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Nouveaux cahiers pour la folie, n°2

J’ai le plaisir de figurer dedans. Pour le télécharger, c’est à cette adresse:

http://www.collectifpsychiatrie.fr/?p=2711

Le n°1, auquel j’ai également participé, est à cette adresse:

http://www.scribd.com/doc/50955172/Nouveaux-cahiers-pour-la-Folie-1

« Vies secondes », Tony James, Gallimard

Vies secondes

 
Somnambules, hallucinés, haschichins, visionnaires, états seconds, dédoublements de la personnalité, le XIXe siècle français est parcouru par une interrogation : où situer la frontière entre la folie et la raison ? A travers l’analyse d’oeuvres exemplaires de l’époque, l’auteur nous fait découvrir tout le paysage d’une réalité « autre », toute une chronique troublante des « vies secondes ».

« La folie », collectif, Fayard

La folie

Présentation de l’éditeur

Et si le début de la sagesse était de renoncer à être sage ? Qui, sinon la folie, détourne du suicide les hommes dont la vie n’a aucun sens ? Qui d’autre défait les tyrans qu’elle a mis sur le trône ? Qui enseigne, comme la folie, à aimer le silence, à désirer ce qui ne dure pas, à parler légèrement des choses graves, à souffrir sans se plaindre ? La folie n’est pas seulement une objective pathologie, elle est aussi une prodigieuse réserve de sens et « notre vérité peut-être la plus proche », écrivait Michel Foucault. La folie est un passage qu’emprunte, en compagnie des meilleurs auteurs, Les Nouveaux chemins de la connaissance.

 

Biographie de l’auteur

LA FOLIE ET FOUCAULT AVEC JUDITH REVEL. LA FOLIE ET ANTONIN ARTAUD AVEC EVELYNE GROSSMAN. LA FOLIE ET FOUCAULT AVEC GUILLAUME LE BLANC. LA FOLIE AVEC NICOLAS GRIMALDI. CINEMA ET FOLIE AVEC CAROLE DESBARATS. LA FOLIE ET ERASME AVEC JEAN-CLAUDE MARGOLIN

« Matt l’automate », Syrano

« L’homme qui se prenait pour Napoléon : Pour une histoire politique de la folie « , Laure Murat, Gallimard

Présentation de l’éditeur

Tous les fous, dit-on, se prennent pour Napoléon. Mais le délire d’identification à l’empereur se vérifie-t-il dans les registres des asiles et, si oui, que cela nous enseigne-t-il sur les rapports de l’Histoire et du trouble psychique ? C’est à partir de cette question qu’est née l’idée de ce livre, dont le sujet, très vite, s’est élargi à d’autres problématiques. Quel impact les événements historiques ont-ils sur la folie ? Peut-on évaluer le rôle d’une révolution ou d’un changement de régime dans l’évolution du discours de la déraison ? Quelles inquiétudes politiques les délires portent-ils en eux ? En somme : comment délire-t-on l’Histoire ? Pour le savoir, ou du moins y voir plus clair, il fallait remonter à la source et questionner la clinique, interroger les rapports entre la guillotine et la hantise de « perdre la tête », l’enjeu de la présence de Sade à Charenton, la supposée démence des révolutionnaires, la confusion entre la pétroleuse hystérique et l’opposante politique. Pendant trois ans, Laure Murat interrogé les archives. L’Homme qui se prenait pour Napoléon est le résultat de cette enquête.

 L'homme qui se prenait pour Napoléon : Pour une histoire politique de la folie

Biographie de l’auteur

Laure Murat, née en 1967, est chercheuse spécialisée dans l’histoire culturelle. Elle est actuellement professeure au département d’études françaises et francophones de l’Université de Californie-Los Angeles (UCLA). Elle a notamment publié La Maison du docteur Blanche : histoire d’un asile et de ses pensionnaires, de Nerval à Maupassant (Lattès, 2001), Passage de l’Odéon : Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans l’entre-deux guerres (Fayard, 2003, Folio n° 4226) et La Loi du genre. Une histoire du « troisième sexe » (Fayard, 2006).

 

Pouvons-nous tous devenir fous?

Qui « pète les plombs », et pourquoi ? Nos comportements les plus étranges sont-ils le signe que nous sommes tous susceptibles de basculer dans la folie ? Enquête sur les « sorties de route » qui peuvent nous faire perdre le contrôle, et reportage aux urgences de l’hôpital Sainte-Anne, à Paris.

Hélène  Fresnel

Vous souvenez-vous de cette rage sourde qui vous a traversé ce matin, en prenant le métro ? de cette envie de hurler sur votre ado dont la énième réflexion vous a agressé ? de cette tentation de tout casser dans le bureau d’un « petit chef » insultant ? Qu’est-ce qui vous a empêché de passer à l’acte ? Cela pourrait-il vous arriver ? Oui, selon la psychiatre et thérapeute Marie-Noëlle Besançon, auteur de On dit qu’ils sont fous et je vis avec eux(Ed. de l’Atelier 2007), car « dans des univers hypercontrôlés comme le nôtre, où les individus sont trop pressurés, trop comprimés, ils “pètent les plombs” plus souvent… » Une quadragénaire qui menace, un couteau à la main, un employé EDF venu lui couper le courant, un homme quitté par sa compagne qui tire sur le voisinage, un facteur qui tente de se suicider sur son lieu de travail… Des services d’urgences hospitalières, des centres médico-psychologiques, des cabinets dans lesquels médecins, psychiatres et thérapeutes sont assaillis d’appels à l’aide.

Pourquoi avons-nous l’impression que les « coups de folie » se multiplient ? Aucune statistique n’est venue le confirmer, mais, ce qui est sûr, c’est que les « sorties de route » sont de moins en moins tolérées, observe le psychologue et psychanalyste Vincent Estellon, auteur des Etats limites (PUF 2010) : « Nous vivons dans une société très clivée, à l’américaine, où la complexité est évacuée pour laisser la place au “positif”. Il faut aimer : aimer ses amis, sa famille, son mari, sa femme, ses enfants. Mais tout cela est factice : la condition humaine repose aussi sur l’ambivalence. Il nous arrive de détester les gens que nous aimons le plus. Et de craquer. »

Tous inégaux psychiquement

Rien de plus humain que la folie, ont tenté de nous expliquer Freud et plusieurs de ses illustres contemporains et descendants, tels Melanie Klein ou Jacques Lacan. La psychiatre VivianneKovess-Masféty confirme qu’il y a folie et folie. « Quand on y pense, la jalousie, la colère peuvent rendre fou : vous prononcez des paroles que vous n’aviez pas envie de dire. Vous cassez des objets. Cette folie-là, ce sont en fait toutes ces choses qui dépassent l’entendement et pendant lesquelles nous perdons le contrôle. Et, oui, cela est susceptible d’arriver à tout le monde. » Les facteurs de déclenchement sont multiples, assure la psychiatre : « Un deuil brutal, un gros chagrin d’amour, une passion, une trahison… Les situations stressantes, alliées à des facteurs amplifiants comme la prise de toxiques – alcool, drogues, etc. –, peuvent aussi aisément nous faire perdre nos moyens. Mais il est impossible de généraliser. Tout repose sur la capacité de résistance, la structure psychique de chacun, et surtout sur sa vulnérabilité. » Et ces dernières sont extrêmement variables.

Face aux épreuves de la vie, certains s’en sortent sans que cela entraîne une déchirure dramatique. D’autres pas. « Ne devient pas fou qui veut, explique le psychiatre et psychanalyste Pierre Marie. Il faut qu’il y ait eu quelque chose en difficulté depuis toujours. Mais, selon l’environnement dans lequel les individus baignent, la maladie se déclenchera plus ou moins facilement. Quand nous disons que tout se joue avant 6 ans, ce n’est pas faux : un enfant “fragile” qui a la chance d’avoir des parents pas trop déséquilibrés, qui l’accompagnent dans son éducation, pourra surmonter beaucoup de drames. Mais, s’il a été un objet de jouissance – s’il a été conçu, par exemple, pour combler la disparition d’un autre bébé ou une profonde tristesse –, il s’en sortira plus difficilement. En ce sens, il y a une profonde injustice de départ. Car ce qui se passe dans les premières années de notre vie nous colle à la peau. C’est notre identité première. Tout enfant se positionne dans le monde par rapport au discours parental dans lequel il a été plongé. »

Des flottements « normaux »

