Tomber et se relever ou Ce qu’a été ma schizophrénie

Vivre enfermée dans l’autre monde. Du sable noir et une mer noire jusqu’à l’horizon, des statues de sable noirs et moi qui crie au milieu. Marcher à côté de moi-même, agir comme un robot, parler comme un automate.

Ne communiquer vraiment qu’avec des gens qui n’existent pas, Nadège et Renaud, mes doubles extrêmistes. Nadège dans sa robe de nuit d’hôpital, Renaud suicidé. Ils me tiennent compagnie, me tiennent chaud, dorment dans mon lit.

Etre dévorée, dévorée, dévorée par l’angoisse. Clouée au lit par la douleur.

Monter un escalier en s’arrêtant à chaque marche pour pleurer. Pleurer dans un coin de la douche, dans mon lit, assise par terre dans la salle-de-bains, au cours, dans la rue.

Se couper pour souffrir moins, pour se soigner car ça je sais soigner, pour espérer appeler à l’aide sans parler.

Se taire, parce que parler est trop difficile. Se taire dans tous les sens du terme.

Etre transpercée par le regard des autres. Dessiner des yeux parce que les yeux des gens aux dents pleine de sang sont partout, comme l’oeil de Dieu était dans la tombe. Etre le centre ridicule du monde, les jambes flageolantes, les mains qui tremblent. Etre celle que tous détestent.

Ne pas se reconnaître dans le miroir. S’y parler des heures. Parler des heures à des gens qui ne sont pas là.

Avoir le corps qui se transforme, quatre yeux, des yeux derrière la tête, le cerveau qui s’écoule de ma boîte crânienne fendue. Regarder mes membres comme s’ils n’étaient pas à moi. Ne plus avoir de peau, être transparente, toutes pensées visibles. Etre poreuse, traversée par les gens, envahie par le monde.

Ne pas croire en Dieu, mais s’accrocher à des images de la Vierge ou une satue de saint pour être sauvée de la maladie.

Marcher dans un monde mouvant, grimper des marches qui se dérobent sous mes pas.

Des voix dans la tête, qui passent comme des courants d’air, effrayantes parfois.

Vouloir mourir à chaque instant, supplier pour ne jamais se réveiller, mais être toujours en vie, malgré tout. Ne pas comprendre comment on peut vivre malgré une douleur pareille. Etre morte, regarder les autres, ils sont vivants et je suis morte. Etre pire que morte, car des vivants il ne me reste que les larmes et la douleur.

Pisser le sang pendant des années sous des yeux indifférents. Tomber dans un puits sans fond. Avoir mal, si mal et si peur. Ne rien comprendre.

Et un jour, se relever. Aller mieux.

Se demander si tout ça a bien été réel, tant c’est incroyable.

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13 commentaires »

  1. Laura Said:

    Bonjour Lana,

    tu sais le coup des yeux de la tête et du cerveau qui s’écoule m’est arrivé, c’était absolument terrifiant. horrible! alors si je ne peux comprendre toute ta singulière souffrance, je crois que tu as raison sur tous ces points.

    l’angoisse de ne pas se reconnaître dans le miroir, je connais aussi, c’est si désespérant que l’on songe au suicide, à la corde dans ces moments. une question : est-ce que tu reconnais ta maladie dans cette vidéo?

    moi oui et je me demandais si c’était le cas pour d’autres: si ce n’est pas le cas, je comprendrai.

  2. Merci pour ce texte, ces confidences bouleversantes, qui éclaire ce gouffre insondable dans lequel vous vous débattiez et que vous regardez à présent à l’air libre. Difficile bien entendu de pleinement comprendre, mais entrevoir, oui. J’ai un fils autiste et même si c’est très différent, cela me permet d’approcher un tant soit peu votre souffrance.

  3. Lana Said:

    Laura, c’est la première fois que que quelqu’un me dit avoir vécu la même chose avec les yeux et le cerveau qui coule, jusque-là j’avais juste entendu parler du truc du cerveau dans un livre. Je ne me reconnais pas totalement dans la vidéo, mais j’y reconnais le sentiment de se sentir ma à l’extérieur, mal regardée par tout le monde.
    Francis, merci pour vos mots, oui j’espère faire un peu comprendre la schizophrénie à ceux qui n’y sont pas confrontés directement.

  4. Hlhl Said:

    Je suis loin d’avoir lu tout ton blog, je n’avais pas compris que tu avais ressenti des sensations physiques aussi fortes … Il n’empêche, tu décris fort bien les sensations et ressentis qu’on peut avoir sans symptômes aussi francs(je pense toujours à ta description de l’angoisse psychotique).
    C’est si dur à décrire quand les symptômes ne sont pas aussi tranchés comme dans la vidéo ci-dessus ou comme ce que tu décris ; c’est si, impalpable.

