La violence de la maladie

Je ne vais pas parler pas des actes violents qu’on peut commettre en étant délirant mais de la violence de la maladie elle-même.

La schizophrénie est violente. En quoi?

C’est dur de parler de cette violence, car comment rendre compte de la violence de sentiments qui pour la plupart n’ont pas de noms ?  De cette expérience trop extrême et trop rare (même si elle ne l’est pas tant que ça) pour qu’on ne la nomme autrement qu’avec des mots savants?

Quand je pense à la violence de mes années de maladie, je vois d’abord les coups de lames de ciseaux sur mon poignet. Le sang. Mais ça c’est juste la violence visible, la conséquence de la violence intérieure.

La schizophrénie est violente parce qu’elle balaie tout sur son passage. Elle écrase tout, elle réduit en miettes. Le monde, les autres, soi-même. Il n’y a plus de terre ferme, juste un puits sans fonds et un monde qui s’effondre, littéralement.

La violence, c’est celle de l’angoisse. Je ne la décrirai pas une fois encore, j’en ai déjà beaucoup parlé, je dirai juste qu’un jour je me suis réveillée tellement angoissée que j’ai voulu hurler, mais j’étais paralysée par cette angoisse. La schizophrénie, c’est ça, un long hurlement silencieux. Hurler d’angoisse, de peur, d’être transpercée par le regard des autres, hurler parce qu’ils s’approchent trop. Hurler, hurler, hurler en silence pour ne pas incommoder les autres et se voir reprocher de ne pas sourire assez.

La violence, c’est celle de la mort. Passer sur un pont, se voir se jeter dans l’eau, regarder un couteau comme une solution, souhaiter ne pas se réveiller chaque fois qu’on s’endort. Courir dans les couloirs pour échapper à la mort qui me suit partout, compagne fidèle. Vivre des années avec la mort comme conséquence logique de la maladie.

La violence, c’est celle de l’obsession, de la durée, du temps. L’obsession, les pensées qui ne lâchent pas, le délire qui tourne, qui ronge, qui frappe dans la tête. Toc toc toc, fois mille, fois des jours, fois des mois. La violence de la durée et du temps, parce qu’être en crise pendant des mois, des années, ça épuise, ça vide, ça tue.

La violence, c’est celle du monde qui va trop vite, qui tourne comme une toupie, qui va trop fort, qui crie. Le moindre bruit qui s’insinue dans le cerveau comme un marteau-piqueur.

La violence, c’est celle des larmes qu’on retient, qui nous étouffent à force de rester dans la gorge.

La violence, c’est celle du vide intérieur, qui crispe, qui gratte, qui démange à vouloir casser quelque chose.

Et à toute cette violence, souvent l’hôpital psychiatrique répond de façon violente. Alors qu’on a besoin de douceur, de calme, de respect, de briques pour se reconstruire, d’intimité, d’humanité, de paroles, de quelqu’un qui rentre dans notre monde pour pouvoir nous en sortir. Pas d’infantilisation ni de règles rigides, de manque d’intimité ni d’obligations sociales, et encore moins de traitements violents.

Et c’est pour cela que je n’oublierai jamais l’infirmière qui s’appelle Adela et qui m’a pris la main, petit geste de douceur au milieu de la violence de la maladie et de l’hôpital.

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18 commentaires »

  1. sétrin Said:

    Infirmier psy pendant 40 ans, c’est avec une vive émotion que je découvre ce blog et que je viens de lire ce texte. merci de l’avoir écrit. Peut être, je l’espère, tout cela contribuera à changer le regard des gens sur la schizophrénie, sur la psychose, sur la « folie ». Il y a trop peu de livres, films, blogs etc… ou alors trop peu connus sur le sujet. Qui portent un regard « de l’intérieur ».

  2. Lana Said:

    Oui, j’espère, à petit mon niveau, faire changer le regard des gens. Merci pour vos mots.

  3. Sibylline Said:

    Oui, je partage tout à fait l’avis de Sétrin. Il existe peu de blogs qui parlent de ce qu’il se passe à l’intérieur, celui de Lana est le seul que je connaisse en français (puisque je ne lis bien que cette langue). C’est important de communiquer, cela permet d’avancer. La fin est très touchante et permet à ceux qui vivent cela de l’extérieur de trouver des pistes, quelques repères dans la nébuleuse de la maladie.

    Même si la souffrance est moindre pour les gens de l’extérieur, elle existe aussi. Il m’est arrivé de ne pas me protéger contre cette violence et de la vivre vraiment durant quelques heures, elle me fait l’effet d’un tourbillon. Quand on le prend, on n’a pas d’autres choix que de toucher le fond. On lutte contre des forces psychiques très négatives: le Mal peut-être…

    Je me demande cependant si on ne peut pas voir dans cette violence, l’expression du corps, du psychisme qui dit « non » à des dysfonctionnements, qui veut que ça change. Quand j’ai ressenti ce sentiment fatal de mort, c’était toujours parce qu’un changement s’imposait. Je ne tiens pas du tout la personne qui vit la maladie comme unique responsable de cette transformation, c’est un cri du corps contre les dysfonctionnements sociaux, familiaux , affectifs etc…un appel urgent vers l’harmonie, la reconstruction de soi. Je pense que cette souffrance a un sens, même si elle peut être invivable.

