Archive for Le journal de mes années de maladie

25 mars 1996

L’amour conduit à la mort. L’espoir puis le désespoir. Peut-être reste-t-il encore une chance? Cette blessure cruelle me donne envie d’en finir. A jamais. Pour ne plus connaître ce sentiment qui fait naître les larmes et contre lequel on ne peut lutter. Il est plus fort que la volonté. Les rêves qui torturent, les images qui font mal. Cette joie puis ce désespoir qui s’abat sans prévenir. Tu ne voulais plus jamais le connaître. Ce saignement au coeur. Cette blessure qu’on ne peut panser. Elle me dégoûte encore davantage de la vie. Pourquoi est-ce si injuste? Avec rage, j’écris ton nom, j’aligne les colonnes de X comme si ça pouvait changer queqlue chose. Mais la morsure de l’espoir sournois est toujours présente.

24 avril 1996

La lame dérape dans le sang. C’est gluant, visqueux.

Des cicatrices que je ne cache même pas. Aucune réaction. Tout le monde s’en moque.

J’ai parfois l’impression d’avoir des pensées si éloignées des vôtres, d’être comme dans un autre monde. Isolée. Et mon poignet vous le crie, vous le hurle en plein visage. Mais vous restez indifférents à ses appels désespérés.

Personne ne comprend pourquoi il s’est suicidé en plein voyage de rhéto, pourquoi il n’a pas caché cela.
Moi, je ferais la même chose. Ce serait mon ultime appel au secours.

28 avril 1996

Renaud, dis-moi, pourquoi t’as voulu mourir à seize ans? Est-ce que tes raisons sont les mêmes que les miennes?

20 mai 1996

Le couteau glisse sur le poignet. Le vélo bascule dans le vide. « Vous voulez que je vous dise quelque chose? Je l’ai fait exprès ».

Les yeux éclatés, le poignet rouge, les cheveux devant le visage, le désespoir dévorant et l’indifférence générale.

Oui, je suis une enfant. Je ne fais pas partie de votre monde adulte que je déteste. Et je veux rester une enfant toute ma vie ou mourir.

« Pour tous ceux qui ont un trou noir dans la tête, y a-t-il un Soleil? » Les Bérus.
Répondez-moi, y a-t-il un Soleil? Et où est-il? Le trou noir s’approfondit un peu plus chaque jour, ma tête et mon coeur se vident. Je voudrais savoir: y a-t-il un Soleil? Y a-t-il un Soleil?
Y a-t-il un Soleil?
Y a-t-il un Soleil?
Y a-t-il un Soleil?

9 juin 1996

Même s’il n’y a pas de soleil, même si la vie ne sert à rien, il faut chasser le désespoir qui ronge de l’intérieur. Je sais, on ne choisit pas. Un jour, il est parti, je ne sais pas comment. Il revient parfois furtivement mais au moins il n’est plus là en permanence. Reste un souvenir amer et de légères traces sur le poignet.

Vous vous inquiétez pour mon frère alors que moi, je n’ai pas eu droit à une main tendue, même de loin, de toute l’année. C’est pas celui que vous croyez qui fume le plus des deux et qui va, non qui allait, mal. Je me suis guérie toute seule mais je suis persuadée que quelques mots de vous, une conversation, même courte, m’aurait permis de me relever bien plus rapidement.

12 juin 1996

Ahmed, pourquoi tu veux mourir? Pourquoi Renaud est mort? Pourquoi tu prends de l’héro? Pourquoi on fume? Mounir, qu’est-ce que tu cherches à oublier? Ton absence d’avenir? Le trou noir que ce mot évoque? Pourquoi je veux mourir? Ca allait mieux. J’avais même réussi à dire que je voulais vivre. Pourquoi la mort revient à cause d’un examen de physique raté? Moral encore trop fragile? Je crois qu’on rêve trop nous deux et même si c’est la seule chose de bien dans notre vie, je suis sûre que c’est ça qui nous fout en l’air. « Mais dis, ça va, toi? » Pourquoi vous me l’avez pas demandé avant? Ou aujourd’hui? J’en ai crevé toute l’année pour qu’on me dise ces mots et vous le faites le jour où je vais bien. Putain, c’est pas possible, on est vraiment condamné à la solitude. Je voudrais tant qu’on m’aide, qu’on me parle. Je croyais être enfin sortie de cette période de merde et voilà que j’ai repris le couteau papillon, il a de nouveau glissé sur mon poignet. Et demain c’est ma dernière chance. Mais faut pas rêver. C’est tellement difficile le dialogue entre profs et élèves, on meurt devant eux sans qu’ils s’en rendent compte, ils s’inquiètent pour mon frère qui va très bien alors que dans ma tête c’est pas clair du tout et personne ne le voit. Et l’année prochaine, la fac où on est vraiment hyper seuls, sans même l’espoir d’un dialogue.
J’en ai marre, combien de temps ça va encore durer? J’en peux plus, j’ai l’impression d’être complètement folle.

13 juin 1996

On n’a pas eu cours avec lui. Il est retourné, il était malade. Fini l’espoir de parler.

22 juin 1996

Les baisers, les caresses pour avoir la certitude qu’on est encore bien vivant, oublier la mort obsédante.
Le lendemain, les regrets, presque le dégoût, mais j’ai gagné un instant de vie.

2 juillet 1996

Les larmes coincées dans la gorge pour une raison que j’ignore. Peut-être parce que cette fois j’ai vraiment perdu tout espoir de parler. Pourquoi suis-je incapable de communiquer? Et cette envie de me confier toujours plus forte.
« Je t’aimais bien, Lana. Je crois que je suis tombé amoureux de toi. » Je ne veux pas de l’amour d’un mec dont je n’ai rien à foutre. Je ne demande pourtant pas l’impossible. Je veux juste l’aide d’un adulte avant que je ne devienne totalement folle.

On se dit qu’on a vraiment pèté les plombs le jour où on imagine qu’on nous propose de l’héro et qu’on n’a pas la certitude de dire non.

13 juillet 1996

34% des jeunes ont déjà envisagé le suicide.
8% ont fait une tentative.
28% des filles de 17-18 ans ont de sentiments dépressifs.
Vous trouvez ça normal?!
Parlez-nous!
Ecoutez-nous!
Je ne demandais pas grand-chose: une main tendue, un peu d’écoute.
Mais dans cette société de merde, c’est déjà trop. Parce que vous n’avez pas le temps.

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