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Deuxième consultation

Je vois un autre psychiatre environ deux mois après le premier.
Mon ami m’a dit qu’il ne voulait plus me voir tant que je ne retournais pas voir un psychiatre. Il ne peut plus supporter ma souffrance. Il m’a dit que je dégageais des ondes négatives. Mon monde s’écroule. Enfin ce qu’il en reste. La chose la plus importante pour moi, celle qui fait qu’il y a tout de même du positif dans toute cette souffrance, notre amitié, je la perds. Et cette histoire d’ondes négatives me blesse plus que tout. Parce que c’est vrai. Parce que je suis un fardeau même pour la seule personne qui me comprend, qui connaît mon monde.
Mais il sait que sa demande est impossible. Il le sait, il était là pour le premier. Il sait le mal que ça m’a fait, il sait que je ne sais pas parler et qu’ils ne comprennent rien. Mais il me dit qu’il faut réessayer. Que ce sera mieux cette fois. Qu’on se reverra après.
Alors je pars de chez lui. Je récupère « Les Difficultés du français » de Hanse que je lui ai prêté depuis des semaines. Voilà, je reprends mes affaires, je pars, je suis seule, abandonnée, encore une fois.
Je passe au-dessus de la Sambre avec comme toujours l’envie, et pas le courage, de m’y jeter. Je m’arrête, je regarde l’eau noire, je pense aux paroles du « Fleuve » de Noir Désir. Je prends mon Hanse pour l’y jeter à défaut de le faire moi-même. Je veux déchirer ses pages, les voire flotter, s’éparpiller et couler dans l’eau noire et sale, comme ma vie, comme mon année de fac, comme mon amour. Mais une pointe de raison, ou d’espoir?, m’arrête au dernier moment, il coûte cher ce livre, ma mère ne comprendra pas qu’elle doive m’en racheter un si jamais je recommence mon année. Alors je le garde.
Je rentre chez moi. Seule, seule. Qu’est-ce que je vais faire sans lui? Je l’aime à crever, à tel point que cet amour rajoute de la souffrance à la maladie. Mais au moins j’avais sa présence, ses bras, ses mots, de la douceur aussi.
Je décide d’aller chez un ami commun. Je ne peux pas rester seule, je souffre trop. Et pour une fois d’une souffrance que les autres peuvent comprendre, dont je peux parler. Je sonne, il descend, me dit que je peux monter mais que mon ami est là. Alors je dis non, il ne veut plus me voir. Je pars, mais je ne peux pas rentrer chez moi, je me sens chassée de partout et je n’ai plus nulle part où aller, et je suis trop seule chez moi. Je retourne sur le pont au-dessus de la Sambre, pour regarder l’eau. Et puis c’est le chemin du kot de mon ami. Il va forcément passer par là pour renter. Je me mets un peu à l’écart, pour qu’il me voit en passant mais que je ne sois pas non plus au milieu de son chemin, genre tiens je suis là par hasard. Peut-être qu’il me verra au-dessus de l’eau, qu’il me parlera, peut-être qu’il ne m’abandonnera pas.
C’est pathétique, je le sais, mais ma seule façon de lui hurler de revenir. Je veux me couper. Il y a des morceaux de verre par terre, des restes de bouteilles d’alcool, celles des jeunes ou des SDF qui viennent boire ici. Quand même, c’est sale, je ne vais pas en arriver là, me choper une infection par-dessus tout. Mais je trouve une bouteille intacte, avec un fond d’alcool. Alors je me dis que je n’ai qu’à la casser pour avoir un morceau de verre propre. Je m’agenouille et la casse contre la pierre, et je me trouve vraiment minable d’en être là, mais j’en suis là. Je me coupe, je saigne, j’aime regarder le sang couler. J’attends. J’entends des pas. Ils s’arrêtent un instant. Puis se remettent en marche. Je tourne la tête et vois le dos de mon ami qui rentre chez lui. Voilà, il m’a vue et il a passé son chemin.
Je rentre, qu’est-ce que j’ai d’autre à faire, puisque je ne me jetterai jamais dans l’eau glacée, ça me fait trop peur.
Alors, comme je ferais tout pour ne pas le perdre, j’accepte. J’irai voir un autre psychiatre.
Je le lui dis et on se revoit. Il m’oblige persque à téléphoner à mes parents, à leur dire que je ne passe pas mes examens, que ça ne va pas et que je dois voir un psychiatre.
On prend le premier qu’on trouve dans le bottin.
J’ai compris la leçon, je dois bien expliquer les choses, être claire, précise. Alors mon ami me fait énumérer ce que je dois lui dire, on répète comme avant un examen.
Je n’ai aucune envie d’y aller, mais je me dis que ça ne peut pas être pire que la première fois. On est en juin et pendant que les autres sont dans des amphis à passer leurs examens, je rate ma vie. La rentrée est dans trois mois, si je veux réussir l’année prochaine, il faut que j’aille mieux. Donc peut-être que c’est une bonne chose finalement.
Quand je rentre dans son cabinet, je me sens immédiatement mal. C’est trop personnel, j’ai l’impression d’être dans son salon, et il ressemble beaucoup au premier: barbu, avec du ventre et vieux. Lui aussi me fixe immédiatement et n’arrêtera pas. Putain, mais qu’est-ce qu’ils ont tous à se prendre pour Freud sur la photo avec son cigare?
Je baisse les yeux, je regarde mes mains et tourne ma bague.
Je commence à énumérer mes problèmes. Mais il a réponse à tout et ne me laisse pas parler.
Je ne mange plus? C’est la vie d’étudiant!
Oui, enfin un yaourt à midi et une bi-fi le soir, ça me semble assez peu quand même. D’ailleurs, ce n’est pas une question d’économie, même les plats réchauffés de ma mère je les jette à la poubelle après la première bouchée, écoeurée. Et puis je ne tiens plus debout. J’ai perdu six kilos en une semaine.
Ma phobie des papillons? Pas grave, il n’y en a pas beaucoup dans nos régions.
