Posts Tagged ‘suicide’

7 janvier 1996

Je m’ennuie. Je veux une clope, faute de marie-jeanne. Laisse-moi tirer juste un coup. L’ennui me pousse à la destruction. Il faut que je range ce couteau. Une clope m’occupera les mains. C’est fou ce plaisir… ce couteau sur mon poignet. Comme c’est bon. Et pourtant je ne veux pas mourir. Trouve-moi de la marie-jeanne.

Et pourquoi est-ce si bon? Parce que c’est la seule chose que tu peux contrôler. La seule. Ta mort.

20 février 1996

Je meurs de froid. Il a voulu mourir. Et moi, j’ai peur de la mort. Et je hais la vie.

Ils dansent et je meurs. Ils chantent et je pleure. Ils rient et j’ai froid.

« Ils ont peur de la souffrance. » Alors pourquoi continuer à vivre? Pourquoi continuer à souffrir? La mort sera juste la dernière souffrance. Mais la souffrance physique m’effraie. Et si j’échoue?

23 février 1996

Je me demande ce qu’il a ressenti quand il est tombé, quand il a vu le sol se rapprocher. Sur le toit, était-il pris de ce vertige immense l’attirant vers le bas? Regardait-il la terre et avait-il envie de s’y écraser? Imaginait-il son corps immobile dans la neige? Avant qu’il ne sorte, la mort le suivait-elle dans les couloirs comme elle me poursuivait après? Lui criait-elle de venir?
Je ne l’aimais pas. Et pourtant, nous avions en commun cette obsession du suicide. Il était plus déterminé que moi, il a eu plus de courage. Je n’aurais pas cru cela de lui. Donc, qui pourra s’en rendre compte pour moi? C’est une douleur si bien cachée. Mes faibles appels au secours tombent à l’eau ou sur la mauvaise personne.
A-t-il été déçu ou soulagé en se réveillant à l’hôpital?

13 juillet 1996

34% des jeunes ont déjà envisagé le suicide.
8% ont fait une tentative.
28% des filles de 17-18 ans ont de sentiments dépressifs.
Vous trouvez ça normal?!
Parlez-nous!
Ecoutez-nous!
Je ne demandais pas grand-chose: une main tendue, un peu d’écoute.
Mais dans cette société de merde, c’est déjà trop. Parce que vous n’avez pas le temps.

4 décembre 1996

Comme son sang qui coule.
Son sang vicié qui coule hors de ses veines.
Il ne se pose pas la question de savoir s’il regrette ou pas.
Il coupe, c’est tout. Avec des larmes de rage dans les yeux. Et l’espoir de vivre mieux après. Ici ou ailleurs, qu’importe. Elle est partie. Comme son sang qui coule. La mort a-t-elle une odeur? En tout cas, elle a un goût de sel et de sang qui lui envahit la bouche.
A quoi bon vivre? A quoi bon mourir? Rien n’a d’importance. On passe sa vie à tenter de l’oublier. Et l’amour n’est qu’un échappatoire.

Renaud, dis-moi pourquoi.
Non, ce n’est pas la peine. Je sais. Tout le monde sait au fond de soi, mais peu ose l’avouer.
Ils se sont détournés de toi parce que tu leur montrais ce qu’ils ne voulaient pas voir.
Qu’on ne sait pas pourquoi on vit.
Et que le plaisir absolu mène à la mort.
Puisque tout se paie, le meilleur, forcément, demande la vie en échange.
Le dernier fix. Le tout dernier. Pas avant de décrocher, bien sûr. Avant de mourir.
Et cette fois, ils ne pourront plus détourner le regard. Ils auront devant eux tes yeux de seize ans. Tes yeux morts.
Et ils devront admettre que ton suicide est certainement dû à leur silence.
Leur horrible, leur atroce silence qui regarde en souriant le désespoir nous ronger de l’intérieur. Comme s’il était faux, comme si ce n’était qu’un jeu, comme si on s’amusait à souffrir, comme si nos larmes étaient vides.
Et moi, je t’aime, Renaud.
Et je voudrais leur dire, leur hurler, je voudrais qu’ils comprennent ce sang noir qui coulent dans nos veines.
Qu’ils cessent une fois pour toutes de garder les mains derrière le dos.
Comme si nos larmes étaient vides…