Alors, un comportement ou un acte insensé, une soudaine bouffée délirante peuvent-ils être le symptôme d’une maladie mentale ? Non, soutient Marie-Noëlle Besançon : « Nous basculons dans la folie quand ces moments se produisent à répétition, quand ils se prolongent à un point tel que nous nous coupons de nous-même, de la réalité et de la relation aux autres. Il ne faut pas oublier que tout individu, même le plus solide, passe par des instants où il ne sait plus très bien où il est, tout en sachant que ce n’est pas la réalité : est-il dans le domaine de l’imaginaire, de l’illusion, de l’irréel ? Ce flottement fait partie du fonctionnement “normal” du psychisme. Seulement, ces moments font tellement peur que nous nous empressons de les oublier. » Ne vous arrive-t-il jamais de ne plus « entendre » un interlocuteur qui vous ennuie ? À bas bruit, sans que personne ne nous voie sortir de nos gonds, nous nous « absentons » tous les jours de nous-même, abandonnons momentanément la raison. Et, pourtant, nous ne sommes pas malades…

Les bouffées des adolescents

Elles terrorisent ceux qui en sont témoins et angoissent énormément les parents. À juste titre, parce que, explique le psychiatre et psychanalyste Pierre Marie, « les bouffées délirantes sont quelque chose de tellement fort ! Mais elles sont très fréquentes chez les adolescents et se produisent rarement plus d’une fois. Elles sont le signe que quelque chose ne tourne pas rond, pas forcément un symptôme de la maladie mentale. Prenons le cas d’un jeune en classe préparatoire aux grandes écoles. Il est soumis à une très forte pression. Eh bien, parfois, le délire est la seule manière qu’il trouve de dire à son entourage : “Lâchez-moi la grappe !” et c’est généralement ce qui se passe après quelques jours d’hospitalisation ». La crise disparaît alors aussi subitement qu’elle est apparue.

Deux types de troubles

Les psychiatres n’emploient pas le terme de « folie » dans l’exercice de leur métier. Ils parlent de « maladies », de « troubles psychiques ». Parmi eux, il est possible de distinguer deux grandes catégories : les psychoses et les névroses. Les psychoses regroupent les troubles liés à une perte de contact avec le réel : les délires, les hallucinations.

La psychose la plus connue est la schizophrénie, mais il en existe d’autres : délires de persécution, troubles paranoïaques, érotomanie…
Les névroses sont comme « des exagérations de sentiments normaux, définit la psychiatre Vivianne Kovess-Masféty dans son essai, N’importe qui peut-il péter un câble ? (Ed. Odile Jacob 2008). Par exemple, la dépression est une caricature du deuil, et les troubles de l’anxiété, des caricatures de la peur ».

http://www.psychologies.com/Moi/Problemes-psy/Troubles-Maladies-psy/Articles-et-Dossiers/Pouvons-nous-tous-devenir-fous

 

« La Métamorphose » de Kafka: je suis le cancrelat

Je viens de terminer « La Métamorphose » de Kafka. Ce texte m’a profondément touchée et fait réflechir. J’ai aussi été choquée par les notes en cours de lecture. Cela dit, ces notes et la préface sont légitimes et sérieuses, j’ai juste ressenti les choses tout autrement.

Ce texte n’est pas une analyse du roman faite dans les régles de l’art, mais ce que j’ai ressenti à la lecture de cette oeuvre. Une vision parmi d’autre du texte de Kafka.

Dans la préface de l’édition en folio, Claude David nous dit de Gregor: « On ne peut que se détourner de lui avec horreur », « La sympathie du lecteur se porte sur les parents et leur fille, tortionnaires innocents, et non sur Gregor, toujours relégué au-delà de la pitié, à un niveau inaccessible aux sentiments humains ». Ces affirmations m’ont étonnée, car dès le début et jusqu’à la fin, je me suis identifiée à Gregor, je le comprenais, et je n’avais aucune sympathie pour sa famille. Car si je comprenais leur peur et leur horreur, leurs réactions me choquaient.

C’est peut-être de la projection, mais dès le début j’ai lu cette histoire comme une métaphore de la folie et de son rejet par les gens qui ne la comprennent pas, et ne cherchent pas à la comprendre.

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Gregor a une vie triste, c’est un commis-voyageur qui fait son travail sans beaucoup d’entrain, mais qui fait vivre sa famille. Un bon employé, il n’a jamais manqué son travail, et un bon fils, un homme qui fait les choses sans passion mais sans faire de vagues. Un jour, il ne peut plus se lever. Il n’a pas entendu son réveil, il est trop tard pour aller travailler. Il ne se reconnaît plus. Son corps a changé, il ne sait plus qui il est. Il sait qu’il doit se lever, reprendre le cours de sa vie, ce retard l’angoisse mais la même angoisse l’empêche aussi de se lever. Il voudrait se rendormir et faire comme si rien n’était arrivé, mais cette fuite lui est impossible aussi, à cause de son nouveau corps qui l’empêche de se mettre dans la position dans laquelle il dort habituellement. Il se demande donc comment justifier son absence au travail et sa transformation, comment continuer à avoir l’air normal, à cacher ce qui lui arrive. Il veut sauver les apparences. Mais il ne le pourra pas. Et très vite, le monde se transformera lui aussi, Gregor ne voit plus par la fenêtre ce qu’il a toujours vu. Comme dans la folie, il a perdu l’unité de son corps, il ne sait plus qui il est et sa vision du monde n’est plus la même. Comme dans la folie, il ne peut le cacher longtemps malgré ses efforts.

S’il s’habitue rapidement à sa transformation, ce n’est pas le cas de son entourage. Terrifiée, sa famille ne peut pas supporter de regarder ce fils transformé en cancrelat. Ses parents pleurent et s’effondrent, pris entre la vision de leur fils métamorphosé et une photo du « bon fils », en tenue militaire, intégré dans la société. Gregor reste calme et continue à vouloir tout arranger, espérant encore pouvoir revenir en arrière. Mais le fondé de pouvoir, venu demander la raison de l’absence de Gregor au travail, s’enfuit à sa vue. Ses parents ne peuvent le regarder plus longtemps, et l’enferment dans sa chambre. Son père le pousse tellement qu’il le blesse, et il enferme Gregor, qui saigne en abondance, sans lui venir en aide. Ca m’a tout de suite évoqué l’image que j’utilise souvent, celle qu’en étant psychotique on se vide de son sang devant des yeux indifférents. Gregor est enfermé dans l’obscurité, on le cache, on ne lui parle plus. Son apparence (sa folie) est insupportable, on préfère faire comme si de rien n’était en le cachant plutôt que d’essayer de comprendre ce qu’il se passe, ce que ressent Gregor, qui malgré son apparence ou sa déraison, a gardé la faculté de réfléchir et de se rendre compte de ce qui se passe autour de lui. Il ne réagit plus comme d’habitude, il va se coucher sous le canapé, et a un peu honte de ce qu’il fait, même s’il sent que c’est là qu’il est le mieux. Il a honte car ce comportement n’est pas normal, mais c’est là qu’il peut échapper à la peur qu’il ressent devant son univers devenu étrange.

Sa soeur a de la pitié pour lui, elle cherche à savoir ce qu’il préfère manger, sans pour autant oser le lui demander. Elle pousse différents aliments devant lui pour voir ce qu’il va manger, comme on le ferait avec un animal. Mais très vite, cette commisération se transformera en devoir, dont elle tire un certain orgueil, puisqu’elle réagira violement le jour où sa mère prendra sa place. Elle ne parle plus à son frère, devenu monstrueux, ou fou, mais fait son devoir de soeur afin qu’on ne puisse pas lui reprocher son rejet et son dégoût. Elle sauve les apparences, mais ne fait rien pour essayer de sauver son frère. La mère de Gregor, elle, ne peut plus supporter la vue de son fils, elle lui est trop douloureuse. Son père réagit avec violence, allant jusqu’à lui lancer des pommes dont une se fichera dans son dos, sans qu’on le soigne. La famille est persuadée que Gregor n’entend et ne comprend plus rien, qu’il est inaccessible à toute raison, à toute parole, alors que celui-ci observe tout et continue à ressentir des choses. Pas une seule fois, la famille n’essayera d’atteindre Gregor. Son étrangeté est trop radicale à leurs yeux pour qu’ils osent aller vers lui. Ils ne peuvent pas imaginer qu’ils ont encore quelque chose en commun. On le maintient en vie, caché, mais on ne lui parle pas. Comme on le fait avec un fou qu’on veut croire inhumain. Sa soeur finira par dire « ça » à propos de lui. Il n’a plus rien d’humain, il est devenu un poids, une chose, quelque chose dont il faut se débarasser. Car Gregor leur fait honte. Certes, il est caché aux yeux du monde, mais certaines personnes le voient quand même, au grand dam de la famille. Eux qui avaient un si bon fils ont a présent un monstre à la maison. Il y d’abord a les domestiques. Certaines ne peuvent pas supporter de travailler dans cette maison, terrifiée par le monstre/le fou. On engage alors une vieille femme robuste qui en a vu d’autres dans la vie. Elle n’a pas peur de Gregor, contrairement aux autres, mais le traite comme une bête immonde, ne voyant pas l’humanité qui lui reste derrière cette apparence. La peur et le mépris, voilà tout ce que Gregor suscite. Pourtant, il n’a pas perdu sa sensibilité. En entendant sa soeur jouer du violon, il est pris d’une envie de sortir de sa chambre et d’aller vers elle. Mais les locataires de la famille sont dans la pièce, et, honteux qu’ils voient son fils, le père les pousse sans ménagement dans une autre pièce.