Mais il est con ou quoi? Evidemment qu’il y en a plein dans nos régions, sinon je ne serais pas sur le qui-vive chaque fois que je suis dans le jardin en été. Et si ce n’était que ça! Mais j’ai peur du papillon géant, et depuis que je suis petite, je me réveille chaque nuit en ayant peur qu’il soit dans ma chambre. J’ai peur des toilettes, des douches, des tuyaux dont il pourrait sortir. Un jour j’ai entendu quelqu’un parler de la même phobie à la radio, j’ai hurlé, les mains sur les oreilles, à genoux, hurlant toujours bien après avoir éteint la radio. Il y a un an ou deux, je n’arrivais même pas à dire le mot papillon sans être envahie d’effroi. Un jour, quelqu’un, pour « rire », à ramasser un papillon mort et a voulu me le jeter dans le tee-shirt. J’ai couru plus vite que je n’ai jamais couru, et si ce mec m’avait approchée, je me serais défendue comme une furie, je l’aurais frappée comme une dingue, peut-être même que j’aurais pu le tuer, je ne sais pas, mais je n’ai jamais senti une rage à me défendre comme ce jour-là. Il s’il avait réussi à me jeter le cadavre dans le dos, il aurait vu ce que c’était quelqu’un qui devient dingue, qui fait une crise de nerfs, qui perd la raison pour échapper à l’horreur. Mais bon,puisqu’il n’y en a pas beaucoup dans nos régions.
Ma souffrance permanente? Je suis juste un peu plus sensible que la moyenne, mais ça peut-être une qualité. C’est la maladie du romaniste, on voit beaucoup ça chez les profs de français. Rien d’inquiétant.
Mon incapacité à me concentrer? Pas grave, et si çe ne va pas mieux en décembre, je n’aurais qu’à revenir le voir à ce moment-là, il sera toujours temps.
Ben oui, deux semaines avant les examens! Ok, romanes c’est pas médecine, mais il croit quoi, qu’on ne fait rien?
Quand je sors, je vais chez mon ami, qui habite juste à côté. Je lui raconte et il est furieux. Il veut aller lui parler, je l’en empêche.  Il demande sans cesse « mais tu lui as dit ça? et ça? » Mais oui, je te jure, oui, mais il ne veut rien entendre.
Cette fois je suis plus en colère que démolie.
Mais au moins je suis allée chez ce psychiatre, j’ai fais un effort et j’ai récupéré mon ami.
Pour le reste, on verra plus tard, mais je fais une croix, encore, sur les psychiatres.

Première consultation

J’ai 18 ans quand je vois pour la première fois un psychiatre.
J’ai été malade pendant plusieurs mois l’année d’avant, et depuis décembre ça a recommencé. Mais c’est bien pire.
Je suis en première année de fac, mais je ne la réussirai pas. Je suis dans un tel état que je ne vais au cours que pour faire acte de présence, incapable de faire autre chose que de m’asseoir, même pas d’écouter.
Parfois même je n’y vais pas, parce qu’une fois levée, lavée et habillée, je suis épuisée, j’ai usé la volonté de ma journée entière et je ne peux plus rien faire d’autre. Je passe des heures couchée sur mon lit. Des heures assise à regarder le ciel par la fenêtre, à me sentir tomber dans le vide. Des heures la tête dans les bras. Des heures à pleurer. Ou des heures dans un vide intérieur terrible. Des heures avec les autres aussi, mais sans être là, gribouillant sur un sous-bock en n’entendant rien de ce que disent mes amis, ailleurs. Des heures à imaginer à quel point ils me détestent en secret. Parfois, j’ouvre mon classeur pour étudier et déjà je n’en peux plus. Un jour, il me faut deux heures et demi pour monter l’escalier de mon studio, parce que je m’arrête à chaque marche, en pleurs, et qu’il me faut un temps infiniment long pour trouver le courage de me relever et de monter encore une marche. Un autre jour, je n’arrive pas à me lever avant 16 heures, je suis littéralement clouée au lit par la douleur.
Je sais qu’il faut mourir, que tout cela ne passera pas. Une bête noire me ronge de l’intérieur, ma vie n’est qu’un immense gâchis, je ne suis qu’une plaie à vif. Chaque seconde est une torture sans nom. Quand j’imagine les millions, peut-être les milliards de secondes qu’il me reste à vivre, j’en ai la tête qui tourne. Je ne peux même pas imaginer souffrir comme ça pendant encore une minute, alors une vie! Tout ce que je vois devient un instrument possible de suicide. Mais je n’ai pas le courage de me tuer. Car en vérité, je ne veux pas mourir, mais arrêter de souffrir. Comme si c’était possible. Je m’accroche à Renaud. C’est le personnage d’une nouvelle que j’ai écrite. Il est devenu réel. Il a 16 ans et s’est suicidé. Il me comprend. Il me soutient. Je veux qu’il me donne son courage de mourir. Il dort avec moi. Et je souffre de le voir souffrir, mais au moins nous sommes deux.
Et il y a aussi mon ami, mon amour fou avec qui je ne fais pas l’amour mais avec qui je dors, dans ses bras. C’est le premier et le seul avec qui j’ai jamais parlé du désastre de ma vie, de cette douleur atroce qui me dévore. Il est un peu comme moi. On se comprend.
Il me dit qu’une amie de sa mère lui a donné une boîte d’anti-dépresseurs. Il ne sait pas ce qu’il faut faire. Peut-être est-ce une solution. Mais j’ai peur des médicaments, je n’en connais que les clichés habituels. Je ne sais pas si j’ai le droit d’aller chez un médecin pour cette vie qui fout le camp.
Il me dit que si, je dois trouver un psychiatre. Alors comme il est avec moi, comme je ne suis pas toute seule, comme il m’aide à mettre une jambe devant l’autre et à oser parler à des inconnus, je dis d’accord. Qu’est-ce que j’ai à perdre, moi qui suis pire que morte puisque je n’ai plus que la souffrance?
