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L’angoisse psychotique

Qu’est-ce que la souffrance psychotique a de particulier par rapport à la souffrance inhérente à la condition de chaque être humain?

Je ne prétends pas répondre ici à cette question, c’est impossible, mais essayer de faire comprendre un tout petit peu cette souffrance. J’ai participé à un forum de psychiatrie ce week-end et c’est la réflexion de la mère d’un schizophrène qui m’a fait réfléchir à cela. On parlait des équipes mobiles, qui pourraient se rendre à domicile quand quelqu’un est en crise. Elle disait qu’il fallait qu’ils s’occupent aussi des proches, qui souffrent beaucoup. Je lui ai répondu que l’urgence était pour le patient, sachant que ces équipes seront peut-être très sollicitées et que les proches pouvaient attendre un rendez-vous avec un psy. Elle n’était pas d’accord.

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Je ne nie pas la souffrance des proches, qui est souvent très grande. Je le sais pour l’avoir vécu lors de l’hospitalisation d’un ami proche. Mais, à moins que la personne en soit à tenter de se suicider, je pense qu’elle ne relève pas de la même urgence que la crise psychotique. Voir quelqu’un qu’on aime souffrir est terrible, mais cette souffrance reste la plupart du temps de l’ordre de la souffrance commune à toute l’humanité. La souffrance psychotique n’est pas seulement cette douleur, ce poids, ces larmes, c’est aussi un effondrement total de l’être et du monde. On n’a souvent plus rien à quoi se raccrocher dans la souffrance psychotique. L’angoisse coupe les jambes, envahit tout le corps, anéantit notre psychisme, qui est totalement soumis à cette angoisse. Nous n’avons plus aucune défense, plus de corps sur lequel s’appuyer, le monde se fond en nous, les autres nous envahissent, il n’y a plus de barrières. Les hallucinations ne nous laissent pas de répit et le délire nous empêche d’avoir la moindre tranquillité d’esprit. Il n’y a pas une seconde de répit. Notre corps et notre esprit se désintègrent littéralement dans l’angoisse, au milieu d’un monde mouvant. Cette souffrance est insupportable et on ne peut la partager avec personne. Voilà pourquoi elle relève de l’urgence et est incomparable avec la souffrance humaine « normale », qui aussi dure soit-elle, n’envoie pas tout notre être se fondre dans le néant.

Une minuscule pierre coupante

Mais pourquoi j’abandonne pas tout ça? Pourquoi je continue à parler de psychiatrie, à lire, à discuter, et même à manifester?  C’est quoi mon problème, exactement? J’en ai pas assez bavé de tout ça, sans doute? J’en ai pas été assez obsédée, rongée, détruite? Pourquoi je ne tourne pas le dos à toute cette merde une fois pour toute? Médocs le soir et le matin, psychiatre une fois tous les deux mois, supporter ce qu’il me reste de psychose le reste du temps, et putain Lana, ferme-la, oublie tout ça une bonne fois pour toute. Ce n’est pas si compliqué. C’est pas comme si je m’ennuyais, pas comme si je n’avais rien d’autre à faire, ni rien d’autre à lire. Des sujets d’intérêts, des causes à défendre, des objets de révolte, il y en a plein d’autres, et qui ne me font pas cette morsure cruelle dans le ventre. Qui ne me rappellent pas ma propre déchéance, qui ne me font pas chialer sur ces souffrances si semblables à la mienne, qui me révoltent sans me tuer.

Personne ne t’a rien demandé. Et tu n’es la voix de personne. Juste la tienne, c’est tout. Et je n’ai jamais prétendu le contraire, c’est vrai, mais alors de quoi je me sens responsable? Des mes années de silence, je suppose. De toutes ces années où j’ai fermé ma gueule et baissé les yeux, laissé dire, laissé faire. Parce que je n’avais pas la force, et que maintenant je l’ai un peu plus, mais faudrait quand même pas trop la surestimer. Et que de toute façon, si je ne dis rien, je fais des cauchemars, si je cache la maladie elle ressort d’un autre côté, oui, je sais tout ça, je l’ai déjà dit, mais quand même, petite David qui ne gagnera rien conre Goliath, il faut parfois savoir lâcher les armes. Fermer les yeux, la fermer tout court, tourner le dos à ces mondes de souffrance que la plupart des gens évitent, et ils ont bien raison.

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Mais j’ai toujours été une emmerdeuse désobéissante et révoltée, et je continue à croire que c’est ce qui m’a sauvé de la maladie et de la psychiatrie destructrice, mais c’est aussi ce qui m’empêche de vivre tranquillement, qui m’oblige à me brûler dans ce petit combat quasiment inutile, une minuscule pierre à l’édifice qui réveille sans cesse des souffrances qui jamais, jamais, ne passent avec le temps.

« Car il n’existe pas de folie dépourvue de signification »

Une malade, un jour, me flanqua une gifle sonore. Mon premier mouvement fut de la lui rendre. Mais en fait, je saisis cette vieille main et j’y déposais un baiser. La petite vieille se mit à pleurer. « Tu es ma fille », me dit-elle. Je compris alors le sens de ce geste de violence. Car il n’existe pas de folie dépourvue de signification et les gestes que les gens ordinaires et mesurés considèrent comme d’un fou impliquent le mystère d’une souffrance que les hommes n’ont pas écoutée, n’ont pas recueillie.

« L’autre vérité, journal d’une étrangère », Alda Merini, éditions de la revue Conférence

Rien ne m’est dû

« Eux (les patients en psychiatrie) ne craignent jamais de faire payer quelqu’un. Tout leur est dû. C’est étrange. Leur culpabilité est pourtant bien réelle, mais elle ne s’exprime pas de cette manière: ce que vous leur donnez, ce n’est jamais assez. »

« Folie, leçon de choses », Blandine Ponet, Erès

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Tout ne nous est pas dû, je ne pense pas. Ce n’est pas ça.

C’est qu’on est un puits sans fond, qui réclame toujours plus d’attention, de considération, de certitudes. Mais pas parce que tout nous est dû. Parce que pour nous, les relations humaines, c’est un investissement total. Moi j’aime ou je n’aime pas, et mon désintérêt comme ma fidélité sont sans faille. C’est vrai, on m’a toujours dit que j’attendais trop de gens, mais parce que j’étais prête à donner trop aussi. C’est trop peut-être pour les gens, pour moi c’est juste normal. Je n’attends pas plus que je suis prête à donner. Ma loyauté à ceux que j’aime vraiment est absolue. Et elle ne supporte pas les trahisons,  peut-être même pas les hésitations. Et une fois que c’est fini, je ne peux pas revenir en arrière.

Je suis un puits sans fond qui espère une main tendue, un peu de compréhension devant ma souffrance. Je dis un peu, mais c’est faux, je voudrais une compréhension totale, je voudrais ne plus être seule dans mon monde. Alors, les incompréhensions, les malentendus me font du mal. Alors je parle, je répète, je raconte, et je suis toujours mécontente d’avoir mal parlé. Et ceux dont c’est le métier de nous soigner, une fois que j’ai donné ma confiance à l’un d’eux, c’est vrai j’en attends tout. Tout ne m’est pas dû en-dehors de leurs heures de travail, pas du tout. Mais peut-être, oui, suis-je un vampire dans le temps imparti. Mais si ce n’est jamais assez, ce n’est pas pour minimiser ce que me donne la personne, mais parce que je crois toujours ne pas le mériter, parce que je veux toujours le vérifier, je ne suis jamais sûre, je n’ai pas le droit, je ne fais pas bien, j’exagère, je ne peux pas croire ce qu’on me dit. Ce n’est pas la personne qui parle le problème, non, je la crois avec ma raison, mais pas avec mon coeur qui ne le mérite pas, alors il faut demander, demander encore, être rassuré. Et il faut que ça soit sincère, peu importe si ça me contrarie, tant que ce n’est pas un mot qui peut me faire mal comme un abandon ou un rejet, tant que ce n’est pas une parole d’incompréhension qui me relègue dans l’autre monde. C’est vrai, ce n’est jamais assez. Mais pas parce que tout m’est dû. Parce que rien ne m’est dû justement.

Rien ne m’a jamais été dû, je n’ai jamais eu les certitudes qu’avaient les autres quand ils disaient « quand je serais marié, quand j’aurais des enfants, quand je serai vieux », sûrs qu’ils étaient d’être aimés et de faire ce qu’ils voudraient de leur vie. Moi j’ai toujours dit si et pas quand, et sans y croire en plus. Et je m’étonnais de ces certitudes qu’avaient les gens. Mais il s’est avéré qu’ils ont eu raison de dire quand. Et moi aussi avec mes si.