31 janvier 1997

Quelques jours de repos dans un autre monde. Rien à faire. Ne plus penser. Mais je ne veux pas de leurs médicaments. Je veux juste me reposer. Mais c’est aussi ne plus vivre. Que faire alors?
Renaud peut-être a eu…
Non! Je ne me tuerai pas.
Je veux seulement retrouver mon ancien équilibre. Je n’ai pas toujours été comme aujourd’hui. Il fut un temps où je n’étais pas folle. C’est une folie légère sans doute, mais c’est une folie tout de même. Je suis obsédée par Renaud, par un être qui n’existe pas, il y a ces manies de m’arracher les ongles, les lèvres, les cheveux, de ma taillader le poignet et la main, il y a ces idées noires et ces pensées incohérentes. Et ça m’épuise. Je suis vidée. Je n’en peux plus. C’est trop. Je veux crier STOP! Je veux souffler un instant sans mourir pour autant.

Renaud est un ange parmi les anges car vos mains assassines l’ont abandonné.

La mort coule sous nos pieds.
Sur le pont, au-dessus de la Sambre, chaque fois que j’y passe, ou presque.

22 février 1997

J’ai perdu la notion du temps. J’ai perdu l’envie. Tout m’est égal. Et ça ne m’ennuie même plus. Ca m’est complètement égal. J’aime toujours mes amis et c’est bien la seule chose qui m’importe encore. Je l’aime toujours beaucoup trop. Cette indifférence est sans doute là pour me protéger de cet amour trop aiguisé.

Dieu qui n’existe pas, pourquoi es-tu si sadique? Pourquoi nous faire payer toutes les bonnes choses? Pourquoi la haine est-elle toujours partagée et non l’amour?
Pourquoi l’amour fait-il tant souffrir? Pourquoi?
Pourquoi meurt-on les yeux ouverts?

L’amour, c’est de la merde. Il fallait ça en plus de tout. J’arrivais tout juste à surnager et cet amour m’a précipitée au fond.

Je vais les voir mercredi. Je vais y retourner. J’avais tant de choses à leur dire. Et maintenant que j’en ai l’occasion, j’ai tout oublié. Je n’en ai plus ni le courage ni l’envie. Rien ne changera jamais, ce n’est même pas la peine d’essayer de leur ouvrir les yeux. J’ai abandonné.
L’amour ne m’a plus fait si mal depuis O. Je veux être avec lui. Je ne veux plus le voir. Je ne veux plus l’entendre chanter, ça me fait trop mal. Je ne veux plus pleurer pour lui. Je veux qu’il m’aime ou mourir, je veux que ça cesse. Je ne veux plus le voir en blanc. Je veux que l’on dorme encore une fois notre folie l’une contre l’autre, je veux qu’elles soient l’une dans l’autre. Je veux lui dire encore ce que je n’ai jamais dit à personne et savoir qu’il me comprend. Je veux qu’on lise encore les mêmes mots. Qu’on rie de nouveau aux histoires qu’on invente. J’ai l’impression qu’il le sait, je ne sais pas pourquoi. Est-ce qu’elle lui a dit?
Qui a créé cette injustice, ce calvaire, cette punition plus terrible que toutes les autres?

Le mutisme m’a repris. Et je me hais quand je suis dans cet état. Je vois les autres s’amuser, je voudrais être comme eux, je voudrais être parmi eux mais je ne peux pas. Je n’y arrive pas. Je ne sais même plus faire semblant. Chaque parole me coûte un effort. J’ai peur des les ennuyer, qu’ils ne comprennent pas ou croient que je ne les aime pas. Ils sont mon salut. Il est ma perte aussi. Alors, pendant qu’ils chantent dans la mezzanine, je casse du verre. Je saigne.
Il pouvait me voir, je m’en suis rendu compte plus tard. M’a-t-il vu? A-t-il compris?
Est-ce qu’il sait?
Bien sûr, il sait que je suis folle. Elle, elle sait que je suis amoureuse de lui.
Sait-il que je l’aime? Sait-elle que je suis folle? Pour elle, je crois que non. Pour lui, c’est moins sûr.

Ca y est, ils recommencent à crier, à soupirer, à hurler, à tout claquer. N’en sont-ils jamais las?
Je vis bien la semaine, sans disputes, sans conflits, sans cris. Enfin, je vivais bien jusqu’à ce que je sois amoureuse. Mais je suis mieux qu’ici, c’est sûr. Je le vois et il ne me manque plus. Parfois, je ne supporte plus de le voir, alors je m’en vais et il me manque. Et j’essaye de retenir mes larmes. Le plus souvent, je n’y arrive pas. Qu’il soit là ou non, il est toujours là.

Dormir sur son épaule, c’est la seule chose que j’ai eue et que j’aurai jamais. Et sa compréhension. C’est le plus beau cadeau qu’on m’ait fait depuis longtemps, peut-être même depuis toujours. Et je ne l’en aime que plus. Il sait des choses que je n’ai jamais dites à personne.

Pourquoi s’obstine-t-on à aimer des gens qui ne nous aiment pas?
Enfin si, bien sûr, il m’apprécie sans doute. Mais je veux plus que ça.
Peut-être que je devrais arrêter de le voir. Peut-être que ça irait mieux. C’est impossible de toute façon. A moins de renoncer à mes études et à mes amis. A moins de me tuer.
Je serais bien, enfin. Je serais calme, reposée. Je ne souffrirais plus. Et je ne penserais plus jamais à lui.
Je pourrais sauter dans le fleuve, dans l’eau noire qui coule sous le pont, qui incarne la mort.
Je pourrais m’écraser sur le béton.
Je pourrais m’envoler du toit.
Je pourrais me servir des morceaux de verre pour mon poignet plutôt que pour mes mains.
Je pourrais rester trop longtemps dans le fond de la baignoire.
Je pourrais m’enivrer à en mourir.
Je pourrais me jeter sur les rails.
Je peux continuer à traverser la rue sans regarder et peut-être qu’un jour une voiture arrivera trop vite.
Mais je ne veux pas mourir. Je veux arrêter de souffrir. Je ne veux plus penser à lui, ni à Renaud, je ne veux plus être folle et je ne veux plus songer à la mort. Hélas, le suicide est la seule solution que j’ai trouvée. Et je crois de plus en plus que Renaud a eu raison d’accepter qu’il n’y en ait pas d’autre.

Dis-moi, Renaud, est-ce que tes raisons sont les mêmes que les miennes?
Pourquoi t’as voulu mourir à seize ans?

A quoi sert la vie, Renaud? A quoi sert la vie puisqu’elle nous trahit toujours? A quoi sert-elle puisqu’elle nous enlève même nos rêves?

Comment on en est arrivé là? Qu’est-ce qu’il s’est passé?

Les rêves nous blessent trop quand on y a trop cru. Et moi, je saigne à mort.

« Ca ne me paraît pas du tout étranger » Jf.

J’en ai marre des cris, des hurlements, des soupirs d’agacement.
J’en ai marre des larmes.
J’en ai marre de cet amour inutile qui n’est bon qu’à me faire souffrir.
Je veux la paix, le repos, le calme, l’apaisement.
Je veux la paix. Je veux la paix. Celle qu’offre le sommeil sans rêve. Où puis-je la trouver ailleurs que dans la mort?

6 mars 1997

C’est le moment de mourir.
Bien sûr que oui, Renaud a eu raison. Donne-moi ton courage et ta détermination, Renaud. Aide-moi à mourir.

Il va falloir trouver autre chose que de se couper les veines. Je ne suis même pas foutue de mourir. C’est censé gicler et ça coule juste un peu. Pourtant, je coupe.

Renaud, pourquoi es-tu mort sans moi?
Est-ce que tu ferais ça pour moi? Est-ce que tu me tuerais? Autant mourir puisque je suis de toute façon en train de foutre ma vie en l’air.

14 mars 1997

(à la répétition de philo)