On va à la fac, on regarde dans les pages jaunes, mais on ne trouve pas de psychiatres. On ne sait pas que toutes les spécialités médicales sont mélangées. On ne sait plus quoi faire. Comment trouver un psychiatre, à qui demander, je ne veux en parler à personne.
Je ne sais plus comment, on trouve le centre médico-psychologique. Je suis incapable d’y aller seule, il vient avec moi. On ne sait pas du tout comment ça fonctionne. Je demande s’il est possible d’avoir une liste des psychiatres de la ville. La secrétaire me répond assez séchement qu’il y a aussi de très bon psychologues. Je me sens m’écrouler quand elle me dit ça. Ca fait plus d’un an et demi que je vais mal, j’en suis même arrivée à rêver d’une hospitalisation pour me reposer sans mourir, je ne tiens plus debout et elle balaye ma demande comme si elle était illégitime. Elle nous donne quand même la liste. Puis elle dit que je peux avoir un rendez-vous ici, que c’est gratuit. Ca me décide, parce que je ne veux pas dire à mes parents que je vois un psychiatre et que je n’ai pas l’argent pour le payer. Elle insiste pour savoir si vraiment je ne préfère pas voir un psychologue, mais j’ai fini par accepter l’idée que des médicaments me feraient peut-être du bien, et puis je sais que la situation est très grave et que si je ne fais rien, jamais je ne réussirai mes études. Non, je veux un psychiatre.
Je suis soulagée. On va me soigner. Ca y est. Après plus d’un an et demi à crever seule ou avec mon ami, qui me comprend mais avec qui je tombe aussi, je vais guérir.
Je me sens beaucoup mieux dans les jours qui suivent. Et je suis un peu paniquée, que vais-je dire à ce psychiatre puisque je n’ai plus rien? Qu’avant j’allais mal? Ca n’a pas de sens! Peut-être que je devrais annuler, je ne saurai pas lui parler, c’est sûr. D’autant que je suis souvent mutique à cette époque. Comment vais-je parler à un inconnu à qui je n’aurai rien à dire?
Je décide quand même d’y aller. Je suis morte de peur. Mon ami vient avec moi, je lui fais jurer de m’attendre dehors. Je ne sais pas du tout comment parler de ce que je vis. Je peux parler des symptômes, et encore, mais de la souffrance intérieure, non c’est impossible.
J’arrive devant ce psychiatre. Il y a un bureau, une chaise de chaque côté et une sorte de divan qui ressemble à une table de médecin généraliste. Je ne sais pas quoi faire, je me dirige vers le divan et il me dit que non, je dois m’asseoir sur la chaise. Je me sens ridicule. Il dispose les deux chaises devant le bureau, face à face. Je me sens mal, pourquoi ne reste-t-il pas derrière le bureau? Il est trop près de moi, il n’y a pas de protection. Je le trouve vieux et antipathique, il me fait peur. Il me fixe du regard, il le fera sans cesse. je crois mourir sous ce regard inquisiteur, je baisse les yeux, j’ai envie de pleurer, je tourne ma bague avec nervosité.
Il me demande ce qu’il peut faire pour moi. Mais je n’en sais rien moi de ce qu’on peut faire pour moi. Si je savais quoi faire je ne serais pas là, si nerveuse. Je ne sais rien de son travail. C’est lui qui doit me dire ce qu’il peut faire pour moi. Je lui dis je crois que je fais une dépression. Il me demande ce qui ne va pas. Comme il m’intimide, comme son regard m’anéantit, comme les paroles sont coincées dans ma gorge, comme je n’arrive pas à lui parler de ma souffrance, je dis que je n’arrive plus à étudier, que je ne peux plus me concentrer. Alors il parle beaucoup, m’explique comment étudier, la différence entre l’école et la fac, etc… Je me sens de plus en plus angoissée. Il ne comprend rien, je ne suis pas débile, je sais comment étudier, ce n’est pas le problème. Je lui dis que le problème n’est pas de réussir mon année, elle est fichue (on est en avril et je n’ai plus rien fait depuis janvier) mais d’aller mieux pour la recommencer sur de bonnes bases. Il me répond « Evidemment, quand c’est les parents qui paient ». Je n’ai pas du tout un caractère à laisser dire ce genre de conneries sans réagir, sans partir en claquant la porte. Mais je suis tellement à bout, tellement faible, tellement enfermée en moi-même, tellement diminuée sous son regard arrogant, tellement à terre depuis tellement de mois, que je ne peux que donner de faibles justifications.
Je me sens de plus en plus mal. Je tourne sans cesse la tête vers l’horloge, je veux que ça s’arrête, je veux partir, il y a mon ami dehors, il n’y a que lui qui me comprend, les autres ne comprennent rien de rien, même les psychiatres, je veux partir, et je regarde l’heure, et je tourne ma bague, et je regarde mes pieds, et l’heure, et ma bague…
Il répète « je ne vois pas ce que je peux faire pour vous ».
Rien, evidemment rien, comment ai-je pu seulement croire le contraire, je ne suis plus de leur monde, je n’ai plus rien avoir avec les autres êtres humains, je suis dans l’autre monde. Seule dans l’autre monde. Enfermée à jamais. Personne ne connaît l’autre monde, personne ne pourra m’en sortir. D’ailleurs qui serait assez fou pour mettre un pied dans ce monde afin de m’en sortir? Qui voudrait ne fut-ce qu’apercevoir les monstres, la mer noire, les sables mouvants, l’enfer, le sang, les larmes, le vide, la souffrance dans sa robe blanche et tâchée de sang?
Comment ai-je pu croire que quelqu’un qui vit dans le monde normal, où je ne suis qu’une poupée de carton pâte, la silhouette de la jeune fille enfermée dans l’autre monde, pourrait y comprendre quoique que ce soit?