Et je vis avec ces angoisses, dans un monde vacillant, alors c’est vrai qu’à celui qui est fort en face de moi, du moins dans sa fonction, je demande sans cesse des certitudes, un peu moins de tremblements sous mes pieds. Toujours, toujours, il faut le redemander, même si on n’y croit plus, même si on sait que notre monde restera vacillant, mais on veut une main pour tanguer moins, au moins une parole à boire pour combler un peu cette soif inextinguible de réconfort.

Le sang de l’injustice

Eh bien oui, je parle du mal que peut faire la psychiatrie, parce que je sais qu’elle peut l’éviter et qu’elle peut faire du bien.

L’hôpital m’a fait du mal.

Je fais des cauchemars d’enfermement, parce que j’étais à l’hôpital de mon plein gré, mais démunie de toutes mes affaires, et derrière des portes fermées, et d’autres obligatoirement ouvertes (celles des salles-de-bains et des toilettes). Et démunie de mon humanité. Pas par les infirmières, mais par le système hospitalier.

Oui, je fais des cauchemars quand je pense aux jeunes anorexiques attachées parce qu’elles ont vomi ou ont simplement voulu sortir de leur chambre d’isolement.

Oui, je souffre toujours d’avoir vu le reportage sur Sainte-Anne, où l’incompréhension, la violence, les punitions, l’irrespect sont légions.

Oui, j’ai pleuré quand j’ai vu les photos de la chambre de mon ami en HO, dont les murs et les châssis sont remplis de moisissure. Oui, j’ai pleuré quand j’ai su qu’on lui avait fait une injection en pleine nuit parce qu’il avait osé se lever pour aider un patient qui avait un problème. Et j’ai pleuré de rage quand son psychiatre l’a menacé de prolonger son HO d’un an s’il continuait à faire valoir ses droits.

Oui, mon coeur se brise quand je vois qu’on attache un autiste à son lit parce qu’il demande simplement à regarder la télé.

Non, je ne peux pas vivre tranquillement avec tout ça. Non, je ne peux pas faire disparaître la souffrance que ce côté-là de la psychiatrie cause.

Oui, je suis à terre quand je vois qu’on rajoute de la souffrance à une souffrance déjà immense.

Oui, j’ai peur et parfois la nuit je rêve que je suis traitée comme une folle incurable, reléguée loin de la société.

Et je rêve de Renaud, mon double imaginaire, attaché depuis vingt ans en chambre d’isolement, qui court dans les escaliers de l’hôpital, se cognant aux portes d’un labyrinthe sans issue.

Non, ces cauchemars qui me troublent pendant des heures ne viennent pas de rien.

Oui, mon parcours en psychiatrie a été jalonné de souffrance, et si quelqu’un n’a jamais eu à souffrir en psychiatrie, j’aimerais l’entendre, et j’aimerais que des tas de gens, des centaines, de milliers viennent me dire qu’ils sont une majorité à n’avoir jamais souffert en psychiatrie.

Et le bien que la psychiatrie fait, ça n’excuse en rien le mal qu’elle fait. Au contraire. Puisqu’elle est capable de bien, de très bien même, il est temps qu’elle abandonne des traitements indignes.

Oui, voilà mes ondes négatives. C’est le fait que je ne supporte pas qu’on fasse du mal à des gens qui ont juste le tort d’aller déjà très mal. C’est le fait que je ne peux pas vivre en me bouchant les oreilles devant les cris et les larmes de ceux qui sont au fond et qu’on maltraite encore. C’est le fait que je ne peux pas me taire pour faire croire que tout va bien, en balayant de la main les paroles de tous ceux qui ont fini de pleurer en silence, de tous ceux qui ont décidé de parler, et qui demande le respect.

Mes ondes négatives sont une blessure plus difficile à faire cicatriser que celles de la maladies. Parce que la maladie, quoiqu’on dise, n’est pas une injustice. Une fatalité, de la malchance peut-être, pas de l’injustice. L’injustice, c’est ce que se font les hommes entre eux. Et ce que font les hommes aux plus faibles d’entre eux, encore plus. C’est cela que je ne supporte pas, c’est cela qui me fait souffrir au quotidien. Mes ondes négatives sont du sang qui ne s’arrête pas de couler, et je me fiche que certains ne veuillent pas le voir. L’injustice, ça se dénonce, ça se crie, et ça en dérange toujours certains.

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Le sang de ma schizophrénie n’est pas une injustice.

Le sang de la maltraitance est une injustice.

Une armure pour vivre

Je veux une armure pour vivre.

