Posts Tagged ‘politique’

La pédo-psychiatrie n’a plus de budget animations

REIMS (Marne) Une seule animation  est financée pour l’année prochaine sur onze prévues initialement. La faute à un désengagement du CHU et de ses partenaires.

LA médecine est une science. Soigner les malades, les prendre en charge, ne passe pas que par des interventions chirurgicales ou des traitements médicamenteux. Non, les ateliers et autres animations sont d’une très grande importance dans le dispositif de progression de certains malades. Cela leur permet de s’évader un peu des chambres où ils restent la plupart du temps. C’est particulièrement le cas pour l’hôpital de jour qui accueille, chaque matin, une dizaine d’enfants et d’adolescents dont les âges varient entre 12 et 18 ans. C’est d’ailleurs la seule unité de la région de ce type. Une des seules du grand Est de la France. Ce qui, encore l’année passée, constituait une richesse indéniable et un soutien pour les parents d’enfants autistes ou psychotiques, a pris du plomb dans l’aile. La conséquence d’une décision de la direction du CHU.

Grâce aux ateliers d'animations proposés par le service de pédo-psychiatrie, les enfants progressaient. Le CHU a décidé de se désengager financièrement de ces ateliers.

Grâce aux ateliers d’animations proposés par le service de pédo-psychiatrie, les enfants progressaient. Le CHU a décidé de se désengager financièrement de ces ateliers.

//
Financement partiel

« Les ateliers d’animations proposés aux enfants que nous recevons, que ce soient des activités de piscine, des sorties dans des centres équestres ou des découvertes des arts du cirque, étaient financés, l’année passée, à moitié par le CHU et par d’autres financeurs comme l’ARS (l’agence régionale de santé), la Drac (direction régionale des affaires culturelles) ou encore l’association des Pièces jaunes. Cette année, le CHU s’est totalement désengagé, laissant les financeurs associatifs avec les animations à financer seuls. Ils n’ont pas suivi. Conclusion : sur onze projets prévus l’année prochaine, un seul sera maintenu. Ce sont les enfants qui vont payer », confie Laurent Renard, délégué syndical CFDT et infirmier à temps partiel dans ce service.
Mieux encore, la direction du CHU a laissé, durant de nombreuses semaines, les personnels du service de pédo-psychiatrie monter des dossiers, imaginer de nouvelles animations afin de motiver les demandes d’aides avant « d’oublier purement et simplement d’envoyer les dossiers complétés. On nous a laissé tomber », reprend un des six personnels du service de pédo-psy, qui craint légitimement pour l’avenir. Surtout celui des enfants.

Risque pour les enfants

« Nous allons faire avec les moyens du bord, des ficelles et des bouts de carton. Les ateliers d’animations dans notre service, ce sont nos outils de travail au même titre que des compresses ou des seringues dans d’autres services. Nous sommes ici pour essayer de tirer les enfants et adolescents de leur isolement, de les socialiser. Si on nous sucre tout, on court à la catastrophe. Les enfants risquent de se replier un peu plus sur eux-mêmes. C’est intolérable », reprend une autre personne du service. Des enfants atteints d’autisme lourd ou des cas psychotiques tout aussi extrêmes, qui ne feraient « absolument rien » durant la journée, seraient donc rendus à leurs parents sans avoir « progressé » dans la journée. Merci qui ?

Thomas DUPRAT

http://www.lunion.presse.fr/article/social/la-pedo-psychiatrie-na-plus-de-budget-animations

Des fous pas si furieux

Un rapport dévoilé jeudi va à l’encontre des clichés sur la dangerosité des malades mentaux.

113 réactions

Par Eric Favereau

Un patient sur un banc dans la cour de l'hôpital psychiatrique Saint-Jean de Dieu à Lyon, le 17

Un patient sur un banc dans la cour de l’hôpital psychiatrique Saint-Jean de Dieu à Lyon, le 17 décembre 2006       (AFP Jean-Philippe Ksiazek)

 

La Haute Autorité de santé (HAS) est bonne fille. Elle, qui est censée faire des choix en matière de santé, a eu la délicatesse de ne rendre public que jeudi son rapport sur la question de la «dangerosité chez les malades mentaux». Soit deux jours après la promulgation de la nouvelle loi sur l’enfermement sous contrainte. Bizarre, non ? D’autant que ledit rapport, pourtant terminé depuis mars, fait un point, honnête et documenté, sur cette question. Et, au final, prend le contre-pied des clichés établissant une sorte d’équation entre fou et dangereux, clichés qui ont fortement inspiré le texte de loi sur la psychiatrie.

«Exceptionnel».«C’est honteux ce que l’on a pu entendre ces derniers mois, a rappelé, jeudi, Claude Finkelstein, présidente de la Fédération des associations de malades mentaux. A chaque fait divers, on pouvait lire : « Un schizophrène a tué. » Comme s’il y avait un lien automatique. Personne n’oserait écrire : « Un Noir a tué. » Mais, là, cela ne choque personne.» Une colère que les chiffres du rapport rendent légitime. La Haute Autorité a recensé toutes les études sur ces questions. «Dans les études internationales disponibles, les individus souffrant de troubles mentaux graves sont 4 à 7 fois plus souvent auteurs de violences que les individus sans trouble mental, mais ils ne sont que rarement auteurs d’actes de violence grave : environ un homicide sur 20 actes de violence, voire un homicide sur 50 [soit de 2 à 5 % des homicides, ndlr].» En France, on estime que 1% de la population souffrirait de troubles schizophréniques et 1% de troubles bipolaires. Ces personnes seraient à l’origine de 3 à 5% des cas de violence.

«C’est le premier constat qu’il faut répéter : le passage à l’acte violent chez un malade reste exceptionnel, explique le professeur Jean-Louis Senon, psychiatre à Poitiers, et qui a présidé les auditions à la base du travail de la HAS. Ce n’est ni la règle ni l’habitude. Pour les agressions sexuelles, les malades mentaux sont même très peu représentés : moins de 5%.» Comme le notent d’autres études, les malades mentaux sont bien plus victimes qu’acteurs. «Ils subissent de 7 à 17 fois plus d’actes violents que la population générale»,insiste le professeur Senon.