Il me demande aussi, entre ses souvenirs d’armée et d’autres épisodes de sa vie qui me donnent encore plus envie de fuir, si je connais l’école de peinture Cobra. J’ai déjà entendu ce nom, mais comme je ne sais pas exactement de quoi il retourne, je dis non. Et il répond « Il faut s’intéresser un peu à la culture, ma petite fille ».
Non mais quel con. En plus il me méprise. Je veux partir, je veux partir, je regarde l’aiguille des secondes, de plus en plus angoissée, pendant qu’il me dit que la vie c’est comme ça, parfois on se sent moins bien et on doute. Mais je ne doute pas, je ne doute pas du tout, je sais avec certitude que je n’arrêterai jamais de souffrir comme une bête et qu’il faut mourir, que c’est la seule chose à faire. Je sais avec certitude, je le sens dans ma chair à chaque seconde, que je ne suis plus que putréfaction, mort, souffrance, larmes et que je ne vis plus dans le monde normal.
Et il conclut en me disant d’attendre que ça passe.
Quelle bonne idée! Pendant combien de temps exactement? A-t-il pensé que je pouvais mourir avant que ça passe? Devenir folle avant que ça passe?
Enfin, c’est fini. Je vais arrêter de subir son regard qui matérialise tous les autres, tous les regards de ce gens qui ne comprennent rien, qui me tuent.
A-t-il un sursaut de lucidité quand je me lève? Il me dit en tout cas que je peux revenir, en urgences s’il faut. Je dis non, non, ça va. Il le répète. Non.
Non, je veux sortir, vite je m’enfuis de cet endroit, je rejoins mon ami. Il y a eux qui ne comprennent rien et il y a lui et moi, c’est déjà ça, je ne suis plus seule comme l’année dernière.
Je vais très mal dans les jours qui suivent. J’avais mis tous mes espoirs dans ce psychiatre, rien que l’idée d’enfin faire quelque chose m’avait remonté le moral et il m’a mise à terre.
Je lui en veux terriblement. Je le déteste. Surtout de m’avoir dit d’attendre que ça passe. Ca fait un an et demi que j’attends et rien ne passe. Au contraire, tout est pire, ça s’aggrave sans cesse.
J’en reviens toujours à la même solution: trouver le courage de mourir, puisque personne ne me comprend, puisque personne ne m’aidera jamais. Car je n’irai plus jamais voir de psychiatre. Ca m’a fait beaucoup trop de mal. Je me suis sentie encore plus seule et perdue dans l’autre monde.

Un dimanche aux urgences

Ce jour-là, c’est un dimanche, je vais de nouveau mal. J’ai déjà été bien plus mal que ça, beaucoup plus. Mais je prends des neuroleptiques depuis peu, et je pensais que tout était enfin fini. Que j’allais aller mieux pour toujours, que j’avais tourné la page. Alors ce retour de la souffrance, je ne le supporte pas. Encore une fois, j’ai échoué. Encore une fois j’ai eu la bêtise de croire que je m’en étais sortie et je me reprends le retour de la maladie en pleine gueule, en plein coeur.
Je ne me suis jamais sentie légitime quand je demandais de l’aide. Mon enfance et mon adolescence se sont passées dans une famille où mes états d’âme ne comptaient pas ou étaient discrédités.
Les médecins m’ont dit que si je me sentais mal je pouvais aller aux urgences. J’hésite, et puis je décide d’y aller. Mais je trouve cette décision stupide. Je me sens pleurnicharde et ridicule. Que pourraient-ils faire pour moi? Qu’est-ce que ça changera? Et puis j’ai déjà été tellement plus mal, oui ça a déjà été mille fois pire, au moins, alors mon petit malaise d’aujourd’hui, quand même, je pourrais le supporter toute seule. Je ne fais que ça depuis plus de trois ans, supporter toute seule, et je suis toujours en vie. Alors qu’est-ce que je vais faire là-bas? Un dimanche en plus? Quand il y a des gens qui ont vraiment besoin de soins, qui sont entre la vie et la mort? Je n’y vais que parce qu’on m’y a autorisée, sinon je n’oserais pas.
Un médecin, sans doute une interne, me voit. Je suis enveloppée dans un gros gilet en laine, au-dessus d’une tunique à manches longues, je me serre dedans. Elle me demande si j’ai froid. Je réponds non. Non, je n’ai pas froid puisqu’on est en mai en Espagne et que je suis habillée comme en hiver. J’avais froid, je tremblais, mais elle me demande si j’ai froid maintenant, alors la réponse est non. J’ai surtout besoin d’une protection, d’une armure.
Je ne sais plus de quoi je lui parle. Je la trouve gentille, attentive, ça me fait du bien qu’on écoute ma souffrance, qu’on la voit.  Elle me demande si je suis déjà sortie de mon corps. Je dis oui, une fois, mais ça fait deux ans. Je n’avais jamais pensé à ça comme à un symptôme. Encore un à ajouter à la longue liste! Elle me dit qu’on va appeler un psychiatre et me fait attendre assise sur un lit dans une pièce.
Je rêve que ce soit Lucia. C’est à elle qu’on m’avait adressée au début, avant qu’on m’envoie chez mon psychiatre actuel. Je l’aime d’une façon totalement irraisonnée, d’autant plus qu’elle ne me supporte pas et me prend pour une simulatrice. Qu’elle me croit, qu’elle m’aide, me parle, c’est mon rêve, ça changerait tout. Je suis heureuse quand je la vois même quelques secondes dans le couloir. Si elle pouvait être de garde, si c’est elle qu’ils pouvaient appeler! Mais en même temps, j’ai peur, s’ils dérangent Lucia un dimanche soir à cause de moi, elle va être furieuse. Une infirmière vient et me dit qu’on a appelé mon psychiatre. Je suis immensément déçue, mais en même temps l’angoisse retombe un peu. Je n’ai jamais eu que des conversations de quelques minutes avec lui, il ne m’inspire pas confiance, je le trouve imbu de lui-même et je ne ressens aucune empathie de sa part.
Je ne me souviens plus vraiment de notre conversation. Je sais que je lui parle du fait que je sens que j’ai quatre yeux, et des yeux derrière la tête, et que ça m’angoisse. C’est là qu’il me demande si je veux rester avec eux à l’hôpital pour la nuit. « Avec nous », c’est ce qu’il a dit. Parce qu’il y dort, en psychiatrie, lui peut-être? Je demande si ça va changer quelque chose. Il me dit sur un air pénétré que oui, Lana, ça va changer quelque chose. Je me demande bien quoi, je ne vois vraiment pas comment ça pourrait me faire aller mieux. Je repenserai longtemps à cette phrase. Parce que c’est vrai, l’hôpital a changé quelque chose. Ca m’a donné deux ans de cauchemars. Mais à ce moment-là, je ne le sais pas. Je ne connais de la psychiatrie qu’un service ouvert où j’allais distribuer les livres de la bibliothèque de la clinique. Je pensais que c’était un service comme les autres.
Je dis que je dois rentrer chez moi, chercher des affaires, prévenir mes colocataires, on n’a pas de téléphone. Il ne veut pas. Là je panique un peu, et je trouve l’excuse qu’il me faut mon produit pour lentilles. Alors il me laisse partir.
Je sors et je vois sa Porsche jaune. Ca lui va bien, je trouve.
Alors, voilà, on y est. Je vais à l’hôpital. C’est donc grave. Et encore, aujourd’hui ce n’est tellement rien par rapport à ce que j’ai déjà vécu.
Je marche en laissant traîner les jointures de mes doigts contre un mur en briques, les échorchant, pour oublier un peu la douleur d’en être là, d’être tombée si bas.

Une adolescente

J’ai 17 ans et ma vie dérape sans que je comprenne pourquoi. Il y a quelques mois, je pensais que j’avais trop de chance, je n’arrivais pas à y croire. J’ai un copain. On est amoureux. Une meilleure amie avec qui je partage tout. Plus de liberté et de personnalité que les années précédentes. Ces sont de belles années, la vie qui commence enfin, vraiment, pour moi qui ai toujours détesté la dépendance et les obligations de l’enfance.
Mais voilà, je tombe. Je suis assise sur une chaise de classe et je tombe dans un puits sans fond. La mort me suit dans les couloirs et dort dans mon lit. Je pleure beaucoup. Un jour, je me coupe le dessus de la main. Là je me dit que je suis folle pour inventer une chose pareille. Je crois être la seule au monde à faire ça. On ne parle pas du tout de l’automutilation à l’époque. Je suis angoissée. Je m’éloigne des autres.
Je ne comprends rien. Je ne sais pas parler. Que pourrais-je dire, d’ailleurs? Comment expliquer ce que je ne comprends pas? Je me sens emmurée.
La prof de latin dit que nous sommes jeunes et donc insouciants. Je la déteste pour ça.
Un élève d’une école de la ville s’est suicidé en voyage de rhéto. Il a sauté par la fenêtre. Tout le monde est choqué. Les gens ne comprennent pas qu’il ait fait ça devant les autres, en voyage de classe. Je me sens incomprise, car moi je comprends sa douleur, j’envie son courage et eux ne pensent qu’aux autres, aux vivants que ça a dérangé de savoir combien il souffrait. Ils me dégoûtent. La prof de latin dit qu’heureusement ce ne sont pas les élèves de notre école qui se suicident. Et là, je me dis que vraiment les adultes sont nuls, qu’ils ne comprennent rien. Qu’on crève devant eux, qu’on hurle devant eux et qu’ils détournent le regard pour se créer un petit monde parfait, bâti sur les flaques de notre sang.
Mais de qui pourrais-je espérer un secours, si ce n’est des adultes? Moi je ne sais rien de la vie, sinon que je ne la supporte plus, je ne sais rien expliquer de ce que je ressens.
Alors je fume des joints, je vole des babioles, je sors avec des mecs juste pour être sûre que je suis encore en vie, je ne fais rien en classe, je me mutile, je me renferme, je me couche sur mon bureau, je me révolte, je regarde par la fenêtre pendant tous les cours de maths et je n’ai jamais plus de 4/20 aux contrôles. Le prof s’intéresse à tous les élèves sauf à moi. Il parle à tous et passe devant mon banc sans me regader. Je bâcle mes contrôles et je finis l’heure en lisant Balzac, qu’il sache que je ne suis pas si bête. Et à la fin de l’année je lui cacule ses probabilités beaucoup plus vite que tous les autres et j’ai 18. Il s’en fout, il ne veut pas m’aider comme l’a fait la prof de math de l’année dernière, et je lui prouve qu’il m’a mal jugée.
Sur mes murs, j’ai la photo de Kurt Cobain avec cette phrase « I hate myself and I want to die ». Sur mon plumier, sur mon journal de classe, sur mes classeurs, que les profs vérifient parfois, j’ai des phrases de ce genre, dont ma préférée, celle des Bérus « Pour tous ceux qui ont un trou noir dans la tête, y a-t-il un soleil? » et des paroles de « Mineurs en danger ». Faut-il me l’écrire sur le front pour être plus claire? La seule phrase qui me vaudra une remarque est celle qu’on a mise pour rire avec mon amie « Toi Marie qui a enfanté sans baiser, laisse-nous baiser sans enfanter ». Ca, ça fait réagir une prof dans cette école catholique où les soeurs sont pourtant reléguées au couvent depuis longtemps. Une bête phrase provocante d’adolescente anti-catho, mais mes phrases de détresse, personne ne veut les voir.
Ils me disent insolente, désinvolte, fainéante alors que je crève devant eux et qu’ils ne voient rien. Rien du tout!!
Je leur en veux. Parce qu’aucun adulte ne m’a dit que la vie c’était si douloureux, et qu’en plus ils ne font rien pour m’aider.
