que je ne ressens pas personnellement le besoin d’un diagnostic) (ce qui n’est pas une critique envers les personnes qui en ressentent le besoin, hein. On ne fonctionne pas tous.tes pareil là dessus, c’est tout), et ouais, clairement, toutes les personnes dont je suis proche ont des troubles psy.

    C’est même assez troublant, parce que même dans des contextes « complètement hors sujet par rapport à la psychiatrie », genre dans mes collègues de taf ou parmi des personnes avec qui je partage des loisirs… ben quand je me rapproche d’une personne, que je me sens proche d’une personne… Dans 95% des cas, en faisant mieux connaissance, on finit par aborder le sujet des troubles psy, et par constater qu’on en a tous.tes les deux.

    Et, ouais, besoin de ne pas être « la bizarre de service ». De pouvoir parler crises d’angoisses, de ne pas avoir à me préoccuper du fait que la personne remarque mes cicatrices d’automutilation, ce genre de trucs là. De ne pas risquer de me faire regarder avec des yeux comme des soucoupes parce que « omg c’est trop weird ce qu’elle raconte ».

    J’ai aussi eu droit au refrain sur « c’est malsain, c’est se complaire dans ses troubles »…

    Mais sérieusement : si je n’avais pas fréquenté des gens « comme moi » au moment où j’allais le plus mal, je pense que tout simplement, je me serais foutue en l’air.
    Je pense que les potes connu.es sur le forum sur l’automutilation dont je suis admin, à l’époque où je ne gérais absolument rien, ils m’ont littéralement sauvé la vie.

    Donc bon, malsain, malsain… Ca me fait beaucoup rire, hein !

  2. Laura Said:

    C’est drôle, à première lecture j’aurais tendance à me dire « elle exagère », car je suis encore une psychotique qui ne s’accepte pas : je trouve toutes les excuses du monde aux affreux qui se répandent en propos blessants sur la maladie. Je plaide coupable.Et puis, en fait… c’est tellement juste et bien exprimé. J’ai peur des non-psychotiques. Je ne sais jamais bien. Faut-il avouer sa maladie, la cacher? « Non, je ne devrais pas avoir honte, allez-vous faire foutre, je suis folle » et puis « non, ils me rejetteront ». Et ces remarques pas très finaudes, lorsque je tente d’expliquer un comportement bizarre par ma maladie (lorsque c’est vrai), du genre « tu pourrais faire des efforts, ta maladie n’est pas une excuse ». Ah mais j’aimerais avoir leurs capacités cognitives (pas que les psychotiques soient cons mais la maladie affecte mes propres capacités, j’ai l’impression), leur bonheur, leur absence d’angoisse, de dépersonnalisation, d’angoisses de morcellement et autres noms barbares. Mais je les déteste, leurs sourires narquois, leurs « un conseil: tu devrais cacher ta maladie ». Oui mais cette maladie, c’est moi. C’est horrible de se nier à ce point pour leurs beaux yeux. Je suis tellement reconnaissante de ton travail sur ce blog. Merci.

  3. Lana Said:

    Oui, c’est dur de trouver le juste milieu entre ce qu’on est et ce que les autres voudraient qu’on soit. Je ne sais pas si on peut trouver durablement sa place dans ce monde en étant psychotique. Les psy voudraient qu’on s’intègre à ce monde, qu’on ne reste pas « entre nous » mais ce monde n’est pas prêt à accepter les différences, alors qu’est-ce qu’il reste? Une intégration de façade? Avec la solitude derrière?

  4. Laura Said:

    L’intégration de façade, c’est ce que je vis en ce moment. J’ai perdu beaucoup d’amis « neurotypiques » en ce moment à cause des délires. Le délire, c’est une passoire, ça trie tes vrais amis du reste, tout l’immense reste.

    La schizophrénie est impossible à imaginer, vue de l’extérieur. Expliquer à quelqu’un que tu es dépersonnalisé, que tu te sens contrôlée par une force étrangère, etc. Tu passes pour une ahurie. Mais la sensation est là, elle, atroce.

  5. Lana Said:

    Même mes angoisses, je n’en parle pas aux gens, alors la dépersonnalisation, etc, non, c’est impossible. Mais ils m’arrivent parfois de me sentir bien parmi les gens, j’espère que ce sera ton cas aussi.

  6. Anonyme Said:

    je suis rester deux ans avec un schiso c’étais un amour aujourd’hui ca fais deux mois qu’il ma quitter et je suis triste il me manque beaucoup je ne sais pas si il reviendras un jour en deux ans il ma quitter plusieurs fois mais là je pense que c’est pour de bon je vous souhaite beaucoup de courage battez vous pour cette maladie mon ex son traitement à baisser et ses injections aussi peut etre un jour il n’aura plus d’injection je lui souhaite du fond du cœur meme si il ne veut plus de moi

  7. Lana Said:

    Courage dans ces moments difficiles…

  8. Laura Said:

    Une remarque : c’est « fou » comme cette maladie est courante. Récemment, j’ai rencontré deux nouveaux amis, au hasard de conversations, j’ai appris qu’ils étaient diagnostiqués schizophrènes! Il faut croire que l’on s’attire comme des aimants. Je les ai rencontrés de manière aléatoire, sans aucun rapport avec un quelconque service psychiatrique.