  5. Lana Said:

    Impalpable, oui, je crois que c’est le mot pour dire qu’il n’y en a pas! Je m’efforce de décrire cela au mieux, mais c’est difficile.

  6. mj Said:

    merci de tenir ce blog.

  7. Hlhl Said:

    C’est à la lecture de ce blog et d’autres sources internet (parce que oui, je m’interroge et je cherche) que je réalise à quel point le spectre de la schizophrénie est étendu …
    Pour moi, c’était : schizophrénie = hallucinations ou schizophrénie = délire (que ce soit dans l’interprétation ou dans le rapport au corps) ou tout ça à la fois. Et ben non ! Et ton blog tente de synthétiser de manière concrète les données qu’on peut trouver.
    Une fois qu’on a éliminé toutes les images classiques qu’on peut se faire de la schizophrénie, ce côté impalpable, ces sensations d’automatisme et de monde qui tourne malgré nous, comme si on était dans un train fantôme qui avance coûte que coûte, non, personne n’en parle, peu de soignants en parlent. Je ne comprends pas qu’on occulte une partie des choses ainsi. Ça suit un peu le même schéma que pour l’autisme, dont on a une image caricaturale.

  8. Alain Said:

    On n’en parle pas car ceux qui sont à même d’en parler vraiment, c’est à dire ceux qui souffrent, sont déconsidérés. On répète à l’envi qu’ils ne se rendent pas compte de leur état, qu’ils nient la maladie.

    Quand on lit le blog de Lana, on se rend bien compte que c’est faux mais ça ne fait rien, les gens n’en tiennent pas compte car ils sont tellement persuadés d’être infiniment supérieurs aux malades même lorsqu’ils veulent montrer de la compassion.

    Etre compatissant, d’accord, mais ne nous mettez surtout pas sur un pied d’égalité avec ces malades, c’est ce que pensent les gens.

    Tant qu’on ne prendra pas au sérieux la parole des malades, on n’aura aucune idée de ce qu’est la maladie car c’est une expérience hors du commun, on ne peut pas se la figurer, ça dépasse toute expérience commune.

    Tout ce que j’avais trouvé un jour pour décrire cela à une personne qui me demandait ce qu’était la maladie, c’était : c’est comme un cauchemar permanent et éveillé. La personne avait été choquée et a changé de sujet. C’est trop insupportable, on préfère noyer le poisson en des termes creux.

  9. Lana Said:

    Mj, merci de lire ce blog.

    Alain et Hlhl, je pense qu’on parle peu aussi de cet aspect des choses parce que c’est moins spectaculaire que les hallucinations et le délire, et aussi plus difficile à comprendre. Un psychiatre m’a dit qu’il ne comprenait pas ce que je voulais dire que je disais que je vivais dans un autre monde, pourtant l’auteure de « Journal d’une schizophrène » décrit quelque chose de très semblable, je ne suis donc pas la seule. Voilà un lien vers sa description: https://blogschizo.wordpress.com/2011/04/14/le-grand-eclairement/

  10. Hlhl Said:

    C’est assez imagé, et forcément tout le monde n’a pas les mêmes images (pour ma part, je peine à en trouver).
    Ce qui semble constant en revanche, c’est en effet le côté immuable que semble avoir le monde extérieur, tout continue de tourner, rien n’arrête ce monde, et moi je souhaiterais le voir s’arrêter, se poser, faire le point, sur quoi, je ne sais pas, mais s’arrêter. Mais le monde continue à défiler, comme quand on roule en voiture (avec ou sans but d’ailleurs), et là, effet saisissant garanti quand le monde défile derrière les vitres sur les côtés !
    Ce n’est pas vraiment vivre dans un autre monde(enfin, pour moi en tout cas), je ne me sens pas déconnectée de la réalité, je fais juste avec, et ça peut être pesant, bizarre, assez automatique, parce qu’il le faut.
    J’aurais bien envie de pleurer quand je pense à ça, mais je n’y arrive pas, alors je continue, je cherche des points d’accroche, illusoires peut-être, je ne sais pas.
    Alors non, pas besoin de « démonstrations » spectaculaires comme les aime le cinéma, parce qu’à part hurler un bon coup, je ne vois quoi de spectaculaire peut aider à décrire cette vision du monde.

  11. manu Said:

    je voi que je suis pas le seul a souffrir de cette maladie.
    Pour ma part ce sont des voix qui me dise ce que je doit faire par moment je fait n’importe quoi. Ma dernière crise je croyais que quelqu’un allez faire une intrusion chez moi pour m’éliminer je n’est pas dormit pendant une semaine, c’est la fatigue qui a eu le dessus.

  12. Lana Said:

    Courage à toi, j’espère que tu vas mieux.

  13. […] Se couper pour souffrir moins, pour se soigner car ça je sais soigner, pour espérer appeler à l’aide sans parler. (BlogSchizo) […]


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