Mon rétablissement

Un petit point rétablissement, puisque ça semble nécessaire. Pas question de cours théorique, il y a de très bons livres sur le sujet qui en expliquent les différentes étapes. Mais un comparatif entre moi entre 17 et 21 ans, et moi lors de ma dernière rechute, à 36 ans.

A 17 ans, je ne comprends pas ce qu’il m’arrive. Je ne peux en parler à personne. Je n’ai pas les mots, je ne sais pas demander de l’aide. D’une part, je ne sais pas vers qui me tourner, d’autre part je ne suis pas en mesure de dire simplement « ça ne va pas », à qui que ce soit.  A 36 ans, j’ai un long suivi psychiatrique derrière moi. Je comprends ce qu’il m’arrive, je l’ai déjà vécu, verbalisé, j’ai lu et écrit sur le sujet, je l’ai partagé avec de nombreuses personnes. Je sais à qui demander de l’aide. J’ai une psychiatre et un médecin généraliste qui me suivent, des amis qui ont des troubles psychiques et peuvent me comprendre, une cheffe qui peut aménager mes horaires de travail et comprendre que je sois en congés maladie.

A 17 ans, je me coupe pour la première fois. Je crois être la seule au monde à faire ça. Je cache mes blessures. Je me couperai des dizaines et des dizaines de fois pendant des années. C’est mon moyen de défense contre un effondrement psychique plus intense encore et contre le suicide. A 36 ans, je me coupe une fois. Le lendemain, je téléphone à mon médecin et je demande à le voir avant d’aller travailler. Je ne me suis plus coupée depuis.

A 17 ans, je pense que personne ne peut me comprendre et que mon état ne s’améliorera jamais. Je suis désespérée et je ne pense qu’au suicide.  A 36 ans, je sais que mon état est passager. Je sais qu’il y a des solutions et,  même si je devrai certainement vivre avec cette maladie toute ma vie, je sais que l’état de crise n’est pas permanent. Je pense encore parfois au suicide, mais j’ai décidé de ne pas passer à l’acte parce que je considère que ma souffrance est ma responsabilité et que je n’ai pas à la reporter sur d’autres en me tuant.

A 17 ans, je n’ai pas de traitement. A 36 ans, j’ai un traitement que je peux moduler selon mon état.

Entre 17 et 21 ans, chaque rechute est plus grave que la précédente, puisque je ne suis pas soignée. A 36 ans, je peux circonscrire la rechute assez rapidement.

Je pourrais continuer comme ça longtemps.

Alors, bien sûr, je ne dis pas que tout est rose, que ma rechute d’il y a trois ans a été une promenade de santé. Je ne dis pas que je n’ai pas pleuré, que je n’ai pas été découragée, déprimée, écoeurée. Mais je pense aussi aux années de tranquillité que m’a laissée la maladie, à l’espoir que j’ai aujourd’hui parce que je sais qu’aucune rechute n’aura la violence des premières crises. J’ai appris à vivre avec une maladie qui me détruisait, et ce n’est pas rien. J’ai eu peur de finir folle à l’hôpital psychiatrique et j’ai construit une vie qui me plaît, et j’en suis fière.

Je crois que la différence entre mon moi de 17 ans et mon moi d’aujourd’hui, c’est ce qu’on appelle le rétablissement, et c’est dommage que certains , psychiatres en plus, ne sachent pas ce que c’est pour les schizophrènes.

Publicités

9 commentaires »

  1. catplume Said:

    Formidable témoignage à faire lire aux psy !

  2. Elopsy Said:

    Vous avez été capable de demander de l’aide, de faire un travail sur soi et d’accepter votre maladie. C’est ce qui vous distingue de beaucoup d’autres malades. Je trouve votre parcours exemplaire! Merci pour ce témoignage!

  3. Anonyme Said:

    Mais les psys le lisent je vous rassure :)…
    (C’est une collègue psychiatre qui m’a partagé ce lien)
    Réfléchir à partager auprès des jeunes patients qui s’interrogent ?

  4. Lana Said:

    Merci pour vos messages!

  5. Hlhl Said:

    Eh oui, j’ai l’impression que beaucoup voient le schizophrène comme incapable de demander de l’aide, comme incapable de se rendre compte de son état. Si seulement ils se rendaient compte que cette angoisse, le schizophrène ne risque pas de la louper pourtant ! Après, repérer ce qui est pathologique dans son fonctionnement n’est pas aisé, c’est sûr ; je suis d’accord que le fait de « vieillir » aide à mieux cerner quand ça commence à dérailler.
    Merci pour ces mots à nouveau si justes, si faciles à lire et à s’approprier, mais si durs à trouver !

  6. Lana Said:

    La psychoéducation peut aider aussi à mieux se cerner, mais encore faut-il que le psychiatre y croie.

  7. Hlhl Said:

    Je ne connaissais pas ce terme. A étudier.

  8. Tristan Said:

    La psychoéduc’ c’est vraiment un plan en or. Cela doit dépendre énormément des intervenants mais ça a l’air d’aider beaucoup à l’autonomisation, pour gérer ses prodromes et aussi rencontrer des personnes traversant ou ayant traversé des situations semblables.

  9. Lana Said:

    Ca devrait être proposé à tout le monde.


{ RSS feed for comments on this post} · { TrackBack URI }

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :