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Incroyable et incompréhensible

J’en ai longtemps voulu aux gens de ne pas m’avoir prévenue. Prévenue que la vie pouvait être si dure, si douloureuse. Prévenue qu’on pouvait basculer dans la folie avant même sa majorité. J’en voulais aux adultes, on m’avait menti sur ce que serait ma vie. Je n’ai pourtant pas été élevée dans du coton, je connaissais les horreurs du monde, mais la claque que je me suis prise à 17 ans, je ne m’y attendais pas.

Et puis, de longues années après, j’ai compris qu’on ne m’avait pas menti. Simplement, les gens ne savaient pas. La plupart des gens ne deviennent pas fous, ils n’ont rien  dire sur ce sujet, personne à mettre en garde. On ne m’avait pas menti, et ça a été un soulagement de m’en rendre compte.

Longtemps, j’en ai voulu aux gens de ne pas comprendre la maladie mentale, de ne pas faire d’efforts.

Aujourd’hui, je me rends compte qu’ils ne comprennent pas parce que c’est incroyable et incompréhensible. Je ne parle pas des psychiatres ou autres soignants qui ne comprennent rien, eux pourraient faire un effort, je crois qu’on sera d’accord là-dessus, preuve en est ceux qui comprennent très bien. Mais les autres personnes, celles qui ne sont pas directement touchées par la maladie mentale, peut-on leur en vouloir? Est-ce que moi-même je ne passe pas par des phases où j’oublie ce que j’ai vécu, où je me dis oui mais non, peut-être après tout ne suis-je pas schizophrène, peut-être que j’ai inventé tout ça, que ce que j’ai vécu n’était pas si terrible, et après tout si j’arrêtais mes médicaments. Est-ce qu’à chaque rechute je ne me reprends pas la douleur dans la gueule comme si je ne l’avais jamais vécue, parce que je l’ai oubliée (un peu, au moins)? Est-ce que, moi-même, j’arrive à expliquer ce que j’ai vécu? Comment demander aux autres de le comprendre, alors? Quand je relis ce que j’ai écris pendant toutes ces années,  chaque fois je m’étonne de telle ou telle chose. Je ne me rappelais plus avoir déliré à ce point à telle période, ou à quel point la voix m’avait poursuivie pendant des jours. J’ai adouci mes souvenirs. Je vis avec une plaie ouverte mais en ayant oublié ce qui l’a causé. Je vis comme si tout ça n’avait été qu’un cauchemar, ou la vie d’une autre. Chaque fois je m’étonne que j’ai pu vraiment vivre ça, parce que c’est incroyable. Parce que c’est fou, et incompréhensible. C’est incommunicable.

Alors, si je remercie ceux qui font l’effort de comprendre, si je le demande à mes soignants, non, je ne peux pas en vouloir à ceux qui ne comprennent pas. Je ne peux pas leur demander de se jeter volontairement dans la folie quand la vie les en a tenus éloignés. Je ne peux pas leur demander de croire l’incroyable et de comprendre l’incompréhensible. C’est comme ça, c’est grave ou ce n’est pas grave, ça dépend des moments, c’est le sort des psychotiques que d’être d’un autre monde. Les autres ne sont pas dans notre tête, et c’est tant mieux pour eux.

Les neurotypiques et moi

Parlons ghetto (je déteste ce mot mais c’est celui qu’on a utilisé pour me parler du « problème »).

Ca étonne souvent les gens, mais tous mes amis ont des troubles psys. Ca s’est fait comme ça, mais ce n’est sans doute pas un hasard.

On m’a accusée un jour de vouloir vivre dans un ghetto parce que je fréquentais un forum sur la schizophrénie. Alors même que j’ai un travail, avec des collègues neurotypiques (NT, en opposition à neuroatypiques, NA) et que je vois ma famille qui est parfaitement NT elle aussi. Je dirais donc plutôt que si ghetto il y a, c’est dans celui des NT que je vis la plupart du temps. Mais comme on le sait tous, les blancs classe moyenne hétérosexuels sont les seuls à vivre entre eux sans qu’on puisse les taxer de ghetto. Ils sont le monde, le seul valable, et celui dans lequel on doit tous avoir envie de vivre, en s’y conformant le plus possible et en ne la ramenant pas sur nos particularités. On devrait avoir envie de vivre dans un monde qui ne veut pas de nous, mais on n’en est pas à un paradoxe près dans le monde merveilleux des NT.