Même si ces actes violents sont marginaux, ils existent. Et les données indiquent que, proportionnellement, les malades mentaux commettent plus de violence qu’un citoyen lambda. Mais est-ce si automatique que cela ? Ces actes violents sont-ils liés aux troubles mentaux ou à d’autres éléments ? Le professeur Senon met en avant une série de facteurs de risque, comme le sexe (ce sont surtout des hommes), l’âge (ils ont plutôt moins de 40 ans), mais aussi la précarisation de leur situation, les difficultés d’insertion sociale et, surtout, la consommation d’alcool ou de drogues. Plus éclairant encore, la rupture dans la continuité des soins est un facteur de risque majeur. «C’est bien souvent dans les semaines qui ont suivi une hospitalisation que le risque est le plus élevé, surtout quand la prise en charge est peu suivie»,note ce psychiatre. Exemple : dans le cap des vingt semaines après la sortie de l’hôpital, il y a quatre fois plus de risques qu’un malade commette un acte violent lorsqu’il est vu seulement une fois par mois en consultation, et non pas une fois par semaine. Comme si, en somme, la violence venait plus d’un déficit de lien thérapeutique que de la maladie elle-même.

«Il faut revenir à la clinique»,insiste Jean-Louis Senon. C’est-à-dire le soin, l’hospitalité, la prise en charge. «Il faut observer et être très attentif», martèle le rapport de la HAS, qui note que des signes d’alerte existent et qu’il faut savoir les repérer.

Paranoïde. Le rapport énumère ces signaux : «En cas de troubles schizophréniques, les équipes soignantes doivent être attentives à des signes cliniques d’alerte tels qu’un délire paranoïde avec injonction hallucinatoire, des idées délirantes de persécution avec dénonciation d’une personne considérée comme persécutant le malade, etc. Et bien sûr, une consommation importante d’alcool ou de substances psychoactives.» Les déprimés peuvent être aussi violents. «Les équipes soignantes doivent être vigilantes à des signes tels que l’importance de la douleur morale, des idées de ruine, d’indignité, etc., mais aussi un sentiment d’injustice ou de blessure narcissique.»

Comme le note la HAS, ces signaux peuvent être repérés par l’entourage familial, par les équipes soignantes voire par les patients eux-mêmes. «Etre attentif et à l’écoute des proches permet souvent de désamorcer un possible passage à l’acte violent», conclut sans ambiguïté le rapport. «Si les députés avaient vu le rapport, ils n’auraient jamais voté ce texte de loi qui ne préconise que l’enfermement», déplore Claude Finkelstein.

http://www.liberation.fr/societe/01012348008-des-fous-pas-si-furieux

La psychiatrie française est en deuil

La médecine psychiatrique face à la tentation sécuritaire

A Montfavet, les directeurs des 5 unités pour malades difficiles de France ont exprimé leurs inquiétudes

//

René Pandelon (ici à l’unité de Montfvet) : « On risque de créer des malades à vie. Sous prétexte de favoriser l’accès aux soins, on met en réalité en place un système de contrôle des populations ».

Photo Ange Esposito

//
Faut-il se réjouir de la création prochaine de cinq nouvelles unités pour malades difficiles (UMD) en France ? En apparence oui, puisque la capacité d’accueil en milieu sécurisé des patients souffrant de troubles psychiatriques et potentiellement dangereux pour autrui s’en trouvera considérablement élargie.

Mais le corps hospitalier y voit également la conséquence d’une approche sécuritaire de la psychiatrie et en redoute les effets pervers. Et la question a fait plus que traverser le congrès inter-UMD annuel, qui vient de se tenir au centre hospitalier de Montfavet, à Avignon.

« Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle dans le sens où cela traduit le retour à une conception de la psychiatrie très hospitalo-centrée », estime le Dr René Pandelon, chef du pôle de soins intensifs sécurisés et en milieu pénitentiaire (PSISMP) et responsable de l’UMD de Montfavet.

A partir des années soixante, une politique de prévention et de soins au plus près des populations avait été mise en place, avec des petites unités sur tout le territoire. Ce qui permettait d’éviter l’hospitalisation dans de nombreux cas, les patients restant le plus souvent dans leurs familles tout en étant soignés en ambulatoire.

« Or, depuis quelques années, par manque de moyens, on reconcentre et on hospitalise beaucoup plus, poursuit René Pandelon. Il est évident que nous avons besoin d’accueillir dans des conditions particulières les patients très dangereux qui ont commis des actes médico-légaux mais la majorité de ceux qui sont accueillis en UMD aujourd’hui sont des patients ayant commis de simples agressions ou proféré des menaces à répétition contre le personnel psychiatrique. Et s’ils sont là, c’est surtout parce que les unités normales n’ont pas les moyens de les prendre en charge. En ce sens, la multiplication des UMD, où les patients sont soignés par des équipes qui ne les connaissent pas, est le signe d’une dégradation du système« .

Le projet de loi sur la psychiatrie, toujours en discussion, inquiète également René Pandelon. En particulier la possibilité de contraindre tous les malades à se soigner, même ceux qui ne sont pas hospitalisés, sur le double avis d’un médecin et du juge des libertés.

« Outre qu’on néglige le consentement, qui est la condition nécessaire du soin, on sait bien qu’il sera extrêmement difficile de lever cette obligation puisque la décision sera judiciaro-administrative, souligne-t-il. Quel préfet va prendre ce risque alors que la prise de médicaments ne coûte pas grand chose ? Aucun… On risque de créer des malades à vie et sous prétexte de favoriser l’accès aux soins, on met en réalité en place un système de contrôle des populations. Tout ça à cause de quelques faits divers, concernant des personnes dont je reconnais qu’il faut les enfermer pour les soigner, mais en exploitant ces cas dans une perspective sécuritaire ».

—————————————————–

Montfavet réputé pour ses ateliers artistiques

A Montfavet, les directeurs des cinq unités pour malades difficiles de France ont également partagé leurs expériences, chacun explorant au-delà des protocoles habituels communs des voies de soin spécifiques. René Pandelon, à Avignon, met tout particulièrement l’accent sur la pratique artistique, à travers des ateliers de peinture, de poterie, d’écriture ou même de théâtre avec des créations présentées dans le festival Off.

« Tous les UMD font des ateliers mais ici, nous les pratiquons de manière plus intensive, explique René Pandelon. C’est l’une des meilleures manières de traiter la psychose car elle permet au patient de suppléer à ce qu’il ne peut être. En atelier, il n’est pas que délirant ou fou, il devient acteur, peintre, etc. ».