Gregor essaye pourtant de ménager sa famille, en leur obéissant quand ils le poussent dans sa chambre, en se cachant sous un drap pour éviter à sa mère de le voir dans cet état, en ne se révoltant pas contre la violence de son père. Gregor est conscient de sa différence et souffre en silence. Seul dans sa chambre, il se trouve des occupations: rester au plafond, ou rebondir sur le plancher, des choses qu’il ne pouvait pas faire auparavant. Claude David précise dans une note que ça montre que Gregor est redevenu un enfant à qui il faut passer ses caprices. J’y vois plutôt les inventions de quelqu’un laissé seul, et qui cherche ce qu’il peut bien faire dans son nouveau monde. Il fait des expériences que sa normalité l’empêchait de faire. Il s’accomode de son nouvel état puisqu’il est seul et enfermé, et que c’est la seule chose à faire s’il veut rester en vie.

Sa mère a encore de la pitié pour lui et voudrait rendre le quotidien de Gregor un peu moins insupportable, mais sa peur et sa soumission aux avis de sa fille et de son mari l’en empêche. Gregor finit donc par ressentir de l’hostilité pour elle comme pour le reste de la famille, elle qui a encore des sentiments humains mais n’a pas le courage de les assumer, de prendre le parti de son fils monstrueux ou fou contre la raison de la famille. Pour Claude David, ce passage de Gregor de l’affection à l’hostilité pour sa famille est la preuve qu’il s’enfonce toujours davantage dans son mal. Pour moi, c’est au contraire la preuve qu’il reste lucide, qu’il se sent trahi et abandonné, et naturellement il en éprouve du ressentiment. Cette famille qu’il faisait vivre auparavant, qui était fière de lui, lui tourne le dos parce qu’il n’est plus un bon fils. Aussitôt métamorphosé, sa famille s’est détournée de lui, le laissant seul à son malheur. Pour eux, ce monstre n’est plus leur fils ou frère, Gregor a disparu depuis longtemps, il faut se débarasser de l’animal qui les encombre. Toujours lucide, Gregor les entend parler de lui de cette façon. Sa famille aurait préféré qu’il meure, plutôt que de le supporter dans cet état. Il gâche leur vie, leur fait honte aux yeux des autres, alors qu’on peut honorer un mort. Ca ressemble beaucoup aux discours de certaines familles de psychotiques, qui disent avoir perdu leur enfant, qui ont un malade qui leur gâche la vie et leur fait honte. Ils veulent se draper dans une position de martyre, et c’est plus facile aux yeux du monde avec un mort qu’avec un monstre enfermé dans une chambre dont il faut malgré tout s’occuper. La société respecte le chagrin du deuil, alors que la folie est mal vue. Et les yeux des autres sur les parents peuvent aussi être ressentis comme un jugement. Après avoir poussé les locataires pour qu’ils ne voient pas Gregor, le père les chasse une fois que celui-ci est mort. Comme si tous les yeux ayant vu Gregor devaient être chassés, mais aussi les yeux ayant vu la façon dont le père traite son fils avec violence. Le père a honte de Gregor mais peut-être aussi de ce qu’il lui fait. Cependant, il ne cherche pas à agir autrement.