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Mais, moi, ce monde, il me fatigue un peu. Je n’ai pas les mêmes préoccupations que les gens qui y vivent, et ça finit par me rendre un peu malheureuse. Ce n’est pas que je voudrais forcément d’un mari une maison des enfants, mais à force d’être au milieu de gens qui ont ça, parlent de ça, ne se préoccupent que de ça, je me sens différente parce que je ne partage pas les mêmes centres d’intérêts. Je me fais un peu l’impression d’être une extraterrestre.

Là, je viens de faire un tour sur un groupe consacré à la schizophrénie, et je soupire devant la présence des parents de schizophrènes. Parce qu’ils sont tellement NT. Leurs petites phrases sur le bonheur, les montagnes à gravir, les fleurs et le soleil, j’ai juste envie de dire « au secours ». C’est tellement éloigné de notre expérience, c’est tellement NT centré, si l’on peut dire. Comme je l’ai déjà dit, la guimauve, ce n’est pas mon truc. C’est pour ça que je n’apprécie que les NT cyniques, sans doute. Les NA, à ce jour, je n’en ai pas rencontrés qui soient attirés par la guimauve, même s’ils existent sans doute, mais disons que statistiquement il y en a moins.

Donc, oui, quand je sors du ghetto NT (qui n’en est pas un bien entendu), quand je peux choisir mon ghetto, je choisis des gens qui me ressemblent, avec qui je peux parler librement et sans paraître bizarre, parce qu’il en va de ma santé mentale. Ce que vous faites tous les jours sans vous en rendre compte, sans même vous poser la question et sans que jamais personne ne vous le fasse remarquer, donc merci de ne pas le reprocher aux autres.

A ceux qui donnent du sens à ma vie

Parce que, souvent, les gens se sentent impuissants face à la souffrance psychique, parce qu’ils ne savent pas quoi faire, parce qu’ils se disent qu’ils ne font rien de bien, je voudrais faire un petit inventaire non exhaustif (et répétitif puisque j’ai déjà parlé des ces moments ici et là sur le blog) des gens qui ont eu des gestes, des mots, des regards et des présences qui m’ont touchée. Des petites choses dont ils ne se souviennent peut-être pas mais que je n’oublierai jamais. J’espère que ça permettra à tout ceux qui se sentent impuissants de comprendre l’importance de leur présence.

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A ma prof de sciences qui m’a demandé si j’allais bien, même si je n’ai su répondre que oui.

A Jean-Phi, pour le merveilleux ami qu’il a été, et pour avoir été le premier à qui j’ai pu parler de mon mal-être. A nos fous rires, nos larmes, nos nuits passées à lire ou à parler sur les toits, notre course folle dans une rue déserte et notre promenade sous une pluie battante, entre autre.

A ma tante qui est venue me voir quand elle a su que j’allais mal.

A mon prof de psycho qui a lu mes mails de détresse et m’a orientée vers une psychologue. A elle aussi, qui a été la première professionnelle à m’écouter vraiment.

A Lucia, pour s’être penchée vers moi et m’avoir dit « Il faut me raconter ». Et pour son « !Hola! » en souriant, bien sûr.

A l’infirmière du centre de santé mentale et à Maria-Jesuz, la psychologue, pour m’avoir prise au sérieux.

A l’infirmière qui s’est assise à côté de moi quand je pleurais, la lettre avec mon diagnostic de schizophrénie dans les mains. Et aux patients qui m’ont laissée entrer avant eux chez le médecin, devant ces mêmes larmes.

A Claire pour être venue avec moi au centre de santé mentale et pour avoir tapé du pied d’impuissance en disant « qu’est-ce qu’on peut faire pour t’aider? ».

A Clélia et Nathalie pour cette bonne soirée dans cet enfer que je vivais à l’époque.

A Claire et Nathalie de nouveau, et Valérie, pour avoir été là, et être venue me voir à l’hôpital, alors qu’elles me connaissaient à peine six mois auparavant. Au petit ami de Nathalie et à celui de Claire pour m’avoir demandé comment j’allais, vraiment demandé comment j’allais.

A la caissière du supermarché qui m’a demandé ce que j’avais fait à ma main pleine de coupures.