Il danse avec une héroïne en robe blanche et aux mains sanglantes. Il pleure en secret. Il pleure sur… Sur quoi pleures-tu, Renaud?
Qu’est-ce que je fais ici? Je veux écrire dans le carnet de Renaud. Expliquer comment il est mort, expliquer surtout pourquoi il est mort, comment il a pris cette décision terrible, décrire ses souffrances qui sont aussi les miennes. Non, pas tout à fait les mêmes, mais le fond est pareil.
Est-ce que c’est vraiment la seule solution? Je n’arrive pas à faire ce que tu as fait, je n’arrive pas à l’accepter et c’est pour ça que je ne suis pas encore morte. Je voulais vraiment les couper, je voulais vraiment que ça saigne, que ça gicle, mais en me coupant, je savais que je n’irais pas jusqu’au bout. Pourquoi est-ce que je n’y arrive pas? C’est la seule, l’unique solution. Tu as eu raison. Je dois être dans ce qu’ils appellent une phase délirante. Je ne délire pas du tout, je sais que j’ai raison, qu’il faut mourir, que c’est le seul moyen de mettre fin aux souffrances, d’avoir la PAIX. Mais si je sais que c’est l’unique solution, pourquoi est-ce que je ne le fais pas? « Il y a cet espoir terrible et profond en l’homme » a dit Malraux. Ce doit être ça. Et pourtant, je sais que j’ai tort d’espérer que ça changera un jour. Renaud, donne-moi ton courage et ta détermination. T’as jamais vu les cicatrices sur son poignet?! T’as oublié qu’il y a un an il a dû faire un lavage d’estomac parce qu’il avait avalé un tube de médocs? Pourquoi personne n’a jamais rien vu, n’a jamais rien fait? Combien de fois leur a-t-il dit? Lorsqu’il disait qu’il aimerait s’envoler du toit, lorsqu’il s’est coupé les veines, lorsqu’il a demandé de la coke à Ahmed, lorsqu’il a commencé l’héro et, chaque jour, ses yeux leur criaient. Mais personne n’a jamais rien vu ou plutôt ils ont préféré fermer les yeux. C’est plus facile. Aujourd’hui, il va mourir, il va se tuer et ils comprendront enfin. Ils diront qu’ils ne s’y attendaient pas, « et pourquoi ne nous a-t-il rien dit? ». Comme s’il ne l’avait pas crié assez fort, comme si on pouvait arriver au milieu de la classe et crier « Aidez-moi, je n’en peux plus, je vais mourir! ». Ils auraient dit « Il ne le fera pas », « Il exagère », « Il se la joue », « Il dramatise ».
Aujourd’hui, il est enfermé dans le silence. Il ne peut plus crier, il l’a déjà trop fait, trop longtemps et en vain. Il a épuisé ses dernières forces à crier mais personne ne l’a jamais entendu. Le son ne passe pas la vitre qui sépare les deux mondes. Il ne demandait pas grand-chose, Renaud, il demandait si peu, un petit moment d’attention. Mais ils continuaient à rire, à parler pour ne rien dire, à courir, à danser, à tourner de plus en plus vite dans un monde étranger. Il ne voit plus rien, Renaud. Il est seul (je suis seule) et autour de lui (de moi), il y a les images de l’autre monde qui deviennent floues à force de tourner si vite. Ils continuent à agir comme si ses larmes étaient vides, ils l’oublient, ils vivent, il meurt.
Et un jour, sa mort leur tombe dessus. Elle les dérange parce qu’elle est une critique de leur façon de vivre. Ils rejettent la faute sur la drogue pour écarter d’eux toute part de responsabilité. Tu vois, Renaud, on s’est trompé. Même après ça, ils n’ont pas encore compris.

« Je croyais qu’on pouvait compter sur la solidarité, je me suis trompé. »
Je croyais qu’on pouvait faire confiance aux gens, je me suis trompée.

14 juin 1997

« L’amour ne se manifeste pas par le désir de faire l’amour (ce désir s’applique à une innombrable multitude de femmes) mais par le désir du sommeil partagé (ce désir-là ne concerne qu’une seule femme. » Milan Kundera

Je n’ai pas fait l’amour avec lui mais au moins j’ai partagé son sommeil. Je me suis endormie dans ses bras. Il s’est reposé sur mon ventre. Il a désiré que je paratge son sommeil. « Reste. Tu dois veiller sur mon sommeil. » « C’est moi qui dors avec. »
Je l’aime.

J’ai de nouveau l’envie d’écrire mais l’inspiration ne vient pas.
J’ai envie de peindre mais je n’ai jamais su peindre.
J’aménage en pensées ma chambre future que je n’aurai sans doute pas.
Mais tout cela n’est rien. Tout cela me manque si peu en comparaison de ses bras qui ne m’enlacent pas.
Et Renaud pleure, seul, avant de mourir.
Dernière hésitation, dernière attente. Un regard, un mot, même un bruit de pas, un simple espoir aurait arrêté son geste. Jusqu’à la prochaine fois. Et le rêve qu’avant cette prochaine fois, pour qu’elle ne se produise jamais, viendrait quelqu’un qui l’aimerait vraiment.

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