Joël RUMELLO (jrumello@laprovence-presse.fr)

http://www.laprovence.com/article/a-la-une/la-medecine-psychiatrique-face-a-la-tentation-securitaire

Réforme de l’hospitalisation sans consentement : « étonnement et profonde inquiétude »

« J’aimerais  tellement qu’on comprenne la signification de ce que je dis :       ça peut arriver à tout le monde. Et c’est scandaleux que des gens soient malades et qu’en plus, comme cela existait, chers amis, il y a encore quelques années pour les cancers, non seulement le malade souffrait mais en plus il devait s’en excuser, le cacher. C’est inadmissible. Ça peut arriver à tout le monde : d’être victime d’une dépression, de devoir avoir à faire à un psychiatre. Tout ceci, la société française doit ouvrir les yeux et son cœur sur cette maladie. »

Voilà ce que nous disait le 21 octobre 2009, le président de la République qui voulait  honorer à travers nous les personnes concernées par cette discipline médicale.

Elus par nos pairs, usagers et médecins, nous travaillons depuis douze ans ensemble à améliorer le sort des personnes souffrant de troubles psychiques dans notre pays.  Ce partenariat fructueux nous a ainsi permis d’élaborer la charte de l’usager en santé mentale cosignée en 2000 avec la ministre de la santé.  Nous avons contribué à améliorer les conditions d’accueil, à promouvoir des soins somatiques adaptés à des personnes dont le corps est souvent négligé et source d’angoisse, à définir des critères d’évaluation de la qualité des soins et des modalités de financement.

Nous avons aussi abordé sans angélisme les questions de dangerosité et de sécurité liées à la maladie, développé « des groupes d’entre aide mutuelle » pour aider les patients à sortir de leur isolement et surtout inscrit notre démarche dans un dialogue constant « usagers-professionnels » à tous les niveaux institutionnels.

C’est dire, si nous avons été sensibles aux paroles prononcées ce 21 octobre 2009 par la plus haute autorité de l’Etat demandant à la société française « d’ouvrir ses yeux et son cœur sur cette maladie ». Oui, « ça peut arriver à tout le monde », et tu sais au fond de toi, cher concitoyen, que toi aussi, tu as failli basculer dans l’angoisse ou la dépression,  ces mondes où la passion vient submerger la raison, et où l’homme se sent perdu dans une indicible souffrance.

Et, parfois, cette souffrance est si intense que la maladie devient comme l’un de ces cauchemars où l’on essaie d’appeler au secours sans y parvenir ; ou si l’on y parvient, sans personne pour entendre.  A cette situation de vulnérabilité extrême, qui ne permet plus de demander de l’aide, toute société civilisée doit s’efforcer de répondre par des soins particuliers dans la mesure où ils vont devoir être momentanément pratiqués contre le gré de la personne concernée.

Alors que la loi du 4 mars 2002 insiste sur l’importance du consentement éclairé du patient qui prend les décisions concernant sa santé, tu comprendras, cher concitoyen, que l’on touche là au cœur de métier du psychiatre.  Priver une personne de sa liberté individuelle n’est légitime que si le soin est nécessaire et indispensable  pour restaurer chez elle les espaces de liberté psychique invalidés par la maladie.

Et ce n’est pas une situation figée, il est crucial de le comprendre. La nécessité d’un soin sans consentement doit se réévaluer en permanence, dans une perspective évolutive. La démarche soignante est toujours guidée par ce souci constant de la recherche d’une alliance thérapeutique. A terme, tout doit tendre à permettre la levée de la contrainte, pour un patient qui fait désormais confiance à l’équipe qui le prend en charge. Si nous savons que la maladie peut porter la violence sur soi ou sur autrui, surtout lorsqu’elle n’est pas soignée, nous savons aussi qu’il n’y a pas de malades violents mais des moments de violence dans des  périodes critiques de l’évolution de leur pathologie.

ÉTONNEMENT ET PROFONDE INQUIÉTUDE

La loi votée par nos parlementaires touche à l’organisation des soins dans cette situation extrême. Le sujet est grave et il est temps pour nous, cher concitoyen, de te faire part de notre étonnement et surtout de notre profonde inquiétude.

Etonnement, car nous avons déjà exprimé, dans un communiqué commun aux usagers et aux professionnels, la nécessité de faire évoluer le texte proposé aux parlementaires. Madame Nora Berra, secrétaire d’Etat à la santé, après avoir souligné lors de son audition publique au Sénat du 13 avril le caractère constructif de nos demandes, n’a paradoxalement soutenu aucune de nos propositions.

Etonnement qui confine à la stupéfaction, devant les propos de la même ministre se prévalant à plusieurs reprises de notre adhésion au projet de loi (comme lors de l’émission « Du grain à moudre » du 9 mai, la veille de l’examen de la loi au Sénat), dans une lecture pour le moins très personnelle de notre communiqué auquel il suffit de se référer pour mesurer les réserves majeures qui y sont formulées.

Ainsi, comment peut-on qualifier de soutien au projet de loi des mises en garde telles que : « la loi, si elle était promulguée en l’état, serait inapplicable dans un grand nombre d’établissements, tant par le juge des libertés et de la détention que par les directeurs des hôpitaux concernés, ou les psychiatres hospitaliers » ?

Profonde inquiétude car l’absence totale de prise en compte de mesures pragmatiques de bon sens demandées par les quinze signataires, annonce sans nul doute le désordre dans un domaine dont chacun sait qu’il n’est pas sans risque au regard de la population concernée, population dont les soins requièrent avant tout calme et sérénité.

A titre d’exemple, il faut que tu saches, cher concitoyen, qu’en cas de divergence entre la prescription médicale et la décision administrative du préfet, notre demande de recours systématique au juge des libertés et de la détention n’a pas été reprise dans la loi. Si bien qu’en France, dans les semaines qui viennent,  une personne  (toi ou un de tes proches peut-être) pourra rester hospitalisée à la demande du préfet alors que son état de santé ne le nécessite plus.

Nous ne pouvons accepter, comme tous les usagers et professionnels de la psychiatrie, que dans notre pays, un citoyen soit maintenu à l’hôpital pour d’autres raisons que pour y être soigné.  La France du XXIe siècle ne peut tolérer le retour à la lettre de cachet  pour les malades psychiques !

Voilà une loi qui n’envisage l’usager en santé mentale qu’en termes « d’individu dangereux » que l’on prétend contrôler par une multiplication de procédures d’expertises. Les examens réitérés n’ont pas pour objet de traiter, mais d’évaluer, sans tenir compte de l’effraction dans l’intimité psychique.  On oublie qu’il s’agit avant tout d’une personne dont il faut soulager la souffrance par des soins. On oublie que cette personne, dans l’immense majorité des cas, va peu à peu voir son état s’améliorer, comprendre qu’elle a besoin de soins et les accepter. Ce que l’on imposera à une personne profondément dépressive, accepterait-on de l’imposer, par exemple à une femme atteinte d’une maladie physique ? Imagine-t-on cinq à six examens imposés à l’intime du corps en quelques jours, sans objectif thérapeutique ?

C’est pourquoi la loi ne peut pas dissocier l’organisation des soins sans consentement de celle des soins demandés par le patient, deux registres thérapeutiques qui doivent être envisagés comme deux moments du parcours de soins d’un même patient. C’est bien d’une loi globale de psychiatrie et santé mentale dont notre pays a besoin. Cette loi, promise, le 8 janvier 2009 par le président de la République aux représentants des usagers et professionnels, et dont la nécessité a été soulignée par plusieurs rapports (Larcher, Couty, Milon) doit s’appuyer sur ce qui fait la spécificité de la psychiatrie française, et que nous savons reconnue hors de nos frontières, le « secteur » qui permet à tout patient sur le territoire l’accès à des soins de proximité.

Surtout il faut que tu saches, cher concitoyen, que l’un des grands acquis de la psychiatrie moderne est fondé sur la persistance, même chez la personne la plus malade, d’une partie saine sur laquelle doit se construire la démarche de soins : alliance avec cette partie saine contre la maladie qui en tissant un climat de confiance constitue, comme tu peux le comprendre, le meilleur levier thérapeutique.

Il se trouve qu’il y a précisément 500 ans, en 1511 était publié L’Eloge de la Folie, best-seller de l’époque écrit par Erasme, figure emblématique de l’humanisme à la Renaissance qui proclame que la folie est l’apanage de l’humanité. Il est si vrai que le degré de civilisation d’une société se traduit toujours par la façon dont elle traite ses fous.

500 ans après Erasme, 200 ans après Pinel et Pussin, qui libérèrent les aliénés de leurs chaînes, cinquante ans après la création du secteur, de quelle loi notre pays veut-il se doter pour la psychiatrie ?

Cher concitoyen, quelle psychiatrie veux tu pour toi et pour tes proches ?


La Fnapsy est la Fédération nationale  des associations d’usagers en psychiatrie et la CME-CHS est la Conférence nationale des présidents des commissions médicales d’établissement  des centres hospitaliers spécialisés.

Claude Finkelstein, présidente de la Fnapsy, et Yvan Halimi, président de la CME-CHS

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/06/08/reforme-de-l-hospitalisation-sans-consentement-etonnement-et-profonde-inquietude_1533183_3232.html

Hospitalisation d’office: les députés ont achevé l’examen du texte

26 mai 2011

AFP 24 05 2011

PARIS, 24 mai 2011 (AFP) – 13h22 heure de Paris – Les députés ont achevé lundi soir l’examen en deuxième lecture du projet de loi réformant l’hospitalisation d’office, contesté par les syndicats de psychiatres, et qui instaure notamment la possibilité de soins ambulatoires (à domicile) sans consentement.

Ce texte, examiné en deuxième lecture à l’Assemblée, a récemment été adopté au Sénat après une série de rebondissements.

Il n’a été que très peu modifié par les députés.

Quelques amendements ont été adoptés, dont un du rapporteur Guy Lefrand (UMP) pour revenir sur la définition des « soins sans consentement ». Après de longues discussions, le Sénat avait choisi « une périphrase » dont les députés n’ont finalement pas voulu.

« Ce texte est bien loin des attentes des professionnels et de leurs familles », a déploré le député socialiste Serge Blisko. Le PS a tenté en vain de réduire la période d’observation de 72 à 48 heures en cas d’hospitalisation d’office. Les opposants au projet qualifient ce sas de « garde à vue psychiatrique ».

La réforme permet de se conformer à la décision récente du Conseil constitutionnel, qui a censuré un article du Code de la santé publique permettant le maintien de l’hospitalisation sans consentement à la demande d’un tiers, sans l’intervention d’un magistrat au-delà de 15 jours.

L’intervention du juge des libertés et de la détention (JLD) est donc désormais prévue après ce délai.

Les députés ont adopté un amendement UMP du rapporteur qui transfère au juge judiciaire la compétence pour trancher la régularité des décisions administratives prises en matière de soins sans consentement.

Quelque 70.000 personnes sont hospitalisées sous contraintes chaque année.

La secrétaire d’Etat à la Santé, Nora Berra, a de nouveau assuré au cours du débat que cette réforme était « ambitieuse » et « équilibrée ».

Une pétition à l’appel du « collectif des 39 contre la nuit sécuritaire » a recueilli plus de 30.000 signature depuis plusieurs semaines.

Le vote solennel est programmé mardi 31 mai. Ensuite le texte repartira au Sénat. Ce projet de loi avait été initié fin 2008 par Nicolas Sarkozy après le meurtre d’un étudiant à Grenoble par un malade mental enfui de l’hôpital.

http://www.collectifpsychiatrie.fr/?p=1961

>État d’exception en Psychiatrie: la démocratie enchaînée

15 mai 2011

Par Collectif des 39

A l’appel du Collectif des 39, associé avec de nombreuses organisations1, une manifestation s’est tenue devant le Sénat le mardi 10 mai 2011 où était débattu le projet de loi relatif « à la protection des personnes faisant l’objet de soins psychiatriques ».

Plusieurs centaines de professionnels, patients, familles, artistes, citoyens, mais aussi des représentants de partis politiques et de syndicats ont crié leur opposition déterminée à la mise en œuvre d’une loi qui porte gravement atteinte à la dignité et à la liberté des personnes et qui dénature le concept même de soin.

Chacun doit se sentir concerné car si cette loi est appliquée, qui sait si, demain, l’enfant dit « hyperactif », la personne déprimée, l’adolescent en souffrance ne pourront pas, eux aussi, se voir contraints à des « soins sans consentement », et cela d’autant plus facilement qu’ils auront lieu en dehors de l’hôpital, pour des raisons à la fois sécuritaires et économiques.

La possibilité pour chaque « soigné » de se déplacer librement se verra strictement encadrée par un « protocole de soins » – renommé « programme de soins » mais toujours décidé en Conseil d’Etat- qui fixera les lieux, le contenu et la périodicité des rendez-vous médicaux avec la menace de se voir hospitalisé si un élément du protocole n’est pas strictement appliqué.

Cette loi empêche donc activement l’instauration d’une relation de confiance, élément pourtant central du soin en psychiatrie et risque de pousser les patients à des actes désespérés plutôt que de les en protéger.

Qui peut croire que cette loi va dans le sens des « droits et d’une meilleure protection des personnes » alors qu’elle détruit toute possibilité de soins ?

Qui peut croire que les familles seront entendues dans leur demande d’aide alors que les patients seront mis en danger et fragilisés par cette loi ?

C’est la raison pour laquelle des sénateurs de la commission des affaires sociales, tous bords politiques confondus ont demandé dans un premier temps le retrait des « soins » sans consentement en ambulatoire. Mais dans l’hémicycle, les centristes n’ont pas mis leurs actes en accord avec leurs déclarations.

Cette loi qui est en passe d’être votée, puisqu’elle repassera en deuxième lecture le 18 mai à l’Assemblée Nationale et le 16 juin au Sénat, est une loi contre les soins, contre les patients, contre les familles, contre les citoyens, contre les soignants.

C’est une loi qui détruit cette psychiatrie que nous voulons hospitalière pour la folie.

C’est une loi qui va dans le sens de la révision générale des politiques publiques (RGPP) et des ravages qu’elle cause (non remplacement d’un fonctionnaire sur deux, désengagement de l’Etat dans le domaine de la protection sociale etc…).

C’est une loi qui entérine la destruction du travail de secteur.

C’est pourtant une loi cohérente et « responsable » pour nos gouvernants, excluant les plus démunis d’entre nous, ceux qui « ne rapportent rien », ceux qui « coûtent trop chers ».

Nous n’en sommes plus à une « déraison d’Etat » mais à l’application méthodique d’un plan qui économise et qui place 500000 malades mentaux en otages d’un plan de rationnement et d’une campagne électorale douteuse. Pour cela tous les moyens sont bons : énonciation  de contre-vérités, pressions exercées sur les représentants syndicaux, sur les représentants élus etc.

L’application de ce projet de loi a d’ores et déjà commencé avec l’instauration de dispositifs Justice/ARS/médecins chefs de pôle/directeurs d’hôpitaux au nom du « réalisme ». C’est bafouer le principe même de la loi que de l’appliquer avant même qu’elle soit votée!

Le collectif des 39 refuse de participer à l’installation de ces dispositifs, construits avant même que la loi ne soit votée, et vous invite à faire de même.


Nous restons mobilisés, patients, familles, professionnels, syndicats, partis politiques, avec l’appui de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme pour exiger que ce texte ne puisse s’appliquer car il signe un recul sans précédent des libertés démocratiques et des fondements même du pacte républicain.

1 Collectifs de patients, mouvement contre la politique de la peur, syndicats, tous les partis politiques de gauche, Ligue des Droits de l’Homme, Syndicat de la Magistrature, Sud santé sociaux, syndicats de psychiatres publics, qui appelaient aussi à une grève largement suivie dans les hôpitaux psychiatriques

http://www.collectifpsychiatrie.fr/?p=1942

On parle en notre nom

images (2) images (3)

images (4)

images (6)On parle de nous, on débat de notre sort, de ce qu’il faut faire avec nous, comment, quelles lois, etc… On parle, on parle, on parle, et je n’en peux plus d’entendre parler des schizophrènes et des psychotiques partout, sans qu’on nous offre jamais la parole officiellement.

images (7)

Le déclin de la psychiatrie française

Emmanuel Digonnet est un ancien infirmier de secteur psychiatrique – « profession qui n’existe plus depuis que Bernard Kouchner a supprimé [pdf] cette spécialisation pour les infirmiers en 1992 ». Après plus de vingt ans d’exercice, définitivement dépité par les orientations prises par le service public de « psychiatrie », il a démissionné. S’il ne pratique plus, il parle par contre très bien de son ancien métier, et des raisons qui l’ont poussé à ne plus l’exercer1 . Entretien pour ArticleXI et repris ici par OWNI.

Article XI: Comment as-tu débuté ?

Je suis arrivé en psychiatrie par hasard, pour raisons « alimentaires », au début des années 1980. Quand j’ai commencé, je n’y connaissais rien ; pour moi, la psychiatrie n’était que la prise en charge de patients exclus de la société pour des raisons mentales. Une maladie mentale n’existait alors à mes yeux que si elle était visible : l’autisme, les gesticulations, les cris…

Pendant un an et demi, j’ai été affecté dans un service où on plaçait les patients les plus difficiles, ceux posant problème dans les autres services. Cela a été ma première confrontation à l’horreur de l’asile et à la maltraitance : comme pour les policiers dans les commissariats ou les gardiens en milieu pénitencier, la peur avait transformé certains infirmiers en sadiques. Après avoir alerté ma direction, j’ai été muté dans un autre service. J’y ai découvert une nouvelle façon de travailler, s’appuyant notamment sur les entretiens médicaux à visée thérapeutique et accordant une vraie place à l’infirmier dans le traitement des patients. Je me suis alors passionné pour la discipline.

De 1982 à 1998, j’ai accompagné et participé à toute une évolution de la psychiatrie, symbolisée par la fermeture d’hôpitaux psychiatriques. Se développait en effet un pôle extra-hospitalier, avec pour ambition de déplacer le soin dans la Cité, auprès des gens. Des patients habituellement hospitalisés pouvaient enfin vivre chez eux, en voyant un infirmier régulièrement. D’autres, adressés par des assistants sociaux et des médecins généralistes, fréquentaient les centres d’accueil thérapeutiques nouvellement ouverts : il s’agissait de petites unités de soins, avec quelques lits d’hospitalisation, une équipe d’infirmiers et des médecins. Nous y effectuions le même travail qu’à l’hôpital, mais avec une plus grande souplesse. Notamment parce que nous étions peu ou prou situés en bas des immeubles où habitaient les patients – et non à trente kilomètres en banlieue parisienne, « là où on met les fous ». Être admis en hôpital psychiatrique a toujours été compliqué, se faire traiter dans ces centres était beaucoup plus simple.