Toute la famille sera soulagée à la mort de Gregor. Celui-ci, blessé par la pomme toujours fichée dans son dos et les mots de sa famille qui rêve d’une vie sans lui, se laisse mourir, sans doute par désespoir mais aussi par un dernier égard pour sa famille. Cette famille qui, depuis la transformation de Gregor, a dû reprendre les choses en main pour faire vivre le ménage, va s’épanouir une fois qu’il ne sera plus là. Ils seront plus légers, et débarassés de la honte, pourront songer à marier la fille.

Pour moi, cette histoire est avant tout un drame du silence. Silence de Gregor qui ne peut expliquer ce qui lui arrive et n’ose exprimer ses sentiments, silence de la famille qui ne veut pas essayer de le comprendre, qui a peur et préfère reléguer leur proche dans une altérité radicale où il ne ressentirait rien et n’aurait besoin d’aucune commisération, d’aucune parole, d’aucune affection. Silence envers la société, il ne faut pas demander d’aide ni montrer Gregor pour ne pas provoquer le scandale. Silence dans lequel meurt Gregor, à tel point que la domestique ne se rendra pas tout de suite compte de sa mort. Son père rendra grâce à Dieu pour ce décès. La famille pleurera un peu, comme on le fait devant un mort, avant de reprendre bien vite le cours de sa vie. Ils ne s’occuperont même pas du corps de leur fils, c’est la domestique qui le fera. Ce qui lui vaudra son renvoi, toute trace de l’infâmie devant disparaître de la maison redevenue « comme il faut ».

La préface se termine par ces mots: « Il eût fallu en 1915 une pénétration peu commune pour comprendre que « La Métamorphose » ne cherchait pas à émouvoir le coeur et qu’elle était fort loin d’imiter la vie. »

Je suis loin d’avoir cette pénétration peu commune, car ce texte m’a ému le coeur. C’est de Gregor, transformé, isolé, rejeté, mais toujours humain malgré les apparences, et non de sa famille conformiste et terrifiée par ce qu’elle ne connaît pas, que je me suis sentie proche. J’ai trouvé cette histoire tragique, triste et terriblement humaine. J’y ai lu une histoire trop commune de la folie.

« Car il n’existe pas de folie dépourvue de signification »

Une malade, un jour, me flanqua une gifle sonore. Mon premier mouvement fut de la lui rendre. Mais en fait, je saisis cette vieille main et j’y déposais un baiser. La petite vieille se mit à pleurer. « Tu es ma fille », me dit-elle. Je compris alors le sens de ce geste de violence. Car il n’existe pas de folie dépourvue de signification et les gestes que les gens ordinaires et mesurés considèrent comme d’un fou impliquent le mystère d’une souffrance que les hommes n’ont pas écoutée, n’ont pas recueillie.

« L’autre vérité, journal d’une étrangère », Alda Merini, éditions de la revue Conférence

« Histoire de la folie »

« Folie d’une femme séduite », Susan Fromberg Schaeffer, Belfond

Présentation de l’éditeur

La redécouverte d’un livre-culte qui a marqué des générations de lectrices. Un roman psychologique d’une émotion poignante, une inoubliable peinture de l’obsession amoureuse doublée d’un portrait de femme du siècle dernier aussi troublant que Tess d’Uberville ou Les Hauts de Hurlevent. Ayant quitté sa ferme natale, Agnès Dempster découvre du haut de ses seize ans la vie citadine. Quand Frank Holt, tailleur de pierres de son état, fait irruption dans sa vie, elle s’en éprend sur-le-champ. Abandonnant travail, amis et même l’enfant qu’elle porte, elle se donne corps et âme à cet homme fruste qu’elle pare de toutes les couleurs du héros romantique et de l’artiste d’exception, jusqu’à perdre sa propre identité. Quand Frank, effrayé par cet amour suffocant, s’échappe dans les bras d’une autre, Agnès perd pied. Contrainte à un geste fatal, elle devra répondre de ses actes face à l’opinion publique et aux médecins de l’asile.

 Folie d'une femme séduite

Biographie de l’auteur

Née en 1941 à New York, Susan Fromberg Schaeffer est considéré comme un auteur de premier plan de la fiction américaine
contemporaine. Son oeuvre a obtenu de nombreux prix. Folie d’une femme séduite a été élevé au rang de classique de la littérature amoureuse par des générations de lectrices.

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