J’aimais beaucoup ma prof d’histoire. C’était ma titulaire. J’espérais qu’elle me parle. Moi je suis muette, alors il faut que quelqu’un vienne me prendre par la main, qu’il me parle, et alors je serai délivrée, tout ira mieux, si seulement je pouvais parler, dire quelque chose, n’importe quoi, juste « ça ne va pas ». Mais une phrase d’elle sur mon bulletin a tué tous mes espoirs. « Lana joue, espérons qu’elle gagne. Nous ne pouvons rien pour elle. » Voilà, c’est dit. L’indifférent monde adulte ne peut rien pour moi, c’est écrit noir sur blanc. Un poignard dans le coeur. Et moi je joue, oui je joue, pas mes notes, pas l’espoir de réussir en en faisant le minimum, non je joue ma vie, ma santé, ma raison. Je repense à cette phrase dans un train, de la musique dans les oreilles, en regardant le paysage, et je pleure.
Un jour, le prof de géographie me demande de rester après le cours. Et là l’espoir se réveille. Ca y est. Enfin! Quelqu’un va me parler, je vais briser les murs qui me serrent à m’étouffer. Et là, il me parle de mon frère. Quoi, mon frère? Est-ce qu’il ne fume pas des joints? Mais qu’est-ce que j’en sais, j’en ai rien à foutre, mon frère est un endormi de nature qui vit la nuit et dort le jour, mon frère se marre avec ses copains et se fiche du reste. Un ado quoi. Mon frère va bien, je le sais. Moi je crève, je crève et il me parle de mon frère. Moi je lui ai montré, à ce prof, mes blessures sur le poignet, j’ai fait tout pour qu’il le voit, pendant toute une heure de cours, mon poignet lui a hurlé la vérité en plein visage et il n’a rien vu. Mais bien sûr je ne dis rien de tout ça. Mes espoirs sont déçus encore une fois. Je dis que mon frère va bien, j’attends qu’ils dise et toi? mais il ne dit rien alors je m’en vais.
Pendant un cours de gym, je passe par un raccourci pour m’éviter quelques minutes de footing. Rentrés à l’école, le prof me demande de recommencer tout le footing. Je m’insurge, je vais arriver en retard au cours suivant, il ne cède pas. Je suis tellement à fleur de peau que je me sens injustement punie, rejetée, incomprise. Alors j’y vais, je retourne dans le village, mais je ne cours pas, je marche, je pleure. Je veux partir. Il verra bien qu’on ne se débarasse pas d’une adolescente qui va si mal comme ça, qu’il ne peut pas m’envoyer toute seule faire ce footing. Je vais descendre en ville, et il sera bien emmerdé quand il ne me verra pas revenir. Oui, mais je suis en tenue de gym, je n’ai pas un franc, rien. Et ils vont mettre mes parents au courant. Et ça je ne veux pas. Alors je prends tout mon temps, environ quarante minutes, pour faire le parcours, et je me dis que quand je reviendrai il verra que je vais mal et qu’il me parlera. Quand je reviens, il est paniqué, je le vois bien, mais il m’engueule et c’est tout.
Comme les autres, je vois la psychologue pour les tests PMS. A chaque métier qu’elle me propose, je dis que ça ne m’intéresse pas. Je ne dis presque rien, je veux qu’elle voit que mon avenir ne m’intéresse pas parce que je veux mourir. Les autres n’ont rien vu, mais elle forcément elle va m’aider, c’est son métier. Elle ne dit rien.
Ils ne voient rien, ils sont tous aveugles. Alors quand on fait du VTT dans le parc de l’école, je ne ralentis pas dans les virages, au contraire, j’accélère, je veux tomber, je veux me blesser gravement et qu’on appelle une ambulance. Et le prof de gym viendra avec moi, et je lui dirai que je l’ai fait exprès, et alors enfin on me parlera, et à l’hôpital aussi ils me parleront. Mais je ne tombe pas. Un exercice consiste à descendre une pente et freiner devant un arbre. Je ne freine pas, et le prof hurle « freine, mais freine! » Je fais l’idiote qui ne sait pas sur quel frein il faut appuyer, le prof me le dit, et là je fais celle qui ne reconnaît pas sa gauche de sa droite et le vélo bascule, je passe par-dessus et tombe à côté de l’arbre. Je me relève. Sans rien. Même pas foutue de me faire mal.
Ce ne sera pas encore cette fois qu’on me parlera.
Ce n’aura jamais lieu d’ailleurs.
Personne ne parlera jamais à l’adolescente muette et emmurée.

La tête de Jésus

Ce matin, je décide de ne pas aller au cours.
Mes colocataires ont l’air inquiètes.
C’est vrai qu’il faut que ça aille particulièrement mal pour que je sèche un cours.
Aller au cours, c’est continuer à avoir une vie normale. Enfin, un semblant. Bon, disons un pied dans la vie normale, mais c’est peut-être le dernier qui me reste alors je m’y suis toujours racrochée comme à une ultime bouée. Ca pouvait même confiner au ridicule.
J’ai suivi des cours en pleurant sans cesse. En gribouillant au lieu de noter. En ayant l’esprit qui flottait au-dessus de l’amphi, en train de me regarder assise en-bas. Avec la vue brouillée par les neuroleptiques, en ne sachant lire ni au tableau ni même sur ma feuille, en espérant qu’on ne me désigne pas pour lire à voix haute. En ne comprenant rien. En oubliant tout une fois sortie. Après une nuit blanche. Même quand mon année était fichue depuis longtemps. En ne tenant plus debout d’angoisse. En étant incapable de faire des exercices simplissimes tellement l’angoisse me brouillait les pensées. Des heures assise dans un amphi pour rien. Mais j’étais là. Oui, j’étais encore dans ce monde de la fac. Malgré tout.
Mais aujourd’hui, je ne peux pas. Je veux rester seule dans l’appartement.
J’ai des choses à faire.
Je dois me débarasser de ma tête de Jésus.