Ces centres d’accueil et de soins offraient donc une réelle proximité et une vraie disponibilité. Ils changeaient du même coup l’image de la psychiatrie chez les patients, qui acceptaient plus naturellement d’être suivis et  honoraient davantage leurs rendez-vous. La famille, l’entourage et le patient pouvaient dédramatiser les soins, s’y rendre étant moins stigmatisant que d’être « hospitalisé à Sainte-Anne ». Et ces centres permettaient – enfin – de désengorger les hôpitaux, et donc d’en améliorer les conditions de travail. Ce n’est plus du tout le cas, désormais ; à l’hôpital, on ne fait plus que gérer des lits. À partir de 16 heures, tous les cadres passent leur temps au téléphone pour trouver un lit où faire dormir leurs patients, le nombre de places disponibles étant insuffisant.

Pour les infirmiers aussi, les choses étaient différentes en centre d’accueil : nous étions autonomes. Il ne s’agissait pas seulement d’appliquer les prescriptions du médecin, mais d’effectuer un réel travail collectif. Nous échangions avec le reste de l’équipe, et nous pouvions donner des rendez-vous ou recevoir les patients. Une période grisante.

Elle n’a pas duré ?

La situation a commencé à se dégrader au début des années 1990, avec le développement d’une gestion purement comptable de l’hôpital. Notre ministère a diminué le budget alloué, et les gestionnaires se sont rendus compte qu’un centre d’accueil de cinq lits nécessitait autant d’infirmiers qu’un service de vingt lits à l’hôpital – sans prendre en considération le nombre d’hospitalisations lourdes et de rechutes que ce système permettait d’éviter…

L’administration a alors progressivement fait fermer les centres d’accueil. Pour cela, il suffisait que les gestionnaires ne leur donnent plus les moyens de fonctionner 24 heures sur 24 : au bout d’un moment, le principe était vidé de sa substance. Quand il ne restait plus qu’un bâtiment avec trois lits, sans personne pour s’en occuper, les gestionnaires triomphaient : « Vous voyez bien que ça ne marche pas : il faut fermer ! »

Autre étape importante, la suppression de la spécialisation « psychiatrie » pour les infirmiers en 1992. Bernard Kouchner, alors ministre de la Santé, a justifié cette décision par une exigence d’uniformisation européenne ; une directive européenne précisait pourtant que la formation française des infirmiers en psychiatrie était de grande qualité et invitait les membres de l’UE à s’en rapprocher… En fait, cette suppression permettait surtout de faire des économies.

Depuis 1992, donc, tous les infirmiers suivent le même cursus, avec seulement quelques cours de psychiatrie. Aujourd’hui, quelques infirmiers généralistes, passionnés par la psychiatrie, réussissent bien à se former rapidement une fois embauchés dans les services spécialisés, mais d’autres choisissent les services psychiatriques par défaut, parce qu’il faut bien gagner sa vie, et ne sont souvent pas à la hauteur. Le constat de l’insuffisance des formations étant unanime, le début des années 2000 a vu fleurir un certain nombre de « boites de formation » privées, censées compenser ces lacunes.

De toute façon, ce diplôme d’infirmier psychiatrique a toujours été considéré comme un « sous-diplôme ». À sa suppression, en 1992, les anciens diplômés – comme moi – n’ont pas eu le droit d’aller travailler dans les hôpitaux généraux. Grosso modo, cela voulait dire que les « sous-hommes » étaient soignés par des « sous-infirmiers ». Aujourd’hui encore, si je vois quelqu’un se faire renverser par une voiture, je n’ai pas le droit de lui poser une perfusion ni de lui prodiguer des soins… alors que je suis autorisé à le faire pour une personne hospitalisée en psychiatrique. Qu’est-ce que ça veut dire ? Que c’est moins grave si je me trompe ?

Au début des années 1990, on a aussi assisté à l’introduction dans les hôpitaux de la « démarche qualité » – pure importation de l’industrie  – avec son lot de protocoles et procédures. Procédure pour un patient qu’on accueille, procédure pour un patient qu’on emmène en chambre d’isolement, etc… C’est rassurant : tu remplis des formulaires, tu coches des cases ! Peu importe que des termes comme « phobie » ou « obsession » n’aient pas de frontières étanches, puisqu’il s’agit de créer une classification des maladies mentales pour que les gestionnaires puissent s’y retrouver. L’idée est de coder le patient. Aujourd’hui, un malade est 810.12 – « alcoolique à tendance dépressive ». C’est idiot : avant d’être « alcoolique à tendance dépressive », le patient est d’abord un homme ou une femme, qui a cinquante ans ou dix-huit, qui a tel passé, tel parcours…

Quel a été l’impact de cette « démarche qualité » sur ton travail ?

Voici le genre de raisonnements qu’on pouvait entendre de la part des gestionnaires : « Vous, pour un 312.25, vous avez une DMS (durée moyenne de séjour) de dix-huit jours. Le service d’à côté est à neuf jours. Donc, vous merdez. Réduisez votre DMS ». Pour cela, il suffisait de bourrer le patient de médicaments anesthésiants, et le tour était joué… Il s’est ainsi clairement opéré un passage de la gestion des patients à la gestion du budget. Le ministère réduisait le budget alors que les besoins – eux – ne diminuaient pas.

Derrière tout cela, il y a l’idée de ne pas reconnaître la spécificité de la maladie mentale. Il est beaucoup plus simple de se dire que la schizophrénie est un virus ou un problème génétique contre lequel il suffit d’inventer un médicament. D’autant que cette vision des choses est soutenue par des laboratoires pharmaceutiques – eux-même en partie à l’origine de cette classification des pathologies, pour pouvoir dire : « Tel type de maladie ? Tel médicament ! » Avec des résultats parfois désastreux. Si on prend l’exemple de l’hyperactivité – dont je ne nie pas les symptômes –, on s’aperçoit que les laboratoires proposent des médicaments ayant des effets « visibles » à brève échéance mais qui s’avèrent calamiteux à plus long terme. Le fond du problème tient à la place prépondérante occupée par les labos dans le milieu hospitalier. Il n’y a qu’à voir le nombre de formations qu’ils y dispensent ou « sponsorisent » : lorsqu’ils parlent de certains de leurs cours, les internes en médecine parlent du « cours Lilly » ou du « cours Janssen »…

Et personne ne proteste ?