A Adela, l’infirmière qui m’a pris la main à l’hôpital. A celle qui m’a tapoté les pieds en demandant si j’étais nouvelle.

Aux amies de fac qui m’écrivaient en Espagne, et qui sont restées présentes malgré la maladie.

A Julie et Julien pour l’amour et l’amitié, pour la compréhension.

A celle qui fut ma psychiatre pendant presque dix ans et m’a sortie de l’enfer. Celle qui m’a dit « je suis fière de vous ».

A ma psychiatre actuelle pour ce qu’elle est.

A mon médecin généraliste pour son écoute et sa présence.

A Sandy et à Laurent qui ont fait de l’art avec mes mots de jeune fille malade.

A Christophe pour avoir écrit un livre avec moi.

A tous mes amis: Cécile, Véronique, Thomas, Pascale, Stéphanie. La vie ne serait rien sans vous.

A ma famille. Idem.

A mes collègues. Idem.

Aux gens que je croise et qui sont bienveillants, aux sourires, aux regards qu’on échange.

A mes clients fidèles, qui donnent du sens à mon travail.

A ceux que je n’ai croisé que sur le net mais qui sont ou ont été importants, notamment parce qu’on partage le même univers.

A tous ceux qui lisent ce blog.

Souvent, la schizophrénie m’enferme, loin du monde et des préoccupations ordinaires, mais je me souviens que j’ai ou ai eu tout ça, et c’est le plus important.

Je veux être emmurée

Je veux construire des murs autour de moi. Je veux une armure pour vivre.

Le bruit, les voisins qui rentrent, qui sortent, qui claquent les portes passent sous ma peau. Les conversations sur Twitter, sur Facebook raisonnent dans mon appartement et rentrent dans ma tête.

Je veux une peau solide. Je veux une boîte crânienne qui ne soit pas poreuse.

Je rêve sans cesse d’intrus dans mon appartement, des gens qui rentrent par la porte de devant, par la porte de derrière et par la fenêtre.

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Parfois, je voudrais être sourde. Parfois, je voudrais être emmurée. Me taire et ne plus rien entendre. Rester seule jusqu’à la fin de mes jours, aussi seule qu’au fond d’un puits, aussi seule qu’au milieu du désert.

Le monde me blesse trop. Le monde m’écorche sans fin. Je veux être emmurée, au moins quand je le décide. Pour ne plus avoir ni mal ni peur. Pour ne plus me dissoudre dans le monde.

Les préjugés qui vous rassurent nous tuent

Si tu te coupes, si tu te brûles ou te blesses de manière volontaire de quelque façon que ce soit, on dira que c’est pour attirer l’attention. Peut-être que tu le fais pour ne pas te tuer, pour te sentir vivant, pour t’apaiser, pour te soigner parce que ça tu sais soigner, peut-être que tu caches tes blessures. Sans doute que tu as beaucoup de bonnes raisons. Et attirer l’attention n’en serait pas une mauvaise, de toute façon. Mais on pensera que le mieux est d’ignorer tes blessures.

Si tu parles de tes pensées suicidaires, on dira que ceux qui veulent vraiment mourir n’en parlent pas. Peut-être que tu espérais juste une parole, juste un peu de réconfort, un peu d’amour, une main tendue qui te ferait changer d’avis, qui te rendrait goût, même un tout petit peu, à la vie. Ce n’est pas indigne d’espérer encore qu’on nous sauve, ce n’est pas vil de demander de l’aide à ceux qu’on aime. Pourquoi ton désir de mort ne serait-il audible que s’il était absolu?

Si tu rates ton suicide, on dira que c’était juste un appel au secours. Ou encore une fois que tu voulais attirer l’attention. Voire que c’était du chantage. Peut-être que tu voulais vraiment mourir, peut-être que tu voulais juste dormir, peut-être que c’était la seule façon de dire ta douleur, de demander de l’aide. Risquer sa vie parce qu’on ne sait pas dire sa souffrance autrement, c’est tout sauf anodin. Vouloir mourir parce qu’on n’a pas d’autre solution, c’est tout sauf à balayer d’un revers de la main parce que le suicide est raté. Ce n’est pas « juste » un appel au secours. Mais de toute façon, depuis quand faut-il ne pas répondre à quelqu’un qui crie au secours?