Je voulais un saint. Pour me protéger. J’ai besoin de protection, parce que je deviens folle, et peut-être même que je vais en crever. Et qui est là pour moi? Mes amies, que je ne connaissais même pas il y a quelques mois, que notre séjour en Espagne a réunies par hasard, et qui sont bien démunies face à mon état. Mais présentes comme elles le peuvent, quand même. C’est tout. Alors un saint, oui, c’est idéal. Oh, je ne crois toujours pas en Dieu. Mais ces petites statuettes qu’on trouve partout en Espagne doivent bien avoir un quelconque pouvoir. C’est tout ce qu’il me reste, de toute façon, baladée entre des psys surchargés ou ne me comprenant pas.
J’ai fini par trouver ce saint. Mais lorsque j’ai voulu en acheter un la première fois, j’ai erré dans les rues, il me faut un saint, il me protégera, il me faut un saint, et je rentre, et il me protégera, je me dis ça pendant des minutes interminables, peut-être même une heure, ou plus, qu’est-ce que j’en sais, je n’ai plus vraiment la notion du temps.
Je trouve une tête de Jésus. En argile, ou quelque chose comme ça, lourde en tout cas. Elle me rappelle cette tête de saint ensanglantée, dans une église que nous avons visitée, avec une hache dans la tête. Mes copines riaient, elles trouvaient ça ridicule. Et moi, moi l’athée qui ai passé mon adolescence à combattre la religion des soeurs de mon école avec rage, je suis fascinée, et je sais que quelques mois avant j’aurais ri avec elles, mais je ne peux pas le quitter des yeux. Il saigne, il a une hache dans la tête, il va mourir mais est encore en vie. Peut-être que c’est moi, peut-être que c’est un signe, le reflet de ma douleur. Donc, je prends cette tête de Jésus.
Il devait me parler, en plus de me protéger. Mais il ne me parle pas, il ne me protége pas. Pourquoi reste-t-il muet? N’y a-t-il donc rien ni personne pour moi sur cette terre?
Alors je me le laissais tomber sur le visage, je voulais me faire des bleus. Mais je n’osais pas le lancer de trop haut, il était vraiment lourd, alors j’avais mal mais ce n’était pas très visible. Je n’arrivais même pas à me faire du mal avec ce Jésus muet!
Maintenant, j’ai mon saint, et lui je l’aime.
Je dois me débarasser de cette tête de Jésus, c’est n’importe quoi, je ne veux plus voir ce signe de folie devant mes yeux. Ce n’est pas moi tout ça, je le sais.
J’erre dans l’appartement, en pyjama, je rentre dans ma chambre. Je saute sur mon lit, et ça y est, je lance cette tête, avec force, avec rage, plusieurs fois, dans les coins, sur le mur, partout. Elle se brise, elle est en miettes, le mur est abîmé, et je suis contente.
Je ramasse les morceaux. Et là je suis prise de panique. Et s’il se vengeait? Oui, c’est Jésus, c’est Dieu, je n’y crois pas et en plus je le massacre, évidemment qu’il va se venger de moi. Il ne me servait à rien, il ne m’aidait pas, mais je n’avais pas pensé qu’il pourrait se retourner contre moi. Et c’est trop tard. je ne peux plus rien faire. Je suis maudite.

Dehors

Je sors pour faire des courses. Très vite, je me sens angoissée. J’ai l’impression que les immeubles s’écroulent, qu’ils vont m’écraser. Ils font des vagues. La rue est mouvante. Vite, je rentre dans le supermarché. Mais là ce sont les rayons qui s’écroulent sur moi. Je me dépêche, je sors, j’étouffe, j’ai le coeur qui bat, l’angoisse dans tous les membres. Je rentre dans mon immeuble. Je monte les trois étages, vite, vite, car les escaliers s’effondrent sous mes pas. Je ferme la porte. Ca y est, je peux respirer.
Je suis dans la rue. Les voitures, les gens, le bruit, tout va trop vite. Tout tourne autour de moi, tout va de plus en plus vite, ça tourne, ça tourne et je ne vois plus rien. Tout tourne sans cesse, je suis le point fixe et le monde est comme une toupie dont je ne distingue plus les couleurs.
Il y a du monde dans les rues, sur la place. Ils me regardent, ne voient que ma maladresse, mon air bizarre, ils se moquent de moi. Un étal propose des petites sorcières. Il y a en une pour la santé. Il faut que je l’achète, oui elle va m’aider, je vais retrouver la santé. Je n’ai jamais cru ni en Dieu ni au diable ni aux porte-bonheur, mais je n’en suis plus à ça près. Je la désigne à la commerçante. Elle me demande « Su nombre? », ce qui en espagnol veut dire soit « son nom? » ou « votre nom? ». Pourquoi veut-elle savoir comment je m’appelle? Je ne sais pas, mais je lui donne mon nom. Elle me regarde comme si j’étais idiote et je comprends mon erreur. J’ai honte, honte d’être aussi bête, que tout le monde le voit. Je sors mon portefeuille et fais tomber mes cartes. Je me penche pour les ramasser, confuse, honteuse, une preuve encore de ma stupidité, je tremble. Je ne peux plus supporter tous ces regards, à juste titre méprisants. Il faut que je rentre.
Enfin, je suis dans ma chambre. Je tire les volets, allume uniquement quelques bougies. Je suis dans le noir, je ne vois plus rien de l’extérieur, et surtout plus personne ne me voit. Je me réfugie dans mon lit, protégée par ma couette.
Je peux respirer, je peux m’apaiser, je suis protégée par les volets et la couette. Seule, enfin tranquille.
Je décide d’aller faire des courses à Bruxelles. Je vais bien à cette époque, mieux en tout cas. Pas d’angoisses à avoir, je connais cette ligne de train et cette rue. Mais très vite le monde m’angoisse, m’agresse. Je ne ressens plus les limites entre moi et les autres, ils m’envahissent, rentrent à l’intérieur de moi. Je suis transparente. Je suis un passe-muraille à l’envers, c’est moi qu’on traverse. Ca va trop vite, c’est trop violent, c’est étouffant. Je me ferme, mais ce n’est pas mieux, au contraire, je suis d’autant plus une anomalie dans ce monde qui suit sa course.
Je rentre, et je me mets au lit, je ne peux rien faire d’autre. Je pleure, je tremble, je répète « je n’ai plus de peau, je n’ai plus de peau », et ma couette est ma peau sur ma chair à vif.

Ils sont vivants et je suis morte

C’est une fête dans un appartement, en Espagne. Je suis en Erasmus. Je suis censée m’amuser.
Les autres s’amusent, parlent, rient.
Je ne sais pas ce qu’ils disent. Je n’entends, je ne comprends rien.
Je les regarde, une masse de gens, de voix, de bruits, de visages. Un ensemble un peu flou.
C’est le monde, c’est la vie.
Je les regarde et je ne comprends rien à ce qu’ils font. J’aimerais faire comme eux, je suis venue pour ça. Je n’y arrive pas.
Je les regarde. Ils sont vivants. Ils sont vivants et je suis morte. Je ne fais pas partie de leur monde.
Je me souviens de cette photo prise dans un chantier international en Tunisie. Il y avait Fatima, Yassine et d’autres. Je me suis dit ça aussi en regardant cette photo. Ils sont vivants et je suis morte. C’est la première fois que cette évidence m’a sauté au visage, en regardant cette photo. Des gens qui sourient, un mur blanc, du soleil à en être ébloui. Comme elle me faisait mal cette photo. Des étrangers. Des vivants.
Et voilà, ici c’est la même chose.
Dans mon pays, en Tunisie, en Espagne, on peut fuir où on veut, on s’emporte toujours avec soi. Au début c’est mieux. Une distraction. Et puis la réalité revient.
Je vais m’enfermer dans les toilettes parce que je ne peux plus retenir mes larmes. Je pleure sans pouvoir m’arrêter. Puis je m’asperge le visage d’eau froide.
Je retourne dans le salon. Espérant que personne ne voit rien. Avec mes yeux rouges, mon incapacité à sourire et à parler, ma tête de morte. Qui pourrait ne rien voir?
D’ailleurs il y a ces gens que j’ai déjà croisés. Je suis sûre qu’ils me méprisent, me détestent. Ca se voit. Alors je peux encore moins parler, je suis encore plus mal à l’aise, dans ce monde où je n’ai rien à faire.
Mon médecin m’a donné des anxiolytiques. Il m’a dit de ne pas trop boire. Je n’ai jamais supporté l’alcool. Je bois juste un peu de bailey’s, et ça me rend malade.
Je retourne pleurer dans les toilettes.
Je retourne m’asseoir au milieu des vivants. Essayant pathétiquement de jouer mon rôle d’étudiante de 20 ans heureuse d’être là, qui profite de sa chance. Avec ma tête de morte qui ne leurre personne.
Je vais pleurer, encore. Je ne peux plus tenir mon rôle, même plus mon rôle de morte parmi les vivants. Je décide de partir.
Claire me rejoint devant l’ascenceur. Me demande de rester, dit que je serai mieux ici que seule. Non, je ne veux pas, elle ne comprend pas que c’est bien pire d’être là que seule, que je ne peux plus supporter la moindre présence sans m’effondrer. Je pleure dans les toilettes, je ne veux pas pleurer devant eux. Elle me dit « mais qu’est-ce qu’on peut faire pour t’aider? ». Je dis « Rien » et elle tape du pied avec rage.
Je m’en vais en pleurant.
Je suis malade à cause de l’alcool, je tiens difficilement debout, surtout à cause de la douleur.
Je marche seule, la nuit, dans cette ville d’Espagne, qui ne me fait pas peur. Je ne crains pas la nuit ici, je me sens en sécurité, je ne sais pas pourquoi.
Je rentre à l’appartement. Vide puisque mes amies sont à la fête.
Je vais dans la salle de bains. Avec mon morceau de verre. Je ne supporte plus cette souffrance, qui m’a suivie jusqu’ici, qui m’éloigne des gens, même de ceux qui voudraient m’aider. Je veux mourir, comme d’habitude, mais je ne sais pas me tuer. Je voudrais me balafrer le visage, qu’est-ce que j’en ai à foutre dêtre défigurée puisque je veux mourir, oui mais si je ne meurs pas, etc… Alors je m’acharne sur ma main, sur toute sa surface. Ca ne saigne pas bien alors je m’énerve, je frappe, encore, encore, jusqu’à avoir la main remplie de coupure.
Et je me couche, apaisée.
Le lendemain, je suis embêtée par ces blessures. Je ne peux pas les cacher sous ma montre, comme d’habitude, ou ses mes manches. Et je ne veux pas que les autres les voient. Je ne veux pas qu’ils pensent que je fais ça pour me faire remarquer, pour attirer leur attention de façon malsaine, voire que je fais du chantage.
Alors je reste accrochée à ma manche tirée, même si je sais qu’ils ont tous vu ma main. Mais c’est insupportable qu’ils voient ma folie sur ma main de façon aussi sanglante et impudique.
Je fais la vaisselle, et l’ami de Nathalie, qui fait des études de psychologie, rentre dans la cuisine. J’ai peur des gens qui connaissent la psychologie ou la psychiatrie, j’ai peur qu’ils voient à l’intérieur de moi. Et en même temps, je l’espère. Je me dis que peut-être ils pourraient m’aider. Il me demande si ça va. Je garde la main dans la mousse, ce n’est pas naturel du tout, mais je fais comme s’il ne s’en rendait pas compte, et je dis oui d’une voix étranglée. Je ne sais rien dire d’autre de toute façon.
Tout le monde fait semblant de ne pas voir ma main. Personne ne dit rien.
Il y aura juste une caissière du supermarché qui s’écriera en la voyant « Tu mano! ». Elle était gentille, elle m’a demandé ce qui m’était arrivé, avec un intérêt sincère. J’ai dit « nada » en souriant un peu, comme je pouvais, pour essayer d’avoir l’air un peu vivante devant cette femme qui m’a touchée bien plus qu’elle ne le saura jamais.

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