En 2003, la profession a organisé les États-généraux de la psychiatrie, qui ont débouché sur une série de recommandations remises au ministre de la Santé, Jean-François Mattei. Il n’y a rien compris… La lutte s’est ensuite intensifiée après un discours de Nicolas Sarkozy à Antony, en décembre 2008. En réaction à l’assassinat d’un jeune homme à Grenoble par un patient sorti d’un hôpital psychiatrique, le président proposait des mesures ultra-sécuritaires, comme le recours à la vidéo-surveillance ou à des bracelets électroniques. Il faut savoir qu’un tel discours a des effets désastreux, même quand il n’est pas suivi de mesures concrètes. Il pousse par exemple les préfets à refuser les autorisations de sortie des patients, et il devient très compliqué de faire sortir un malade pour travailler progressivement à sa réinsertion.

De mon côté, j’ai cru que la résistance pouvait venir des syndicats, et j’ai été longtemps  syndiqué et militant syndical. Avant d’en avoir ras-le-bol, tant le syndicalisme se résume souvent à la défense d’intérêts individuels, plutôt qu’être un engagement ou une vue politique. Je me suis alors investi dans une association œuvrant pour la recherche en psychiatrie – une autre manière d’essayer de changer le système. Un des faits d’arme de cette association, même si nous avons finalement perdu le procès, a été de porter plainte contre une dizaine de pneumologues après l’explosion de l’usine AZF à Toulouse. Ces médecins avaient refusé l’installation temporaire des patients des services de psychiatrie dans leur service avec des termes odieux – « gens bruyants », « sales », « qui peuvent mettre le feu »…

Aujourd’hui il y a des mouvements de résistance à cette casse du service public de psychiatrie, impulsés par les soignants ou les patients, voire par leurs familles. Mais ils se heurtent à deux écueils majeurs. Les guerres de chapelles, si chères à des générations de psychiatres prompts à s’excommunier pour soigner leurs égos. Et l’image de la maladie mentale auprès d’une population qui, faute d’information, n’est pas prête à accepter la libéralisation des soins et la présence de malades mentaux dans les rues.

Pourquoi as-tu démissionné ?

J’ai d’abord fait une « pause » en partant en mission humanitaire, ça m’a beaucoup changé. Sauf qu’au retour, l’attitude de la direction à mon égard avait également changé… Il ne s’agissait pas d’une opposition frontale, mais de petites brimades successives : interdiction de faire visiter le service à un collègue rencontré lors de la mission, refus d’une demande de formation, suppression de mes tickets restaurant…

La direction prenait ainsi sa revanche sur mon activité syndicale et sur un épisode qu’elle n’avait pas digéré. À une époque, en raison de la gestion désastreuse de l’hôpital et de la recherche permanente d’économies, il y avait une pénurie de seaux hygiéniques pour les patients enfermés en chambre d’isolement – et donc sans accès aux toilettes. L’un d’entre eux devait même déféquer sur un drap posé par terre… Là, j’ai dit non : j’avais connu l’asile en 1982, je ne voulais pas le revivre vingt ans plus tard. Avec quelques collègues, nous avons donc alerté les médias. Toute la presse nationale a débarqué, mais ses membres n’avaient retenu que l’angle du sensationnel. Nous dénoncions « la maltraitance des patients par l’hôpital », eux avaient compris « la maltraitance des patients par les infirmiers ». Et ils venaient voir qui étaient les infirmiers ayant torturé des patients… Une journaliste de M6 à qui j’expliquais nos positions m’a répondu : « Mais ça n’a aucun intérêt. Pourquoi ameutez-vous tout ce monde ? »

Les collègues ayant ouvert le service à la presse ont été sanctionnés de manière indirecte pendant des années. J’avais témoigné à visage découvert, donc forcément… Côté « maltraitance », suite à notre « raffut », une commission d’enquête avait été nommée. Mais le jeu était faussé, sa mission consistait à enquêter sur la sécurité des chambres d’isolement. Ses membres ont donc vérifié qu’il y avait bien des alarmes à incendie, des vitres blindées, etc. Une honte.

C’est tout cela qui m’a amené à démissionner. Je reste un citoyen attentif et averti, mais je ne veux plus participer à cette évolution. Ni assister à de tels retours en arrière.

Ces derniers sont légions. Prenons l’exemple du maintien des patients à domicile : le principe est bon s’il s’inscrit dans le cadre du soin, avec une ou deux visites par jour ; sauf que dans les faits, il s’agit plutôt de refus d’hospitalisation et de non-assistance à personne en danger par manque de places à l’hôpital. Autre exemple : la « garde à vue psychiatrique », soit la possibilité de garder un patient 72 heures en observation. En soi, ce n’est pas une mauvaise idée, car elle permet d’optimiser l’orientation du patient. Mais dans le dispositif mis en place, il s’agit d’une « vraie » garde à vue : si le patient s’en va pendant cette période, les autorités considèrent qu’il s’agit d’une évasion. C’est révélateur.

La peur du fou est très répandue dans la société. Et politiques et médias n’hésitent jamais à l’attiser. C’est ainsi ce qu’ils font en nommant évasion le fait qu’un patient prenne la tangente, au lieu d’évoquer une sortie sans autorisation. Il ne s’agit pourtant pas d’un enfermement, mais d’une hospitalisation sous contrainte… L’enjeu de la terminologie utilisée par la presse ou par les politiques est ici fondamental.

Au moins, cette terminologie dit bien l’arbitraire…

Les hôpitaux psychiatriques sont des lieux de non-droit, où des patients sont privés de leur liberté et enfermés pendant des semaines sans que la justice n’ait son mot à dire. La France est d’ailleurs régulièrement condamnée par la Commission européenne des droits de l’homme. Théoriquement, il existe bien des instances de contrôle comme la CDHP2 , qui peut être saisie par n’importe qui. Sauf que c’est du bluff ! Le contrôleur de la CDHP est le médecin-chef du service d’à-côté, il reçoit une lettre d’un patient et appelle son copain : « Tiens, j’ai eu une lettre d’un de tes malades. » Réponse du copain : « Il est complètement fou. La dernière fois qu’il est sorti, il a fait ceci, cela… » Au final, il y a une proportion infinitésimale de patients qui sortent d’hospitalisations par ce biais.

