Des vêtements à soi

J’étais fragile, toute cassée, je n’avais plus d’armure contre le monde, que mes vêtements. Un gros pull dans lequel je m’enveloppais, malgré les températures clémentes.

Mais ils me les ont pris. Pour me donner une robe de nuit bleue, informe, qui n’était pas à moi, qui appartenait à tout le monde et à personne, à toutes les autres folles qui étaient passées par ici, indifférenciées dans cet uniforme.

« Comme ça, on est tous pareils » a dit l’infirmière. Une folle parmi les folles, je n’étais plus que ça, face aux soignants et à leur uniforme à eux, loin d’être pareil aux nôtres. Leur uniforme de pouvoir, mon uniforme de folle.

Comme ça, on évite que tu fugues. Alors que je suis partie pour ça, en partie. Comme si on avait pas moins envie de fuguer d’un endroit où on est traité dignement.

Comme ça on évite que tu te suicides. Comme si on avait moins envie de se suicider quand on est traité comme un numéro.

Comme ça, tu te calmeras. Parce que oui, nos troubles sont à réprimer, nos troubles sont tels des caprices d’enfants à ignorer.

Comme ça, on te punira. Et tu marcheras droit. On aura une menace à brandir face à tes troubles, on pourra te recadrer. Parce qu’une personne malade, on la soigne, mais une personne souffrant d’une maladie mentale, on la recadre, on la punit, on la menace, dans le plus grand des calmes, au XXIème siècle.

Je ne demandais pas grand-chose. Mes vêtements. Trois fois, je les ai demandés, mais c’était impossible, dans ce service où tout le monde était en uniforme. Alors j’ai pleuré, alors je me suis mise en colère, alors j’ai menti en disant que j’allais mieux, alors je suis partie dès que j’ai pu parce que vraiment tout ça n’augurait rien de bon.

J’ai récupéré mes affaires, et je suis repartie fragile, toute cassée comme j’étais arrivée, un peu plus encore même, mais dans mes vêtements à moi.

 

10 commentaires »

  1. pierre Said:

    Superbe. Encore un peu et ça sera de la poésie…

  2. catplume Said:

    quelle tristesse…. quand comprendront-ils enfin !

  3. Esther Said:

    Il y a bientôt 2 ans, quand on m’a envoyé en hp en urgence pour dépression et anxiété sévères je suis arrivée un soir de juillet. J’avais un débardeur, un pantalon léger et des chaussures à scratch + un p’tit sac avec le minimum vital (portable, clefs de la maison, cigarettes, briquet, portefeuille avec toutes mes cartes). Je crois que j’avais tellement l’air d’une enfant zombie qu’ils ont eu pitié de moi et m’ont laissé porter mes vêtements jusqu’à ce que mon copain m’amène des affaires le lendemain.
    En revanche, les personnes arrivées (plus) agitées, ou plutôt, plus réactives, avaient un pyjama bleu. Pour qu’elles puissent mettre leurs vêtements il fallait l’accord de leur psychiatre référant-e. Certain-e-s ont dû attendre 2 voire 3 semaines. Donc oui, l’obligation de porter un pyjama, une blouse, une robe de nuit en hp sert surtout à punir et à contraindre.

  4. rosier valerie Said:

    Très beau texte et tellement vrai. merci de l’avoir publié, je suis contente de le lire, je me sens moins seule. Sans parler des fois ou on est sanglée sur un brancard en chemise de nuit en papier bleu, sans soucis de la nudité, de l’intimité, toute seule et sans un mot de réconfort, pas même un regard.Punie et deux fois plus si tu la ramènes, si tu as quelque chose à dire contre ça. Même si tu es sans tes vêtements et sanglée alors que tu n’avais pas bronché dès le départ, tellement sûre d’en prendre plein la tête.
    Moi, je voulais juste ma montre, c’est tout. ben non, même pas. Pourquoi ?Parce que c’est comme ça, t’es punie d’être toi, d’être malade dans ton coeur et dans ta tête.
    Bises à toi et merci encore
    Valérie

  5. Lana Said:

    Merci pour ton témoignage.

  6. […] les peurs des soignant.e.s […]

  7. Lana Said:

    Merci pour le lien, mais même avec le volume à fond, j’entends mal.

  8. Roald A. Said:

    Lorsque je suis sorti de la zone d’isolement, j’y ai fait renvoyer mon pyjama bleu pour le faire signer comme un plâtre, je l’ai conservé depuis. J’ai recraché les médicaments dans les toilettes, Je ne voulais pas sortir de l’HP avec un diplôme de fou, j’en suis sorti en franchissant un grillage de 2 mètres surmonté d’un barbelé. J’étais à moitié délirant et désespéré, ces actes semblent irresponsables, fous, mais quelque part j’avais l’intuition que c’est ce que je devais faire , que c’était indispensable pour conserver quelque chose qui est de l’ordre de l’intégrité personnelle, malgré la contention, ils ne m’ont pas eu, ils ne m’ont pas cassé.
    Les conditions de ‘soins’ sous contrainte sont de l’ordre de l’intimidation et utilisent des techniques de conditionnement proche de la torture psychologique que l’on retrouve dans toute structure de privation de liberté.
    C’était il y a cinq ans, ce ne sont plus que des souvenirs.
    Mais le plus difficile n’est pas de s’enfuir de l’HP, mais de se libérer du diagnostic,des concepts associés, de cette identité que l’on vous à collé comme on jette un sort.

  9. Lana Said:

    Merci pour votre témoignage.


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