Je veux pouvoir supporter le silence ou le rejet sans me remettre entièrement en question.

Aimer sans me trouver minable.

Ecouter la souffrance des autres sans la vivre.

Ne pas souffrir dès que je pense à la psychiatrie. Ne pas faire des cauchemars à cause de l’HP.

Parler sans m’en sentir indigne.

Ne pas ressentir les injustices du monde comme une attaque personnelle.

Ne pas être en morceaux contenus par une peau fragile.

Ne pas m’écrouler devant l’incompréhension.

Ne pas pleurer pour rien. Ne pas m’angoisser pour rien.

Ne pas mettre mon énergie entière dans des relations humaines trop compliquées, toujours trop compliquées.

Arrêter de faire semblant que ces relations coulent de source, que je parle normalement, que je regarde les autres comme si on était dans le même monde.

Je veux une armure pour vivre.

Ou peut-être que je veux juste continuer à éviter des tas de gens, parce que les mondanités et les blablas me fatiguent. Peut-être que je veux juste continuer à lire, et à conseiller des livres, parce que je suis douée pour ça, et que le reste on s’en fout. Peut-être que je veux oublier le monde et les histoires de tout le monde, parce que c’est trop pour moi. C’est vraiment trop, je ne peux pas me tuer pour les autres, mais c’est vrai je ne peux pas les ignorer.

Alors en vérité, ce que je veux, c’est peut-être fermer les yeux et les oreilles sur le monde.

Je le veux et je ne le peux pas.

« Souffrir », Chantal Thomas, Payot


Présentation de l’éditeur
Autrefois, en Europe, lorsque dominait une vision religieuse et que souffrir était ressenti et interprété non seulement comme le lot même de l’humanité, mais comme le seul motif d’être sur terre, le seul mode sur lequel accomplir sa destinée, des expressions telles que « ici-bas » ou « vallée de larmes » pour désigner le monde étaient l’évidence. « Ici-bas » avait un sens. Il impliquait un « là-haut », synonyme de félicité – un Ciel qui se gagnait en proportion des peines subies, des larmes versées, des offrandes de douleurs déposées sur l’autel du Seigneur. Aujourd’hui l’ici-bas et le très-haut coïncident. Et des souffrances qui nous terrassent on ne fait plus de bouquets à offrir à une divinité bien aimée. Ni à quelqu’un d’autre. Personne n’en veut. Et l’on est soi- même, le premier, mal disposé à souffrir, terriblement réticent.

Cependant malgré toutes nos défenses, tous nos efforts pour la tenir à distance, la souffrance, physique et morale, continue d’exister, de nous cerner, de nous menacer, de nous vaincre. Contre elle il n’y a rien à faire et ce livre ne nous enseigne pas comment souffrir (s’il y a des traditions de Comment mourir y-a-t-il des Comment souffrir ?), il présente seulement des moments, des éclats de douleurs, des scènes parfois autobiographiques, parfois venues de textes littéraires, de tableaux, de films, où la souffrance triomphe. Elles sont classées alphabétiquement, c’est-à-dire hors logique, parce qu’il n’y a pas d’ordre supérieur qui leur donne sens et qu’elles ne constituent pas une histoire.

27 septembre 1996

Il se repaît de sa douleur, de son âcre saveur mortelle, de ses larmes intarissables.
« J’aime ta souffrance, elle est une cage. Tu es à moi tant que tu lui appartiens. Et je ne ferai jamais rien pour t’en guérir. »

Et la distance est là, toujours présente, elle revient comme une malédiction, comme une punition. Le bonheur se paie. Cher, nous le savons depuis longtemps.

Au coeur, le regret amer de n’avoir pas été entendue. La haine de ce système qui voue un culte à la jeunesse et, jamais, ne pense qu’elle peut être malheureuse. Et, jamais, ne lui demande si elle n’a pas désespérement besoin d’aide.

22 mars 1997

Qu’est-ce que tu fais, Lana? Qu’est-ce que tu fais, Lana? Qu’est-ce que tu fais, Lana? Qu’est-ce que tu fais, Lana? Qu’est-ce que tu fais, Lana? Qu’est-ce que tu fais, Lana? Qu’est-ce que tu fais, Lana? Qu’est-ce que tu fais, Lana? Qu’est-ce que tu fais, Lana? Qu’est-ce que tu fais, Lana? Qu’est-ce que tu fais, Lana? Qu’est-ce que tu fais, Lana? Qu’est-ce que tu fais, Lana? Qu’est-ce que tu fais, Lana? Qu’est-ce que tu fais, Lana? Qu’est-ce que tu fais, Lana?
Je ne sais pas.
J’ai mal.
Dommage qu’on ne puisse pas mourir juste en fermant les yeux.
Le soleil est dehors. Le soleil est loin. Le soleil est derrière la vitre. Il n’est pas pour moi.
J’ai froid. Je tremble. Elle me propose un pull qui ne changera rien. C’est un froid intérieur, un froid de cadavre.
Si je ne dis rien, il ne faut pas essayer de trouver des raisons. C’est que je suis morte. Et les morts ne parlent pas. Des vivants, il me reste les larmes et le mal. Je suis pire que morte.
J’imagine que je me coupe la jambe à la hache. En-dessous du genou. Elle s’élève avant de retomber sur le sol. Le sang gicle, éclabousse le tapis. Je peux prendre ma jambe en mains, la tourner dans tous les sens, comme si elle n’était pas à moi. C’est étrange.
Ma main est clouée au bureau par le couteau que je viens d’y enfoncer.
Les gens normaux restent-ils plusieurs instants réfugiés dans un coin de la cabine de douche avant d’en sortir?
La sagesse m’attend dans un classeur ouvert. Mais ma concentration est sélective. Il n’y a plus que les livres qu’elle accepte encore.

Que peut-on faire contre ça? Comment accepter cette idée sans le mal atroce qui l’accompagne? Il n’y a rien à faire. Juste essayer d’arrêter de pleurer, de souffrir, de rêver, d’aimer.

« Le patient fait le mort pour ne pas périr ».
D. nous l’avait dit. Toute souffrance est là pour en éviter une pire. L’apathie du déprimé le protège. Mais mourir, ce n’est pas pire. C’est sans doute mieux.
« Je n’apporte pas le plaisir mais le calme éternel. » Nerval
Et tout le monde préfère le calme à la souffrance.

Je sacrifie (je n’ai pas le choix, en fait) un an. Mais si l’année prochaine c’est la même chose? (Ou pire? ou pire! Pire!!!! Pire!!!!! Si c’est PIRE!!!??)
Je sacrifie ma vie?

Il y a cette fausse douceur, cette lassitude, ces sourires lourds juste après la colère intérieure, les hurlements qui ne sortent jamais que dans quelques paroles de mauvaise humeur.

J’ai l’impression que jamais je ne rencontrerai quelqu’un avec qui je m’entends si bien, qui me comprend si bien, à qui je peux dire tant, que j’aime autant.
« Ne cesse pas de trembler, c’est comme ça que je te reconnaîtrai, même s’il vaut beaucoup mieux pour toi que tu trembles un peu moins que moi. » Ca ne peut être que lui. Qui d’autre pourrait m’accompagner chez le psychiatre, comprendre et partager ma folie? Avec qui d’autre pourrais-je parler de la mort si naturellement? Devant qui d’autre n’aurais-je pas honte des larmes que j’essaye de retenir? Avec qui d’autres pourrais-je passer des heures à chercher les phrases les plus pures dans les livres? Qui d’autre pourrait me sauver comme lui? Jamais je n’ai rencontré quelqu’un qui me comprenait si bien, que je comprenais aussi. Mais je dois me contenter d’amitié. Et je n’y arrive pas. Il cherchait quelqu’un qui le comprenne. Il a dit « On vit les mêmes choses, on se comprend. » Mais il ne m’aime pas.

Je ne supporte plus que les gens marchent, s’asseyent près de moi, dans la rue, dans les couloirs de la fac. Je ne supporte plus qu’ils me regardent. Je me sens directement attaquée.

26 janvier 1999

La journée, tout m’est égal, je suis indifférente. Je reste couchée, je parle peu, je n’arrive pas à travailler. Je me réveille le soir. Elle a dit que je pourrais lui écrire si ça n’allait pas. Je le ferai peut-être. Mais je le regretterai. Et je ne sais pas comment formuler tout ça, la journée, je n’ai même plus le courage d’écrire. J’aimerais ne plus penser.
Il faut que je travaille. Absolument. Il faut que je me concentre.
L’indifférence est l’état que je déteste le plus. Je crois que je préfère encore la souffrance. Au moins elle peut être productive. J’écrivais, c’était déjà ça. L’indifférence, c’est le vide, ce n’est rien, c’est d’un ennui mortel.

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