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« L’Intranquille », Gérard Garouste, Le Livre de Poche

Présentation de l’éditeur

Je suis le fils d’un salopard qui m’aimait. Mon père était un marchand de meubles qui récupéra les biens des juifs déportés. Mot par mot, il m’a fallu démonter cette grande duperie que fut mon éducation. A vingt-huit ans, j’ai connu une première crise de délire, puis d’autres. Je fais des séjours réguliers en hôpital psychiatrique. Pas sûr que tout cela ait un rapport, mais l’enfance et la folie sont à mes trousses. Longtemps je n’ai été qu’une somme de questions. Aujourd’hui, j’ai soixante-trois ans, je ne suis pas un sage, je ne suis pas guéri, je suis peintre. Et je crois pouvoir transmettre ce que j’ai compris. G . G.

Un livre qui a la puissance d’un roman, traversé par l’antisémitisme, les secrets de famille, l’art, la folie et l’amour. Un autoportrait bouleversant.

La voix est juste, la langue magnifique, le livre renversant. Olivia de Lamberterie, Elle.

 L'Intranquille

Biographie de l’auteur

Gérard Garouste, né le 10 mars 1946 à Paris, est un peintre, illustrateur, décorateur et sculpteur français. Il est devenu, au cours des années 1980, l’un des peintres français les plus importants et internationalement reconnus. Depuis 1979, il vit et travaille à Marcilly-sur-Eure dans l’Eure, où il a fondé une association d’action éducative et sociale d’aide aux enfants par l’art nommée La Source.

Abilifaïe Léponaix

Ce spectacle est un voyage initiatique. C’est un bijou d’humanité et d’émotion. Une œuvre d’art militante et cathartique. C’est la schizophrénie ici qui est exposée à nos regards. La vraie schizophrénie, pas celle dont on parle à la télévision, pas celle qui régale les auteurs de polars. La schizophrénie comme une maladie de la sensibilité. Des personnages à fleur de peau. Perdu dans un monde incohérent qui les morcelle. La schizophrénie c’est la lucidité poussée à son paroxysme.

On passe du rire au larme et l’émotion est là, vive, intense à chaque instant de chaque minute de la pièce. Que dire d’une œuvre pareille sinon qu’elle sert, qu’elle instruit, qu’elle insuffle un peu d’humanité dans nos politiques sécuritaires, que dire sinon qu’elle brise de façon fracassante les préjugés ? Les textes sont d’une puissance hors norme puisque provenant de malades véritables.

La parole du fou nous semble plus vraie que toutes les vérités réunies jusqu’alors.

Des quatre comédiens on ne sait lequel joue le mieux. Chacun nous happe dans son univers avec poésie, auto dérision, violence parfois. Le décor est d’une ingéniosité absolument impressionnante.

Ce spectacle va vous conduire au delà de tout ce que vous avez pu voir, entendre, connaître auparavant. Vous en sortirez lavé de la bêtise humaine, grandi d’empathie et de sensibilité.

A ne manquer sous aucun prétexte à voir à revoir, ensuite il ne vous restera qu’à faire comme moi : espérer le retour de la troupe en Juillet prochain !

Jusqu’au 31 juillet au théâtre de l’Alizé, 15 rue du 58e RI à 13 h 45.  04.90.14.68.70.  Tarifs  16 € ; 11 € (carte off).

Agathe Vidya

http://www.laprovence.com/article/avignon-off/abilifaie-leponaix-0

« La Métamorphose » de Kafka: je suis le cancrelat

Je viens de terminer « La Métamorphose » de Kafka. Ce texte m’a profondément touchée et fait réflechir. J’ai aussi été choquée par les notes en cours de lecture. Cela dit, ces notes et la préface sont légitimes et sérieuses, j’ai juste ressenti les choses tout autrement.

Ce texte n’est pas une analyse du roman faite dans les régles de l’art, mais ce que j’ai ressenti à la lecture de cette oeuvre. Une vision parmi d’autre du texte de Kafka.

Dans la préface de l’édition en folio, Claude David nous dit de Gregor: « On ne peut que se détourner de lui avec horreur », « La sympathie du lecteur se porte sur les parents et leur fille, tortionnaires innocents, et non sur Gregor, toujours relégué au-delà de la pitié, à un niveau inaccessible aux sentiments humains ». Ces affirmations m’ont étonnée, car dès le début et jusqu’à la fin, je me suis identifiée à Gregor, je le comprenais, et je n’avais aucune sympathie pour sa famille. Car si je comprenais leur peur et leur horreur, leurs réactions me choquaient.

C’est peut-être de la projection, mais dès le début j’ai lu cette histoire comme une métaphore de la folie et de son rejet par les gens qui ne la comprennent pas, et ne cherchent pas à la comprendre.

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Gregor a une vie triste, c’est un commis-voyageur qui fait son travail sans beaucoup d’entrain, mais qui fait vivre sa famille. Un bon employé, il n’a jamais manqué son travail, et un bon fils, un homme qui fait les choses sans passion mais sans faire de vagues. Un jour, il ne peut plus se lever. Il n’a pas entendu son réveil, il est trop tard pour aller travailler. Il ne se reconnaît plus. Son corps a changé, il ne sait plus qui il est. Il sait qu’il doit se lever, reprendre le cours de sa vie, ce retard l’angoisse mais la même angoisse l’empêche aussi de se lever. Il voudrait se rendormir et faire comme si rien n’était arrivé, mais cette fuite lui est impossible aussi, à cause de son nouveau corps qui l’empêche de se mettre dans la position dans laquelle il dort habituellement. Il se demande donc comment justifier son absence au travail et sa transformation, comment continuer à avoir l’air normal, à cacher ce qui lui arrive. Il veut sauver les apparences. Mais il ne le pourra pas. Et très vite, le monde se transformera lui aussi, Gregor ne voit plus par la fenêtre ce qu’il a toujours vu. Comme dans la folie, il a perdu l’unité de son corps, il ne sait plus qui il est et sa vision du monde n’est plus la même. Comme dans la folie, il ne peut le cacher longtemps malgré ses efforts.

S’il s’habitue rapidement à sa transformation, ce n’est pas le cas de son entourage. Terrifiée, sa famille ne peut pas supporter de regarder ce fils transformé en cancrelat. Ses parents pleurent et s’effondrent, pris entre la vision de leur fils métamorphosé et une photo du « bon fils », en tenue militaire, intégré dans la société. Gregor reste calme et continue à vouloir tout arranger, espérant encore pouvoir revenir en arrière. Mais le fondé de pouvoir, venu demander la raison de l’absence de Gregor au travail, s’enfuit à sa vue. Ses parents ne peuvent le regarder plus longtemps, et l’enferment dans sa chambre. Son père le pousse tellement qu’il le blesse, et il enferme Gregor, qui saigne en abondance, sans lui venir en aide. Ca m’a tout de suite évoqué l’image que j’utilise souvent, celle qu’en étant psychotique on se vide de son sang devant des yeux indifférents. Gregor est enfermé dans l’obscurité, on le cache, on ne lui parle plus. Son apparence (sa folie) est insupportable, on préfère faire comme si de rien n’était en le cachant plutôt que d’essayer de comprendre ce qu’il se passe, ce que ressent Gregor, qui malgré son apparence ou sa déraison, a gardé la faculté de réfléchir et de se rendre compte de ce qui se passe autour de lui. Il ne réagit plus comme d’habitude, il va se coucher sous le canapé, et a un peu honte de ce qu’il fait, même s’il sent que c’est là qu’il est le mieux. Il a honte car ce comportement n’est pas normal, mais c’est là qu’il peut échapper à la peur qu’il ressent devant son univers devenu étrange.

Sa soeur a de la pitié pour lui, elle cherche à savoir ce qu’il préfère manger, sans pour autant oser le lui demander. Elle pousse différents aliments devant lui pour voir ce qu’il va manger, comme on le ferait avec un animal. Mais très vite, cette commisération se transformera en devoir, dont elle tire un certain orgueil, puisqu’elle réagira violement le jour où sa mère prendra sa place. Elle ne parle plus à son frère, devenu monstrueux, ou fou, mais fait son devoir de soeur afin qu’on ne puisse pas lui reprocher son rejet et son dégoût. Elle sauve les apparences, mais ne fait rien pour essayer de sauver son frère. La mère de Gregor, elle, ne peut plus supporter la vue de son fils, elle lui est trop douloureuse. Son père réagit avec violence, allant jusqu’à lui lancer des pommes dont une se fichera dans son dos, sans qu’on le soigne. La famille est persuadée que Gregor n’entend et ne comprend plus rien, qu’il est inaccessible à toute raison, à toute parole, alors que celui-ci observe tout et continue à ressentir des choses. Pas une seule fois, la famille n’essayera d’atteindre Gregor. Son étrangeté est trop radicale à leurs yeux pour qu’ils osent aller vers lui. Ils ne peuvent pas imaginer qu’ils ont encore quelque chose en commun. On le maintient en vie, caché, mais on ne lui parle pas. Comme on le fait avec un fou qu’on veut croire inhumain. Sa soeur finira par dire « ça » à propos de lui. Il n’a plus rien d’humain, il est devenu un poids, une chose, quelque chose dont il faut se débarasser. Car Gregor leur fait honte. Certes, il est caché aux yeux du monde, mais certaines personnes le voient quand même, au grand dam de la famille. Eux qui avaient un si bon fils ont a présent un monstre à la maison. Il y d’abord a les domestiques. Certaines ne peuvent pas supporter de travailler dans cette maison, terrifiée par le monstre/le fou. On engage alors une vieille femme robuste qui en a vu d’autres dans la vie. Elle n’a pas peur de Gregor, contrairement aux autres, mais le traite comme une bête immonde, ne voyant pas l’humanité qui lui reste derrière cette apparence. La peur et le mépris, voilà tout ce que Gregor suscite. Pourtant, il n’a pas perdu sa sensibilité. En entendant sa soeur jouer du violon, il est pris d’une envie de sortir de sa chambre et d’aller vers elle. Mais les locataires de la famille sont dans la pièce, et, honteux qu’ils voient son fils, le père les pousse sans ménagement dans une autre pièce.

Gregor essaye pourtant de ménager sa famille, en leur obéissant quand ils le poussent dans sa chambre, en se cachant sous un drap pour éviter à sa mère de le voir dans cet état, en ne se révoltant pas contre la violence de son père. Gregor est conscient de sa différence et souffre en silence. Seul dans sa chambre, il se trouve des occupations: rester au plafond, ou rebondir sur le plancher, des choses qu’il ne pouvait pas faire auparavant. Claude David précise dans une note que ça montre que Gregor est redevenu un enfant à qui il faut passer ses caprices. J’y vois plutôt les inventions de quelqu’un laissé seul, et qui cherche ce qu’il peut bien faire dans son nouveau monde. Il fait des expériences que sa normalité l’empêchait de faire. Il s’accomode de son nouvel état puisqu’il est seul et enfermé, et que c’est la seule chose à faire s’il veut rester en vie.

Sa mère a encore de la pitié pour lui et voudrait rendre le quotidien de Gregor un peu moins insupportable, mais sa peur et sa soumission aux avis de sa fille et de son mari l’en empêche. Gregor finit donc par ressentir de l’hostilité pour elle comme pour le reste de la famille, elle qui a encore des sentiments humains mais n’a pas le courage de les assumer, de prendre le parti de son fils monstrueux ou fou contre la raison de la famille. Pour Claude David, ce passage de Gregor de l’affection à l’hostilité pour sa famille est la preuve qu’il s’enfonce toujours davantage dans son mal. Pour moi, c’est au contraire la preuve qu’il reste lucide, qu’il se sent trahi et abandonné, et naturellement il en éprouve du ressentiment. Cette famille qu’il faisait vivre auparavant, qui était fière de lui, lui tourne le dos parce qu’il n’est plus un bon fils. Aussitôt métamorphosé, sa famille s’est détournée de lui, le laissant seul à son malheur. Pour eux, ce monstre n’est plus leur fils ou frère, Gregor a disparu depuis longtemps, il faut se débarasser de l’animal qui les encombre. Toujours lucide, Gregor les entend parler de lui de cette façon. Sa famille aurait préféré qu’il meure, plutôt que de le supporter dans cet état. Il gâche leur vie, leur fait honte aux yeux des autres, alors qu’on peut honorer un mort. Ca ressemble beaucoup aux discours de certaines familles de psychotiques, qui disent avoir perdu leur enfant, qui ont un malade qui leur gâche la vie et leur fait honte. Ils veulent se draper dans une position de martyre, et c’est plus facile aux yeux du monde avec un mort qu’avec un monstre enfermé dans une chambre dont il faut malgré tout s’occuper. La société respecte le chagrin du deuil, alors que la folie est mal vue. Et les yeux des autres sur les parents peuvent aussi être ressentis comme un jugement. Après avoir poussé les locataires pour qu’ils ne voient pas Gregor, le père les chasse une fois que celui-ci est mort. Comme si tous les yeux ayant vu Gregor devaient être chassés, mais aussi les yeux ayant vu la façon dont le père traite son fils avec violence. Le père a honte de Gregor mais peut-être aussi de ce qu’il lui fait. Cependant, il ne cherche pas à agir autrement.

Toute la famille sera soulagée à la mort de Gregor. Celui-ci, blessé par la pomme toujours fichée dans son dos et les mots de sa famille qui rêve d’une vie sans lui, se laisse mourir, sans doute par désespoir mais aussi par un dernier égard pour sa famille. Cette famille qui, depuis la transformation de Gregor, a dû reprendre les choses en main pour faire vivre le ménage, va s’épanouir une fois qu’il ne sera plus là. Ils seront plus légers, et débarassés de la honte, pourront songer à marier la fille.

Pour moi, cette histoire est avant tout un drame du silence. Silence de Gregor qui ne peut expliquer ce qui lui arrive et n’ose exprimer ses sentiments, silence de la famille qui ne veut pas essayer de le comprendre, qui a peur et préfère reléguer leur proche dans une altérité radicale où il ne ressentirait rien et n’aurait besoin d’aucune commisération, d’aucune parole, d’aucune affection. Silence envers la société, il ne faut pas demander d’aide ni montrer Gregor pour ne pas provoquer le scandale. Silence dans lequel meurt Gregor, à tel point que la domestique ne se rendra pas tout de suite compte de sa mort. Son père rendra grâce à Dieu pour ce décès. La famille pleurera un peu, comme on le fait devant un mort, avant de reprendre bien vite le cours de sa vie. Ils ne s’occuperont même pas du corps de leur fils, c’est la domestique qui le fera. Ce qui lui vaudra son renvoi, toute trace de l’infâmie devant disparaître de la maison redevenue « comme il faut ».

La préface se termine par ces mots: « Il eût fallu en 1915 une pénétration peu commune pour comprendre que « La Métamorphose » ne cherchait pas à émouvoir le coeur et qu’elle était fort loin d’imiter la vie. »

Je suis loin d’avoir cette pénétration peu commune, car ce texte m’a ému le coeur. C’est de Gregor, transformé, isolé, rejeté, mais toujours humain malgré les apparences, et non de sa famille conformiste et terrifiée par ce qu’elle ne connaît pas, que je me suis sentie proche. J’ai trouvé cette histoire tragique, triste et terriblement humaine. J’y ai lu une histoire trop commune de la folie.

« Le Journal de Léa », Elie Hantouche, Nathalie Faucheux, Odile Jacob

Présentation de l’éditeur

« Je m appelle Léa. Mes angoisses et mes pensées intrusives, c est comme des décharges électriques qui me paralysent de terreur. Elles lacèrent mon cerveau et parasitent mes pensées sans que je puisse réagir pour les neutraliser ou simplement les négliger… mais je ne suis pas folle ! Le seul moyen que j ai trouvé pour les apaiser, c est de regarder des films, d y puiser des solutions. »
Léa est une jeune femme de 24 ans. Depuis plusieurs années, elle souffre de troubles étranges : elle répète sans cesse les mêmes gestes ou les mêmes phrases, elle est envahie par des pensées gênantes… Pourtant, le cas de Léa n est pas isolé : rien qu en France, son trouble touche des centaines de milliers de personnes.
C est à travers les films de ses réalisateurs préférés que Léa va tenter de raconter son histoire et surtout de comprendre ce dont elle souffre.
Un éclairage inédit, à la fois médical et original, sur une maladie complexe.

 Le Journal de Léa

Biographie de l’auteur

Élie Hantouche est médecin psychiatre, fondateur du Centre des troubles anxieux et de l humeur (CTAH) et secrétaire du Forum européen bipolaire. Il est l auteur de plusieurs ouvrages, notamment Troubles bipolaires, obsessions et compulsions. Les reconnaître et les soigner.

Nathalie Faucheux est scénariste et réalisatrice de courts métrages. Elle est également art-thérapeute. Elle a mis en place un atelier de
communication en prison et utilise le cinéma comme outil thérapeutique.

Redécouvrir Janet Frame

Enfermée dans un asile psychiatrique, Janet Frame sera sauvée par
l’écriture. La réédition de son autobiographie et un roman, Vers l’autre côté,
invitent à découvrir un univers enchanté.

En septembre 2003, la très secrète Janet Frame apprenait qu’elle était l’une des favorites du Nobel et, deux mois plus tard, elle révélait qu’elle était atteinte d’un cancer, en phase terminale. Lorsqu’elle s’éteignit – en janvier 2004, à 79 ans -, on salua une très grande dame des lettres néo-zélandaises qui avait pourtant failli sombrer dans le pire des abîmes : cataloguée comme schizophrène à la fin de son adolescence – un mal dont elle ne souffrait pas – après une tentative de suicide, elle a passé huit ans dans un hôpital psychiatrique où elle a été abandonnée à l’arbitraire de la médecine. Après avoir subi près de deux cents électrochocs, elle échappe in extremis à une
lobotomie grâce à la publication d’un recueil de nouvelles, Le lagon, qui lui valut un prix en Nouvelle-Zélande et qui lui permit de sortir de l’asile.

Littéralement sauvée par la littérature, Janet Frame n’a cessé, sa vie durant, de pratiquer l’écriture comme une thérapie, comme une catharsis miraculeuse. Paru en 1957, son premier roman (Les hiboux pleurent vraiment) évoque ses tourments de petite fille. Toute son oeuvre sera ensuite hantée par la difficulté de vivre dans un monde trop étriqué où les chasseurs d’absolu passent pour des pestiférés : c’est à l’albatros de Baudelaire qu’il faut comparer Janet Frame, dont les livres sont peuplés d’anges rebelles et de « princes des nuées » qui refusent d’obtempérer avec la médiocrité et qui s’escriment à traverser les miroirs sous le signe de la poésie, du
merveilleux, parfois du fantastique.

Après avoir été une rescapée des ténèbres, Janet Frame sut donc devenir un médium et ce destin si singulier s’éclaire dans les trois volumes de son autobiographie aujourd’hui rééditée par Joëlle Losfeld, Un ange à ma table, dont Jane Campion a tiré un très beau film en 1990. Le premier volet, Ma terre, mon île, raconte l’enfance de Janet, au fil des années 1920. A l’école, déjà, elle se sent inadaptée, avec ses « airs de cow-boy ». Horriblement malheureuse, elle rêve de jolies robes et de bottines vernies au lieu de ses lourdes chaussures aux semelles de fer. Un matin, son instituteur demande à la classe d’écrire un poème et ce sera sa première délivrance, son premier envol vers le pays des songes. « J’étais avide de mots », se souvient Janet Frame, qui évoque aussi ses lectures boulimiques et ce jour de grand bonheur lorsqu’on lut un de ses poèmes sur les ondes d’une radio locale. « Pour moi, poursuit-elle, la littérature était un autre monde dans mon univers. Elle se répandait comme un flot de rubans à travers les branches d’un jeune arbre verdissant, touchant ses feuilles d’une lumière inattendue, différente de la lumière habituelle du soleil et des saisons. »

Un voyage au plus profond de l’horreur de la folie

A la fin de l’adolescence, Janet Frame se sent « perdue et emprisonnée », comme si elle ne trouvait pas sa place dans le monde. Le deuxième volet de son autobiographie – Un été à Willowglen – raconte ses années les plus noires : pour elle, le suicide est « la seule issue possible ». Elle a vingt ans. Ses souffrances sont d’ordre métaphysique, mais ses proches pensent qu’elle est dépressive : elle sera internée à l’hôpital de Seacliff, d’abord, « un voyage au plus profond de l’horreur de la folie ». Et elle ajoute : « Cela me sépara à tout
jamais des certitudes et des réalités naguère acceptables de l’existence quotidienne. » Puis il y aura d’autres cellules sinistres, d’autres pavillons de haute solitude où se multiplient les électrochocs à cause de médecins aveugles qui veulent la « changer, grâce à des interventions chirurgicales, en quelqu’un de plus normal, de plus maniable, somme toute de plus acceptable ». Et si elle passe pour schizophrène, c’est parce qu’un psychiatre incompétent trouve qu’elle écrit des lettres vraiment trop bizarres à sa soeur June : dire par exemple que « les ajoncs ont une odeur de beurre de cacahuète » est une preuve flagrante de sa démence – alors qu’elle se contente de citer Virginia Woolf !

On connaît la suite : la sortie du tunnel, lorsqu’elle comprend qu’un inestimable trésor – l’écriture – est caché au coeur du gâchis. Une fois libérée de l’hôpital, elle décide de larguer les amarres et de quitter la Nouvelle-Zélande. Elle retrace dans le dernier volume de ses Mémoires, Le messager, les sept années qu’elle passera en Europe, entre 1956 et 1963, à Paris, à Ibiza, en Andorre, à Londres, où elle gagne sa croûte en faisant de petits boulots, sans jamais lâcher sa machine à écrire. « Je me livrai sans nul doute durant ce voyage à un exercice de contagion émotionnelle, note-t-elle, transposant le paysage extérieur en paysage intérieur, et vice versa, jusqu’à imaginer que je me muais en pin noir, étreint par l’hiver. »

A son retour sur son île natale, Janet Frame signera Vers l’autre été, un roman qu’elle refusa de publier de son vivant, parce que certaines personnes risquaient de s’y reconnaître. Grace Cleave, son héroïne, est son sosie. Comme elle, elle est mordue d’écriture et a quitté les antipodes pour s’expatrier à Londres. Autre point commun : Grace est incapable de faire bonne figure en société mais, par contre, elle est particulièrement douée pour le rêve ; en un clin d’oeil, elle peut, par exemple, se métamorphoser en « oiseau
migrateur », fauvette ou bergeronnette, coucou ou pie-grièche…

Ce qu’elle raconte ? Un week-end calamiteux chez un couple qu’elle connaît à peine, Philip et Ann Thirkettle. Un horrible supplice, pour cette sauvageonne qui brûle de rentrer illico à Londres, de s’asseoir devant sa machine et de « s’envoyer à elle-même des signaux bruyants » alors que, dans la maison si conventionnelle de ses hôtes, elle ne trouve jamais ses mots, bafouille, aligne des banalités, s’empêtre dans ses maladresses en souriant bêtement, passe pour une gourde et doit boire jusqu’à la lie la coupe amère de son incurable inadaptation sociale. « Elle n’apprendrait jamais les codes, écrit Janet Frame. Communiquer avec les gens était autre chose qu’envoyer une lettre officielle. Pourquoi ne pouvait-elle pas y arriver ? Il y avait des larmes de rage dans ses yeux, contre elle-même et contre le monde. »

Plus tard, Janet Frame ne sera pas plus loquace que son héroïne, face à ses intervieweurs. Mais sa prose de ballerine la poussera vers des contrées que l’on n’explore qu’à vol d’oiseau : ce monde enchanté où elle découvrit l’éblouissante lumière d’un « autre été », après avoir passé une saison en enfer.

Par André Clavel (Lire), publié le 23/05/2011 à 08:00

http://www.lexpress.fr/culture/livre/vers-l-autre-ete_995031.html

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« Froidure », Kate Moses, folio

Présentation de l’éditeur

Froid, très froid, tel est l’hiver en cette
année 1962 à Londres. Le déménagement est inachevé, l’appartement inconfortable.
Aucun ami, pas de téléphone, tout juste de jeunes enfants malades. Sylvia est si
seule. Ted, surtout, est si loin. Ted, son mari. Ted l’infidèle, qui n’est plus
là pour la secourir. Sylvia peuple de poèmes ses longues nuits sans sommeil.
Elle chante l’heureux temps de leur mariage, le vieux manoir de Court Green,
niché dans la campagne anglaise, en célèbre les fleurs du jardin, les fruits du
verger, la douceur des jours. Ted a trahi ; Ted l’a quittée pour une autre
femme, une amie du couple. Ted n’est plus là. Sylvia est submergée par la
tristesse et le désespoir. Elle se sent comme happée par les démons de la
dépression qui la poursuivent depuis si longtemps. Elle se doit de résister pour
Frieda et Nicholas, ses enfants. Elle veut croire en une vie nouvelle, au retour
de l’été, des abeilles, du soleil. Sylvia est cependant si fragile, sa peine si
forte. Et cet hiver 1962 à Londres est décidément froid, trop froid.

Froidure

Biographie de l’auteur

Née en 1962 à San Francisco où elle vit
aujourd’hui avec son mari et ses deux enfants, Kate Moses a été éditeur et a
collaboré à plusieurs revues littéraires. Elle se consacre désormais à
l’écriture. Froidure est son premier roman, inspiré par la vie et l’œuvre de
Sylvia Plath.

«La Pecora nera» : L’être timbré

Critique | 20 avril 2011

            Par OLIVIER SÉGURET

L’Italien Ascanio Celestini explore les visions fantasques  d’un jeune homme interné.

DR

A quoi servent les fous ? Et d’abord qui sont-ils ? A ces questions posées de toute éternité, les réponses ont varié selon le prisme qu’offraient les époques, les situations et les sociétés. Les variations sont d’ailleurs si amples parmi ces réponses que l’on a pris l’habitude de les tenir pour des informations plus fiables sur les sociétés elles-mêmes et l’état de leurs mentalités que sur les fous qui les suscitent.

Maintes fois reproduite depuis Michel Foucault, cette démonstration s’exprime avec une force nouvelle et une forme fraîche dans la Pecora nera («le mouton noir»), troisième long métrage du méconnu touche-à-tout italien Ascanio Celestini. Mouton noir, brebis galeuse, vilain canard : la Pecora nera nourrit dans son titre une ambiguïté constitutive et profitable. Une métaphore animale pour dire un rejet humain. Le film suit la vie enfermée, psychiatrisée, ostracisée et pourtant lumineuse comme un miracle, d’un petit Nicola fort troublé, depuis son enfance jusqu’à un âge très adulte, bien que cette catégorisation, dans son cas, soit de peu d’intérêt. Mais la dureté réelle de cette vie, la crise affective grave qu’elle produit sont amorties en permanence par l’enfant lui-même, plus tard l’homme, et par son verbe abondant et suprême, son humour et la narration qu’il donne, off et in, de son existence.

Logorrhée. En accoutrant le réel de ses propres fables, l’enfant Nicola en donne une version codée, construite autour de refrains obsessionnels : il connaît les Martiens, cultive une fibre scato enfantine, offre une personnalité attachante où se mêlent l’espièglerie et l’émotion. Si c’était à nous de juger, on ne le décréterait pas plus fou qu’un autre. Singulier, oui. Et certainement blessé. Mais qui ne l’est pas ? Le metteur en scène joue lui-même le personnage de Nicola dans son état adulte et c’est donc sa voix qui fait le travail off de longue haleine par lequel se déroule le ruban étourdissant du langage de la Pecora nera. Rien de bavard, ni de hasardeux dans cette logorrhée, au contraire.

Formé à l’enquête ethnologique, puis sociologique, Celestini est un missionnaire de l’oralité. Sa méthode de prédilection, qu’il s’agisse de ses créations théâtrales (la Pecora était à l’origine une pièce) ou de ses documentaires, est en soi une profession de foi : l’entretien. Il recueille, enregistre, documente et construit à partir de ces matériaux un récit qui est une sorte de montage en forme d’horlogerie des discours et dont lui seul a la clé. C’est donc à la fois beaucoup de contraintes et beaucoup de liberté que s’impose et s’octroie Celestini, dont le contact humain est à peu près aussi étrange que son film : chaleureux et distant, fantasque et rigoureux. Il cultive une barbichette à la russe, longue mais de consistance ondoyante et duveteuse, qu’il tripote assidûment pour réfléchir, choisir ses mots, en éviter d’autres. Par exemple, il prend soin de ne se référer à aucune chapelle de la riche église cinéphile d’Italie. A peine concède-t-il son attachement au Pinocchio de Comencini, un respect pour Mario Martone et la très forte impression faite sur sa jeunesse par les films des frères Taviani, notamment la Nuit de San Lorenzo.

Ce choix hors de la mode et néanmoins soigneux n’en dit peut-être pas très long sur les goûts de Celestini, mais il éclaire un aspect crucial de son idéal artiste. Le cinéma des Taviani restera peut-être comme une tentative d’ethnographie sensible et reconstituée d’une certaine Italie. Il y a chez ces frères cinéastes comme une volonté de fixer une histoire culturelle nationale, historique, là aussi en partie fondée sur l’oralité et la transmission. Cependant, jamais Celestini ne verse dans la fresque épique, et la Pecora nera ne se soucie que de l’histoire récente. Encore que… De moins en moins récente.

Les années 60 sont en effet la matrice inattendue de ce film. Des années que le jeune héros rebaptise génériquement comme étant «les fabuleuses années 60». Ceux qui auront eu la folie de naître dans cette décennie disposeront peut-être des antennes utiles à une harmonie préalable avec la matière particulière du film, son irrédentisme foncier, sa formule utopique agissante, son imaginaire en actes.

«Da bambino, volevo fare regista» («Enfant, je voulais être cinéaste») : Ascanio Celestini ne cherche aucune explication au fait que, avant de devenir en effet réalisateur de films, il soit passé par l’écriture et la mise en scène de pièces de théâtre, par la rédaction de livres, par la musique et la télévision aussi, ou par des études qui n’ont a priori rien à voir avec le cinéma. Dans la mesure où l’enquête incarnée, l’interview, le récolement documentaire sont la racine commune à ses divers travaux, il s’agit toujours pour lui de faire valoir «par des moyens différents des langages communs». Lui chercher un modèle, une extraction, une ascendance serait peine perdue. Mais quelque chose en Celestini rappellera sans doute Nanni Moretti à certains : la manière homme-orchestre qui écrit, met en scène et interprète une douleur sociale, voire politique, aussi italienne qu’universelle.

Créatures. L’histoire très particulière de la psychiatrie et de l’antipsychiatrie en Italie (dont l’événement pivot reste la fermeture de tous les asiles dans les années 70) donne naturellement à la Pecora nera sa spécificité culturelle. Mais le background historique n’a nul besoin d’être déjà assimilé pour que le spectateur fusionne dès les premiers plans avec cette histoire d’enfance, de folie et de cinéma, et c’est évidemment le plus troublant dans cette construction : son plain-pied avec ce que nous savons déjà mais que l’on nous conditionne à oublier. Un savoir lumineux, rarissime et profond est en effet au cœur du film. Un savoir que nous partageons tous mais que l’œuvre refait surgir à notre entendement assourdi, et qui nous dit que l’humanité est un rêve réaliste, que l’homme est à la fois multidimensionnel et unique, que nous sommes des créatures folles, des passagers poétiques, des mortels libres et pourtant des animaux sociaux. Celestini s’impose ainsi facilement cette saison comme l’un des plus insolites (et menacés) spécimens de l’espèce cinéaste.

La Pecora Nera d’Ascanio Celestini avec Ascanio Celestini, Giorgio Tirabassi, Maya Sansa, Luisa de Santis, Nicola Rignanese… 1 h 33.

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Sur scène, les Turbulents balayent le handicap

Chapiteaux . La compagnie parisienne réunit 35 jeunes autistes qui montent entièrement leurs spectacles.

Par CLAIRE GILLOT Reporters d’espoirs

Porte de Champerret, à Paris, deux chapiteaux colorés se détachent du décor. Comme tous les jours, la compagnie des Turbulents s’apprête à reprendre le travail. Une troupe un peu particulière, puisqu’elle réunit 35 jeunes artistes atteints d’autisme. Tous évoluent depuis 2007 dans ce lieu de création et de spectacle dont la particularité est d’être un établissement et service d’aide par le travail (Esat), ainsi qu’une section d’adaptation spécialisée (SAS).

L’ambiance est bruyante et joyeuse. «C’est la vie de troupe qui veut ça !» explique Odile Dreiss, chef de service de l’Esat. Animés par une vingtaine de moniteurs et de professionnels du chant, du théâtre et des arts plastiques, les ateliers et les répétitions s’enchaînent et permettent aux artistes autistes d’acquérir de vrais savoir-faire. Bien plus qu’une passion, c’est un véritable travail, puisque tous sont rémunérés et ont un statut de «travailleur» auprès de l’Esat.


«Authenticité».
Auteurs, acteurs, musiciens, décorateurs ou metteurs en scène, les Turbulents font tout. A commencer par imaginer entièrement leurs spectacles. Ils font preuve «d’une créativité déroutante», affirme Alexandra Lefebvre, éducatrice spécialisée. A l’image d’Alain, 27 ans, qui a intégré la troupe il y a trois ans : «Je suis designer et écrivain, passionné par le fantastique.» Ses nombreux textes, qui vont du poème à la bande dessinée, alimentent le Turbuland, un ouvrage artistique édité et vendu aux Chapiteaux. Anselme, quant à lui, est un slameur qui n’a rien à envier aux plus grands. «Les artistes avec qui il a travaillé sont très impressionnés par sa plume et son authenticité», raconte Alexandra.

Chacun met donc ses talents et ses envies au service des projets de la compagnie : spectacles, tournées, animations culturelles, mais aussi collaborations avec d’autres troupes. Les Turbulents n’hésitent pas non plus à se produire sur d’autres scènes parisiennes (théâtre du Lucernaire, Studio Bleu, etc).


Autonomie.
La tâche n’est pas toujours facile. L’autisme, c’est aussi des coups d’éclat, des crises d’angoisse. C’est là qu’éducateurs, psychologue et psychiatre interviennent pour rassurer. «La manière de travailler ici contraste clairement avec la logique enfermante de la plupart des autres établissements d’accueil. Si nous structurons les journées pour donner des points de repère à chacun, nous veillons surtout à conserver des espaces de liberté. Cela fait du bien à tout le monde», confie Alexandra.

En coulisse ou sur scène, les membres de la troupe ont trouvé leur place. Aucun ne s’imaginerait travailler ailleurs. Pour eux, c’est un premier pas vers l’épanouissement social et professionnel, mais aussi vers un peu d’autonomie financière. «Si l’autisme est un handicap lourd, pour lequel il n’existe pas de guérison à proprement parler, il est primordial que les autistes aient accès, comme tout un chacun, à différents types de professions, qu’elles soient manuelles ou intellectuelles», explique Mireille Lemahieu, présidente de l’association Autisme France.

Pour connaître les dates des représentations des Turbulents : http://www.turbulences.eu

www.liberation.fr

« Le Génie et la folie », Philippe Brenot, Odile Jacob

Présentation de l’éditeur
Les crises hallucinatoires de Rimbaud ; les phases maniaco-dépressives de Goethe, Nerval, Schumann ; l’angoisse de Munch ; la dépendance aux drogues de Coleridge, Baudelaire, Cocteau ; les frasques caractérielles de Michel-Ange ou les excentricités de Satie ; les tendances suicidaires de Gauguin, Van Gogh, Woolf ; l’effondre-ment de Nietzsche ou Camille Claudel ; la schizophrénie d’Artaud ; la dépression de Beethoven, Pessoa ou Wittgenstein : en littérature, en peinture, en musique, on pourrait allonger à l’infini la liste des personnalités d’exception chez qui génie et folie se sont côtoyés. L’exaltation créatrice se mêle alors à la mélancolie, à la manie, au délire. Philippe Brenot explore ces destinées hors du commun qui posent cette question centrale : la création puise-t-elle toujours sa source dans la souffrance intérieure ? Et le génie passe-t-il nécessairement par la démence ou l’accablement ?
Quand les avancées de la psychiatrie éclairent le mystère de la création…

Biographie de l’auteur
Philippe Brenot est psychiatre et écrivain, enseignant à l’université Paris-V. Il a notamment publié Le Sexe et l’Amour, Inventer le couple et Le Manuscrit perdu de Romain Gary.

Les guerres invisibles: réflexion sur les maladies mentales et l’art

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