    Tu as raison Lana de rappeler que la douceur et le réconfort sont un moyen de panser les maux. On ne lutte pas contre la violence par de la violence…peut-être par l’amour, quand l’autre y est réceptif…

  4. Lana Said:

    Je m’interroge encore sur le sens de cette souffrance. Je ne sais pas si elle en a un intrinsèquement, mais je crois qu’on peut lui en donner et en tirer quelque chose.

  5. Alain Said:

    Est-ce que le sens de la souffrance pourrait être de nous ouvrir les yeux sur une réalité dont on n’avait pas conscience ou dont les autres n’avaient pas conscience ?

  6. Lana Said:

    Je ne sais pas, tout ça est compliqué. Mais je crois qu’on peut donner un autre sens à sa vie quand on a connu cette souffrance.

  7. Alain Said:

    C’est un tel chamboulement qu’on ne peut que donner un autre sens à sa vie. C’est une remise en question complète, les certitudes se sont effondrées.Est-ce un bien ou un mal pour un bien ?

  8. Hlhl Said:

    Ou alors c’est le vide qui suit. Certes on a touché le fond, certes on est remonté, mais pourquoi ? Pourquoi faire ? Quel sens justement ? La violence des obsessions reste, dure, et le changement est difficile dans ces conditions.

  9. Lana Said:

    Je crois que c’est à chacun de trouver du sens, mais ce n’est pas toujours facile.

  10. Alain Said:

    Il est difficile de trouver un sens mais il est encore plus difficile de le communiquer. Chacun a fait une expérience particulière et même s’il y a des points communs, c’est difficile à partager. C’est peut être un des freins à la thérapie et aux dialogue avec les thérapeutes. L’expérience particulière ne se laisse pas enfermer par une théorie.

  11. Sibylline Said:

    Je participe un peu tardivement à la discussion. Je me demande finalement si la souffrance n’est pas liée à une blessure qui n’a pas cicatrisé. Je pense effectivement, Lana, qu’il est difficile de trouver des conclusions universelles.
    Mais il me semble que donner du sens à la souffrance, c’est réussir à la surmonter et aller mieux ensuite. Grâce à tes nombreuses recherches Lana, tu es parvenue à trouver des soignants qui te faisaient du bien, qui t’accompagnaient et tu as réussi aussi à aider des gens qui vivent la maladie de près ou de loin en communiquant avec sincérité.

    Pour ma part, je trouve que le contact intime (amitié ou amour) avec des gens qui ont vécu cette maladie m’a vraiment aidée à progresser spirituellement. Je sens qu’on travaille sur l’être, en profondeur, que ce qui paraît un détail au commun des mortels, peut être crucial dans le cas de la maladie.

    Je me demandais aussi si certaines personnes ont des réponses sur le fait que souvent, dans le délire ou dans la souffrance liée à la maladie des images de Saints apparaissent. Il y a fréquemment une dimension mystique. Pourquoi? Est-ce un besoin de s’élever à ce niveau-là? J’ai vu, Lana, que tu parlais de la Vierge Marie, des Saints. Alain a beaucoup prié et cela l’a aidé. Bref, la dimension spirituelle n’a-t-elle pas un rôle à jouer pour renforcer la fragilité psychique? Les deux sont-ils liés?

  12. Lana Said:

    La spiritualité peut certainement aider ceux qui croient en Dieu. Pour les thèmes du délire, ils sont culturels, et je n’appellerais pas ça de la spiritualité.

  13. Alain Said:

    Que penses-tu des délires mystiques ?

    Je suis d’accord par ailleurs pour dire que le délire n’est pas de la spiritualité.

  14. Lana Said:

    Je pense que les délires mystiques sont eux aussi influencé par notre culture.

  15. Alain Said:

    Jung est critiqué mais on ne peut pas lui enlever ce qu’il a mis à jour sur les mythes. ça rejoint ce que tu dis sur la culture d’une certaine façon.

  16. m.j Said:

    Avez vous lu certaines recherches mettant en lien schizophrénie et/ou syndromes autistiques avec la presence de certaines bactéries dans notre système digestif ? Ça parait bête dit comme ça, mais mérite approfondissement, et un regard autre que celui proposé par une psychiatrie trop souvent archaïque et déplacée.
    M.J
    « Mi-normal, mi-Schizophréne, mi-Autiste, mi- Bipolaire. »

  17. Lana Said:

    J’en ai entendu parler. Il y a eu tant de théories différentes sur la schizophrénie et qui n’ont rien donné que j’attends de voir ce que ça donnera.

  18. m.j__£ Said:

    Okidoki. À suivre, de mon coté j’essai une alimentation saine en attendant 🙂
    Bonne continuation au blog et IRL


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