Si tu réussis ton suicide, on dira que tu étais égoïste. On dira que tu ne pensais pas aux autres, on dira que tu aurais pu en parler avant, qu’on aurait pu t’aider et aussi que de toute façon si tu avais décidé de mourir, on ne pouvait rien faire pour toi. On oubliera tout ce qu’on a dit de et à ceux qui en ont parlé, à ceux qui ont demandé de l’attention pour ne pas en arriver à réussir leur suicide.

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Moi je dis que les préjugés blessent, enferment et tuent. Je dis que si quelqu’un veut attirer notre attention, que si quelqu’un a besoin d’aide, et bien il faut l’aider et lui donner de l’attention. Quand quelqu’un a mal quelque part, quand il tombe, quand il fait un arrêt cardiaque, il attire notre attention et nous lui en donnons, pour l’aider, pour le sauver. Alors je ne vois pas pourquoi on devrait se détourner de ceux dont la douleur est psychique, je ne vois pas pourquoi ils n’auraient pas droit comme les autres de parler de leur souffrance, d’autant plus que c’est une des seules façons de la faire connaître, et je ne vois pas pourquoi il faudrait les laisser mourir à coups de préjugés qui ne rassurent que ceux qui ne veulent rien voir ni rien faire.

La différence entre « en avoir marre des gens » et « en avoir marre des gens quand on est schizophrène »

Je suis en congés maladie cette semaine et c’est l’occasion pour moi de faire un peu de pédagogie. La raison, c’est que j’en ai marre des gens. Bon, c’est aussi parce que je fais une rechute depuis le mois de mai, avec des hauts et des bas. Et le bas, cette fois, c’est que j’en ai marre des gens.

Chaque personne travaillant au contact du public peut en avoir régulièrement marre des gens, surtout quand les derniers congés sont loin. Marre d’entendre la même question vingt fois par jour, marre de gérer l’agressivité des clients, patients ou autres, marre du bruit, marre de devoir être disponible plusieurs heures par jour et d’entendre sans arrêt « Madame, s’il vous plaît? ». Dans ces cas-là, les vacances font du bien et on revient avec une patience d’ange (ou presque).

Alors, quelle est la différence entre ce ras-le-bol que je connais aussi quand je vais bien, et le fait d’en avoir marre des gens quand on est schizophrène? Elle est fondamentale, même si on utilise les mêmes mots pour en parler.

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En crise psychotique, ce n’est pas seulement que j’en ai marre des gens, c’est qu’être au milieu d’eux est insupportable. L’angoisse est là dès le matin, dévorante. Trop de bruit, trop de gens autour de moi et le monde se met à tourner, les mots à se mélanger, mon regard à fuir, mes mains à trembler. Je me mords en douce pour ne pas hurler. Je ne peux faire bonne figure que si je prends un anxiolytique. Je commence à me dire que les autres disent du mal de moi, que je suis un poids pour mon médecin, que si je n’arrête pas de me tordre les mains les gens vont savoir que je suis psychotique. Je peux me mettre à pleurer dans la salle d’attente du médecin parce que les gens qui parlent à la radio me rendent folle. J’ai besoin de boule Quies au cas où des enfants crieraient trop fort dans les jardins pendant que je lis sur mon lit. Oui, parce que ce n’est pas seulement un trop plein au travail, c’est un besoin de calme et de solitude permanent. Je choisis l’heure où je sortirai acheter mes cigarettes en fonction du monde qu’il y aura en rue à ce moment-là. Je ne peux pas sortir sans mon I-Pod, j’en ai besoin au cas où des gens téléphoneraient dans le train ou crieraient dans la rue. Je ne supporte le bruit que si je le choisis. Je ne me sens en sécurité que chez moi, au calme, sans personne.

Je n’ai pas juste besoin de me reposer, j’ai un besoin vital de calme et de solitude pour ne pas devenir folle.

Un endroit solitaire

« Je suis schizophrène paranoïde, ce qui veut dire que j’ai passé la majeure partie de ma vie d’adulte terrifié. Comme si quelque chose à chaque coin allait me faire du mal. Je sais ce que c’est que de vouloir se couper du monde et s’enfermer en soi. Mais c’est un endroit solitaire. J’ai appris que, parfois, quand je me coupe du monde, ce que je fais vraiment, c’est demander de l’aide. »

Daniel Pierce, Perception, saison 3, épisode 2

Le miroir aux alouettes

J’aurais dû être infirmière. Ou peut-être gynéco. Oui, ça m’aurait plus, ça, gynéco. Militante et féministe. Une sorte de Martin Winckler au féminin. Ou d’Addison Montgomery. Oui d’accord, peut-être en moins intelligente. Au moins j’aurais toujours eu du travail. Pas de problème de chômage. Mais ça, c’est si j’avais aimé les sciences, supporté de regarder les photos des livres de médecine et de toucher les gens. Parce que bon, quand on aime pas toucher les gens, ni même les approcher de trop près, médecin c’est pas vraiment possible. Moi j’aime juste les livres et parler littérature avec des gens que je ne dois pas toucher. Mais si je veux continuer à toucher des livres, il faudra peut-être bientôt que j’aille les empaqueter dans un entrepôt.

J’aurais pu continuer à être amie avec les gens que j’ai connu à l’école et à la fac. Ceux que je ne vois plus mais qui continuent à se voir, à poser pour des photos que tout le monde peut contempler sur facebook. Faire partie d’un groupe, avoir des amis de vingt ans. Mais bon, la vérité, c’est que la plupart, je ne les appréciais pas tant que ça, que les soirées avec eux, ça m’ennuyait. Au mieux. Au pire, ça m’angoissait. Et puis j’avais rien à leur dire, et je ne trouvais pas leurs conversations intéressantes, et je savais qu’ils me trouvaient bizarre. Je n’étais pas de leur monde. J’étais seule dans le mien.

J’aurais pu avoir des enfants. Ca me plairait d’avoir de grands enfants, quand je serai vieille. Le problème, c’est qu’avant, il faut les élever. Et répondre à tous leurs besoins de petits vampires affectifs. Et puis vivre avec un homme, en plus des enfants, alors que j’ai un besoin vital de solitude. Même mon chien, parfois, c’est trop pour moi. Alors, des enfants, ben je sais que ça me rendrait folle, littéralement.

 

images (68)Tout ça, ça aurait pu exister dans une autre vie. Dans celle-ci, c’est inenvisageable. Et même pas souhaitable. Une autre vie, oui, celle dans laquelle je n’aurais pas été schizophrène. Comme si je pouvais savoir ce qu’elle aurait été. J’aime bien ma vie, en réalité. C’est juste que, parfois, à voir le bonheur des autres, où plutôt son image, parce que je sais bien que tout ça n’est la plupart du temps qu’un miroir aux alouettes, mais pas tout le temps, non pas tout le temps, c’est dur de ne pas faire partie de tout ça.

Tant pis pour moi

Ma couette. Mon I-Pod. La vie la nuit. Le silence. Mes clopes. Mes livres à faire s’écrouler le plancher. Mes coups de ciseaux. La solitude. Trop d’heures de sommeil. La haine, le mépris, l’opposition, le dégoût. La désobéissance. Oui, je décide pour moi. Oui, j’ai décidé de me tenir loin de la psychiatrie.

Symptômes? Non. Défenses.

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L’autre rive, c’est là où je vis. Non, on ne me dira pas comment gérer ma putain de maladie. Parce qu’on n’est pas sur la même rive. Moi je vois de l’autre côté. Mais du bon côté, personne ne me voit. Juste mon ombre qui flotte sur le monde normal. Juste mon ombre et tu crois que tu y as compris quelque chose? Tu crois que ce qui est bon pour toi l’est pour moi. Qu’il faut plier l’échine, rentrer dans le moule, sortir, voire du monde, sourire, s’inscrire à un club de tricot, dormir huit heures à partir de 23 heures.

Il y a ceux qui disent « De quoi on a peur, au fond? » et ceux-là n’ont pas peur. Et puis les autres qui ne savent même pas qu’ils ont peur, mais ils ont peur. D’un mot de travers, d’un coup d’éclat dérisoire, d’une fugue de vingt-quatre heure, de toi qui n’est pas comme il faut.

Il y a ceux qui savent qu’ils ne savent pas, et ceux-là sont ceux qui tendent la main vers l’autre rive. Il y a ceux qui croient savoir et ceux-là ne connaissent même pas l’existence de l’autre rive. Mais ils te disent comment faire, ce qui va, ce qui ne va pas, ce qui est convenable, ce qui ne l’est pas. Lève-toi. Parle aux autres. Trouve-toi des passe-temps, pas des passions. Ne mets pas tes écouteurs. Ne lis pas toute la journée. Ils ont notre sang sur les mains et ne le savent même pas. Ils vont dans la vie, les mains pleines de sang, avec la satisfaction du travail bien fait. Ils ne veulent pas savoir ce qu’on a saigné pour ça, si on ne le dit pas, si notre unique défense est le silence, ils disent tant pis pour vous.

Et il y a les pires, ceux qui finissent en prison, du sang jusqu’au cou, mais madame la juge, c’était thérapeutique, en psychiatrie? oui, elles ont mal compris, et ils vont en prison, et ils exercent à nouveau. Un peu plus de sang sur déjà beaucoup de sang, quelle importance?

Et les quelques-uns qui n’ont pas peur et ne savent pas sont perdus parmi les autres. Le chemin est trop escarpé et trop long, le chemin nous blesse trop avant qu’on arrive devant eux.

« L’hôpital, ça n’a jamais fait de mal à personne. » « Tant pis pour eux. » « Oui, je le maintiens, tant pis pour eux ».

Tant pis pour moi. J’ai mes défenses. Je ne suis pas adaptée à ce monde, je ne supporte pas le bruit et ces gens, ces gens partout, je ne supporte ni la soumission ni la conformité, je vomis ceux qui pensent que l’opposition est pathologique alors qu’elle est vitale.

Et j’ai mes défenses. Tant pis pour moi. Tant pis pour moi. C’est pas toi, c’est pas lui, c’est pas vous qui allez me dire comment gérer ma putain de maladie.

Schizophrène, entre autre.

Avant, je vivais dans le secret. Seules quelques personnes étaient au courant.

Quand je devais prononcer le mot schizophrénie, il fallait que je m’y reprenne à trois fois, en bégayant, j’avais peur que ce mot lâché devant tous soit ma vie dévoilée à tous. Quand je croisais une connaissance qui était psychiatre, je sentais le mot schizophrénie clignoter comme un néon sur mon front, je me sentais percée à jour. Mes cauchemars étaient peuplés de révélations fracassantes, involontaires et catastrophiques.  Je faisais semblant de ne pas connaître tant de choses que ça en psychiatrie. Je ne relevais pas les paroles blessantes, les préjugés sur les fous, les psychiatres, les schizophrènes. Je souriais un peu aux mauvaises blagues en taisant mon amertume. Je me demandais sans cesse: qui sait quoi? qui a deviné quoi? qui a dit quoi à qui? quelqu’un aurait-il pu voir mes neuroleptiques dans mon sac?

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Le secret, c’est lourd. Garder sa colère aussi. Alors, j’ai commencé un blog. Personne n’était au courant mais au moins je soulageais un peu ma conscience. Et puis Sarkozy est arrivé. J’ai hurlé devant ma télé, souvent. Je n’en pouvais plus de ces reportages, de ces raccourcis, de ces projets de loi, de cette stigmatisation. Je me sentais capable d’aller manifester avec le mot schizophrène sur le front. Je ne voulais plus me taire, je ne pouvais plus être complice. Je voulais que tous ceux que je connaissais depuis longtemps sachent que j’étais schizophrène, que ce n’était que ça une schizophrène, quelqu’un comme eux, leur amie, leur collègue. Comme je me voyais mal les prendre entre quatre yeux pour leur annoncer ça comme si c’était une mauvaise nouvelle, j’ai créé un groupe sur facebook. Il s’appelait « Je suis schizo et ça se soigne, je suis schizo et même pas dangereuse, je prends des neuroleptiques et je ne bave pas dans un coin ». Presque tous mes collègues se sont inscrits.

Voilà, j’avais fait mon coming-out. C’était dit sans le dire. C’est devenu un sujet de conversation comme un autre. Personne ne m’a rejetée. Je me suis sentie mieux comprise. Je me suis sentie libre. Je n’avais plus de lourd secret à dissimuler à tout prix. J’étais moi. Schizophrène, entre autre, entre beaucoup d’autres choses, mais ça aussi.

 

Illustration de Pascale Fransolet

 

Un texte que j’ai écrit suite à un appel à témoignages du blog http://polyvalencemonpote.com/

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