  9. Lana Said:

    Oui, une personne sur cent est schizophrène. On n’a pas l’impression parce qu’en général on le cache, mais c’est courant. Et puis je crois aussi qu’on se reconnaît un peu entre nous.

  10. Laura Said:

    D’ailleurs, ces rencontres me confirment les dires de ton article : JAMAIS je n’ai ressenti une telle proximité entre moi et les autres. Je me sens tellement bien avec mes amis schizophrènes, tellement comprise.

  11. Sibylline Said:

    Bonjour Lana,

    Cela fait longtemps que je n’ai pas écrit, même si j’ai recommencé à lire tes articles depuis quelques mois.

    J’aimerais bien un jour, si tu le sens, que tu nous expliques ce que tu entends par « guimauve ».

    Parfois, je sens un fossé entre ce que je ressens et ce que la personne que j’aime perçoit, mais pas toujours…J’ai même l’impression que lorsque nous sommes justes tous les deux, on se comprend très bien, les choses se font sans difficultés. Demander le respect, avoir besoin de douceur et d’affection, est-ce que tu pourrais appeler cela la pensée « guimauve »? L’Amour est du côté de la lumière: comment le définir lorsqu’on souffre? Peut-on en parler sans paraître vivre dans un monde de bisounours et comment? Si tu te sens inspiré sur ce sujet, j’aimerais bien que tu en parles, car je ne comprends pas tout.

    Ta petite BD sur la liberté d’expression m’a fait beaucoup rire!

    Par contre, évidemment, pour en revenir à ton article, je trouve inadmissible qu’on te parle de ghetto lorsque tu discutes avec d’autres personnes atteintes de schizophrénie. Je crois qu’on a besoin de communiquer, de savoir ce que l’autre ressent et surtout de justesse, ce que tu parviens à faire dans tes articles et c’est ce qui soulage (tout le monde! et même ceux qui râlent, car sinon, ils ne reviendraient pas).

    C’est le seul blog que je connaisse qui cherche à expliquer de façon lucide la maladie, avec justesse, sincérité et pédagogie. On en a besoin, car sinon, on ne se comprend plus et c’est la cacophonie.

  12. Lana Said:

    Bonjour Sibylline,

    quand je parle de guimauve, je pense plutôt au genre de phrases style « regarde par la fenêtre et tu verras que la vie est belle », le genre de phrases qu’on voit parfois sur facebook, qui simplifie les choses en faisant passer la vie pour le pays des Bisounours. Mais je ne considère pas du tout qu’avoir besoin d’affection et de respect, c’est de la guimauve, pour moi ce sont des besoins fondamentaux. Je ne sais pas si je suis très claire.
    J’ai souvent pensé à toi et je suis désolée si je t’ai blessée par le passé.

  13. Alain Said:

    Bonjour Lana,

    Sybilline m’a dit qu’elle avait apprécié ta réponse sympa.

  14. Sibylline Said:

    Bonjour Lana,

    Je te remercie pour ta réponse. Je ne veux pas envahir ton site comme j’ai pu le faire par le passé, si bien que j’ai attendu quelque temps pour te répondre. Alain a gentiment pris le relais en attendant.

    Je comprends bien ton explication.

    Merci aussi de mettre des mots sur ce qui paraît parfois abscons. C’est grâce à cela qu’on avance. Je suis assez susceptible parfois et je pense qu’il faut éviter les dialogues de sourd. Il est de temps à autre difficile de s’entendre.Cela ne signifie pas que l’autre n’a plus rien à nous apporter. Je lis toujours tes récits d’expérience avec grand intérêt. Je suis aussi très heureuse que tu songes à devenir pair-aidante. Je trouve cette initiative tellement humaine et source d’espoir pour la psychiatrie qui souffre. Les gens en souffrance ont besoin de gens comme toi qui réfléchissent et connaissent ce chemin, puisque tu as traversé beaucoup d’épreuves. Ceux qui ne l’ont pas vécu n’ont pas la même approche.

    Ma voisine qui a été très longtemps assistante sociale en psychiatrie m’a beaucoup parlé l’autre jour. C’est quelqu’un qui s’est donné à fond dans son métier, avec passion. Elle me disait que le fait que son fils aîné soit handicapé physique l’a beaucoup aidée dans son métier. Elle connait la souffrance, le jugement des autres… Cela a augmenté sa compassion. En effet, elle s’est sentie extrêmement coupable, puisqu’il a été handicapé lors de l’accouchement. Elle a donc fait un long travail sur elle.

    Bien à toi,

    Sibylline.

    P.S: il est vrai que j’ai du mal à accepter qu’il n’y ait pas toujours de solutions immédiates à un problème donné, c’est pourquoi j’ai préféré me taire…


{ RSS feed for comments on this post} · { TrackBack URI }

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :