Posts Tagged ‘délire’

Sans date

Nous pouvons voler, Renaud, nous pouvons voler. Et peut-être pas seulement dans les bras d’une héroïne en robe blanche et aux mains sanglantes, et peut-être pas seulement du haut du toit d’un immeuble…
Pourquoi ne pourrions-nous pas voler comme les autres?
Je sais qu’un jour on pourra voler. Je veux qu’un jour on puisse voler. Je t’aime trop pour m’envoler sans toi. Ton regard pèse sur mes ailes engluées.

Renaud me tue. Je le tue. On veut s’aider et on ne fait que se blesser davantage. Etre ensemble nous tue. La séparation aussi. Je porte les souffrances de Renaud. Il porte les miennes. C’est la même situation. Je t’aime trop. Je suis trop folle pour ne pas te faire de mal. Je n’aime que toi. Que ton ombre blonde, que tes yeux bleus et tout ce que tu es. Je n’aime que lui. De quel coin de mon esprit a surgi Renaud? Et puis il s’est introduit dans ma vie sous un autre nom. Tout est en moi avant même que je le sache. Je le couche sur le papier et puis il devient réalité. Je devrais me remettre à écrire, j’y verrais peut-être mon avenir.

Chaque guérison ne prépare qu’une nouvelle chute plus profonde.

Et dire que je m’étais crue sauvée…

Qu’on me laisse mourir en paix, je ne veux plus d’hypocrisie. C’est toujours la même chose. Ce sera toujours la même chose.

Je n’aime que lui. Les prochains mois, peut-être même années, ne seront occupés que par cet amour, on ne peut rien faire contre ça. Je ferai peut-être semblant de tomber amoureuse, pour tenter d’être heureuse, mais je ne pourrai pas m’aveugler longtemps. Je n’aime que lui.

Le passé et le présent se mélangent. Je ne peux pas penser à l’un sans que l’autre surgisse. Ce jeu qui finira par vaincre ma raison. Il y a ce doute horrible… Non, avec lui je sais que j’ai tort. Mais après tout on n’est jamais sûr… Fermer les yeux et tout oublier à jamais. Comme j’aimerais ça. Mais je n’ai pas le courage de Renaud. Et pourtant nous pouvons voler. Il suffit de prendre son élan. Après tout, ce n’est pas si cher payé. Nous n’y perdrions pas grand-chose. Juste quelques rêves inutiles et blessants. Alors, pourquoi nous a-t-on enlevé même cette force, même ce désir de voler?

5 mars 1997

Renaud. Jf. Renaud. Jf. Renaud. Jf. C’est le seul à pouvoir me sauver. Mais il attend d’être sauvé lui aussi. Il me prend toute mon énergie. Je n’en peux plus. Je ne veux plus y penser. « Ah, si elle avait pu ne jamais rencontrer le duc de Nemours! » Je ne peux pas dire ça. Il m’a apporté beaucoup. Mais si seulement je n’en étais pas tombée amoureuse. Si seulement je n’avais pas trop aimé ses cicatrices et ses traces de piqûres, ses yeux bleus, ses yeux noirs, ses cheveux devant, ses larmes cachées, sa tête dans les mains, ses mains sur les cordes, leur noirceur, leur blancheur dans le coeur. Si seulement j’étais morte avant, si seulement je mourais maintenant. Si au moins je cessais de tomber et de regarder le ciel. Je dois mourir ou arrêter.

« La vie est pleine de promesses » jamais tenues.
Les anges pleurent au milieu de l’hostilité.

Et quand elle s’arrête, je meurs. Et quand elle s’arrête, je meurs. Et quand elle s’arrête, je meurs. Fois mille, fois un million, fois un quart d’heure, fois toute ma vie. Je suis morte.
Ca saigne bien, une main.

8 mars 1997

Aujourd’hui est un jour sans folie, sans dépression. Un jour d’attente, d’appel, de manque, de peau qui crie, de yeux qui pleurent, d’oreilles qui cherchent sa voix, d’un coeur qui ne demande que sa présence.
Aujourd’hui, j’ai enfin une réaction normale. Je ne veux pas me tuer, je n’ai pas passé ma nuit à pleurer, je ne tremble pas, j’ai les idées claires, j’ai réussi à travailler, je ne me suis pas coupée.
Aujourd’hui j’ai passé la journée sans la souffrance de la mort, de la folie, de Renaud. Il me reste toujours cette souffrance de l’amour mais elle est plus sereine quand je ne suis pas folle, elle est plus supportable sans les autres.
Aujourd’hui, je ne suis pas folle. Mais je sais que ça ne durera pas. « J’ai l’impression que ça ne s’arrêtera jamais. -Moi aussi. » Sans doute, on ne revient pas de ce monde-là. On a eu le tort d’y mettre le pied et il nous a aspirés tout entier. « Il a des bons côtés, mais en même temps on ne veut pas y rester. » La lucidité fait trop souffrir. « C’est ça qui m’épuise le plus, que les autres ne comprennent pas. » Pour moi, le pire, c’est qu’on ne puisse rien faire pour les autres. Pour Renaud, pour lui. Et qu’ils ne comprennent pas, aussi, c’est vrai. Que eux ne sachent rien faire parce qu’ils ne comprennent pas et que nous, nous qui comprenons, ne sachions rien faire non plus. Nous ne pouvons que comprendre et, c’est vrai, c’est déjà beaucoup, mais ce n’est pas encore assez. Ce n’est pas assez.

Un jour sans folie, c’était beaucoup dire. Il faudrait toujours attendre minuit avant de faire des déclarations pareilles.
Mais de quelle maladie sommes-nous atteints exactement? Aucune description de la dépression ne mentionne cette agitation intérieure incontrôlable, ces tremblements, cette confusion. Qu’est-ce qu’on a? Jf, qu’est-ce qu’on a?

Je lui parlais comme si Renaud avait vraiment existé, sans même m’en rendre compte. Je déplorais que malgré toute notre volonté, on ne puisse pas aider les autres, ceux qui sont comme nous. Et en disant cela, je pensais à Renaud, à sa mort, à sa solitude, à ses larmes, à sa déception, à son amertume. Et il m’a demandé si j’en connaissais beaucoup des gens comme ça. Et je me suis rendu compte que je parlais de quelqu’un qui n’existait PAS. Je parlais de quelqu’un qui n’existait pas comme s’il était réel. Mais en parlant de Renaud, je pensais aussi à lui. A lui que je ne supporte pas voir souffrir, pour qui j’aimerais tellement faire quelque chose.

25 mars 1997

C’est un froid intérieur, un froid de cadavre. Je n’ai plus de sang.
Ces phrases qui m’obsèdent tout le long du chemin. Je n’ai plus de sang. Je n’ai plus de sang.
Je veux qu’elles s’en aillent, ces phrases. Et le froid, et les tremblements, et l’amour. Surtout l’amour. Peut-être qu’avec lui les autres s’en iraient.
Je n’ai plus de sang. J’ai froid.

25 décembre 1998

Laisse-moi tranquille.
Laisse moi tranquille.
Laisse-moi tranquille.

Elle est morte. Elle m’emmerde. Je la hais. Elle me tue. Je suis indifférente, amorphe à cause d’elle. Tout m’est égal. Pourquoi est-ce que je suis comme ça? Pourquoi je n’ai pas le droit de vivre normalement?
Je la hais. C’est une sale conne, une sale petite conne en état de décomposition. Elle me pourit la vie.

Pourquoi fous-tu ta vie en l’air? Tu vas rater ton année (et donc tes études) si tu continues comme ça.
« Celui-là ne mérite pas d’être sur terre. »
Toi non plus. Tu ne mérites pas les chances que tu as. Tu les gâches. Je te hais.

1er janvier 1999

Les schizophrènes ont des tas d’hallucinations. Ce n’est pas mon cas. Bon, d’accord, il y a une voix intérieure qui m’a poursuivie et j’ai l’impression que le monde fait des vagues, mais ce n’est pas si grave. Je suis consciente. En plus, depuis que je l’ai tuée contre le lavabo, la voix est partie.

J’ai envie de me cloîtrer, fermer les volets, que plus personne ne me parle, ne m’approche, ne me touche. Qu’on me laisse tranquille.

Je n’en peux plus du remords qui me ronge, de regretter même ce que je n’ai que pensé faire.
J’ai l’impression que je vais devenir folle. Que mon cerveau va éclater à cause de toute la folie qu’il renferme.

2 mars 1999

Il faut que je m’achète un saint, il me parlera.

27 mars 1999

Est-ce que le saint pouvait m’aider?
Une moitié de moi dit oui. L’autre dit non, tu es folle. Et moi je crois les deux d’égale façon.

25 mai 1999

Renaud, me reste-t-il encore une chance? Nadège, peux-tu m’aider? Est-ce moi qui veille sur toi ou est-ce toi qui veilles sur moi? Qui de nous deux aime Renaud? Qui est malade, qui est en bonne santé? Je n’en sais plus rien. Je mélange tout. Est-ce une pensée saine, est-ce une pensée malade, je ne sais plus faire la différence.
Renaud, me reste-t-il encore une chance?

14 août 1999

Ca me fait du bien d’aller chez le psychologue. J’espère que je pourrai continuer à aller chez lui.

Je sentais vraiment l’autre en moi, et j’avais en tête les images sanglantes de sa mise à mort.
Parfois, par après, je ne sais plus si j’ai inventé ou si c’est vraiment arrivé. Mais pourquoi inventerais-je ça?

Next entries » · « Previous entries