La psychiatrie surfe en ce moment sur une dérive sécuritaire, issue en bonne part de la réaction des politiques à des faits divers. À l’image de l’introduction de la Protection des travailleurs isolés (PTI) dans les hôpitaux, après une intervention de Nicolas Sarkozy. Il s’agit d’un dispositif se présentant comme un téléphone, avec un bouton sur lequel appuyer en cas d’agression, d’incendie… Il est aussi muni du dispositif dit de « l’homme mort », qui se déclenche quand le boîtier reste trop longtemps à l’horizontal. Aller bosser le matin en se disant « Tiens je prends mon boîtier ‘homme mort’… », c’est l’horreur ! Et je connais pourtant des anciens collègues qui en sont satisfaits…

Utiliser un dispositif PTI, c’est accepter qu’on n’augmente pas les effectifs. Qu’on remplace un collègue par un boîtier. Le problème est que les infirmiers refusant ces pratiques se retrouvent dans des situations délicates. Le jour où ils se font agresser – parce que ça peut arriver –, l’incident ne sera pas considéré comme accident du travail. C’est vicieux.

Le sécuritaire, c’est aussi l’explosion depuis quinze ans des hospitalisations sous contraintes (d’office et à demande d’un tiers). Quand une mamie déjantée dérange le voisinage, on ne réunit plus le service social, la famille et les voisins ; désormais, on préfère signer un certificat d’hospitalisation d’office. Et on enferme des gens qui auront du mal à sortir. Parce qu’il y a très peu de structures d’accueil pour organiser les sorties. Et parce qu’il est obligatoire de régler l’hôpital avant de le quitter ; le montant du forfait hospitalier étant par exemple plus élevé que celui de l’allocation adulte-handicapé, cela peut se révéler très difficile pour certains.

Le sécuritaire, ce sont aussi les caméras dans les chambres d’isolement – c’est pourtant idiot : quand un patient ne va pas bien, il faut davantage de présence, et non une caméra. Ce sont les bracelets électroniques, pour être sûr qu’un tel n’est pas sorti d’un périmètre donné – ce qui permet d’éviter de le faire accompagner par un infirmier ou un aide soignant. C’est l’augmentation des refus préfectoraux de sorties à l’essai. Pour résumer : c’est l’enfermement maximum.


Article publié initialement dans le n°3 de la version papier d’Article11 et republié aujourd’hui sur le site d’Article11.

http://owni.fr/2011/05/10/le-declin-de-la-psychiatrie-francaise/

« Il faut traiter la folie avec ou sans le consentement du malade »

Par L’Express, publié le 10/05/2011 à 07:00

//
Faut-il obliger les fous à se soigner? Jean Naudin et Christophe
Lançon, professeurs des universités et praticiens hospitaliers, et Samuel
Bouloudnine, psychiatre des hôpitaux, livrent leur point de vue.

« Il a perdu le sens commun »: cette expression, qui peut s’appliquer à la
schizophrénie, s’applique désormais à notre société. Le bon sens qui nous permet
habituellement de vivre ensemble sans trop de heurts, en intégrant des normes
sociales, nous fait défaut. Cette crise génère une grande solitude et s’illustre
à travers la logique sécuritaire à l’oeuvre aujourd’hui. C’est dans ce contexte
que se fait ressentir le besoin d’une loi nouvelle pour les soins sans
consentement. Au coeur du problème, on trouve l’altération d »u discernement
propre aux maladies mentales. Elle peut s’accompagner d’une toute-puissance et
d’une conviction délirante absolue. Pour que la personne puisse en revenir, il
n’y a pas d’autre solution que de la traiter, avec ou sans son consentement.

Les personnes affectées par des troubles mentaux se sont organisées pour se
faire entendre comme des citoyens parmi d’autres et pour que leur maladie ne
soit pas pensée comme une incapacité à rejoindre la norme. Nous devons nous
interroger aujourd’hui sur le fait que, dans le contexte sécuritaire qui est le
nôtre, ce projet de loi a néanmoins obtenu l’assentiment des associations
d’usagers. Nous pensons, comme elles, qu’un changement législatif est nécessaire
et que, bien mené, il apportera à tous les citoyens davantage de protection et
de justice.

Les dispositions en vigueur posent de nombreux problèmes. Les soins ne
peuvent être dispensés sans l’hospitalisation, devenue le passage obligé qui
conditionne toute la prise en charge ultérieure. La décision est soumise à la
toute puissance du préfet, du maire ou du médecin. Au nom du principe de
précaution, on embastille au long cours, on refuse à tel patient étiqueté
dangereux le moindre congé d’essai tandis qu’on prolonge indéfiniment celui de
tel autre, sans jamais lui rendre vraiment son autonomie. Par ailleurs, la loi
actuelle définit le consentement aux soins sur la base d’une liberté de
l’individu pensée comme absolue, héritée des Droits de l’Homme de 1789. Or, au
vu de nos connaissances actuelles sur la maladie mentale, la liberté doit
nécessairement être considérée, dans ce cas, comme relative. Le fameux
« consentement éclairé » signé par un patient avant d’entreprendre, par exemple,
un traitement anticancéreux, ne peut s’appliquer pour une maladie qui bouleverse
le monde de l’individu en profondeur et altère partiellement sa liberté de
pensée et d’action.

Nous réprouvons l’idéologie sécuritaire et nous pensons que le projet de loi
soumis au Sénat peut s’en affranchir. Il mérite d’être défendu pour trois
raisons. D’abord, il propose des alternatives à l’hospitalisation sous
contrainte, sous la forme de soins sans consentement qui autorisent la poursuite
de la vie quotidienne. Ensuite, il légifère à juste titre sur la contrainte que
présuppose le soin dès lors que le discernement du patient est altéré. Enfin, il
renforce le juge dans son rôle de défenseur de la liberté des personnes malades.
Quant aux soixante-douze heures d’hospitalisation initiale, rebaptisées « garde à
vue psychiatrique » par les opposants au texte, notre expérience nous permet
d’affirmer qu’elles constituent la condition minimale d’une évaluation clinique
digne de ce nom. »

http://www.lexpress.fr/actualite/sciences/sante/il-faut-traiter-la-folie-avec-ou-sans-le-consentement-du-malade_990947.html

Raisonnement étrange qui d’un côté dit que le malade est incapable de consentir aux soins, qu’il est dans une conviction délirante absolue et de l’autre que grâce à la loi et à un traitement médicamenteux, on évitera une hospitalisation qui… lui permettra de continuer sa vie quotidienne. Mais si nous sommes capables de mener notre vie quotidienne, au nom de quoi nous impose-t-on des médicaments? Comment juge-t-on la folie d’une personne qui arrive à vivre le quotidien sans autre aide que celle d’un médicament? Donc soit on donne des médocs à des gens juste parce qu’ils pensent différemment, soit on abandonne avec seulement un médicament des gens qui ont besoin de soins!

Next entries » · « Previous entries