Je suis en colère

Je n’arrive pas à dormir parce que je suis en colère.

Je suis en colère parce que d’un côté on nous dit « oh, mais tu ne dois pas dire « je suis schizophrène » mais « je vis avec une schizophrénie » » (comme si la schizophrénie c’était ma colocataire et que je pouvais la quitter quand je veux) »et que de l’autre des familles de personnes schizophrènes disent « nos malades » comme si on était plus une personne mais juste une maladie, plus ou fils ou une fille mais juste un poids, et que ça, personne n’a l’air de trouver ça problématique.

Je suis en colère parce qu’en 2020, il faut encore lire des choses comme « Vous (la famille) souffrez, pas lui (la personne schizophrène) » sous la plume de proches. Comme si on n’était pas des humains, comme si on n’avait pas de sentiments, comme si ça existait une maladie qui ne fait pas souffrir.

Je suis en colère parce qu’on n’a pas voulu me soigner tant que je ne me suis pas littéralement tapée la tête contre les murs devant des soignants. Parce que si on demande de l’aide, c’est qu’on ne va pas si mal. Parce que les idées suicidaires, les automutilations et l’échec scolaire, pour ne parler que de ça, c’était pas assez tant que je ne me conduisais pas comme une vraie folle. Parce que être persécutée par une voix et la tuer en lui fracassant la tête dans le lavabo, c’est pas possible si tu t’exprimes bien. Parce qu’un psychotique, un vrai, ne demande rien et s’exprime mal.

Je suis en colère parce qu’on nous dit que c’est la peur du stigma qui éloigne des soins alors qu’en fait les soignants font très bien ça tout seul. C’est nous qui devons supporter de nous entendre dire qu’on est jeune, ça passera, qu’on exagère, que c’est pas si terrible, que les effets secondaires des médicaments c’est dans notre tête. Ou alors qu’il faut arrêter nos études, notre travail, parce qu' »il faut penser à sa santé d’abord ». Mais c’est quoi penser à sa santé d’abord? Tout arrêter, s’assoir, méditer, prendre bien son traitement, obéir et se retrouver sans rien?

Je suis en colère parce que des tas de soignants ne veulent pas nous donner notre diagnostic de peur qu’on s’identifie à la maladie, nous privant ainsi de pouvoir nous informer et partager avec nos pairs. Et d’ailleurs, c’est pas une maladie, mais vous devez quand même aller voir un médecin et prendre un traitement. Comprenne qui pourra.

Je suis en colère parce que mon amie Cécile est en morte, de tout ça. Qu’elle s’est fait jeter de Sainte-Anne alors qu’elle voyait le psychiatre avec une tête de serpent, mais elle était venue demander de l’aide, et un psychotique n’en demande pas, comme je l’ai dit plus haut. Moi je me suis fait jeter par mon psychologue quand j’ai commencé à travailler et alors que j’avais arrêté mon traitement parce que je ne pouvais plus venir le vendredi à 14 heures et qu’il fallait toujours venir le même jour à la même heure et qu’il n’avait pas de place pour moi à un autre moment. Il aurait pu me donner le nom d’un confrère, mais non. Je me suis vue refuser un suivi parce que la psychiatre me pensait dépressive et que la psychologue m’avait diagnostiquée schizophrène. Elle pensait que j’avais besoin d’un suivi psychiatrique et de neuroleptiques, qu’elle ne pouvait pas m’aider, alors la psychiatre en a conclu qu' »étant donné le refus par le centre de santé mentale, la patiente n’a pas besoin de suivi ». Mais à part ça, c’est nous qui ne voulons pas nous soigner.

Je suis en colère parce qu’on dit qu’on est dans le déni alors que c’est la société entière qui est dans le déni de notre souffrance. Que ne pas vouloir être maltraité à l’hôpital, ce n’est pas du déni, c’est de l’instinct de survie.

Je suis en colère parce que tous ces préceptes à la con nous empêche de nous soigner bien plus que la peur du stigma.

Et je suis en colère pour ne pas pleurer.

18 commentaires »

  1. Francine HARDIVILLE Said:

    Comme tout cela est malheureusement vrai!

  2. MICKAEL LEMARCHANDEL Said:

    Décidément je me sens beaucoup de points communs avec vous. Je me partage entre la colère et les larmes parce que pas de solutions, parce que en permanence stigmatisé, rabaissé, pas respecté. J’ai l’impression de vivre dans le tambour d’une machine à laver. Je me bats tous les jours pour ne pas sombrer, pour combien de temps. Combien de temps ça vat encore durer???
    Je pense comme vous que partager ses états d’âme, ses souffrances permet de vivre mieux, même si je ne le fais pas assez.
    J’aimerais être drôle, vous remonter le moral, être léger mais je n’en ai pas la désinvolture.
    Il y a le covid, le temps morose, le manque d’argent, la solitude, le manque d’amour : ça fait beaucoup ! Noir c’est noir, où se trouve la lumière au bout du tunnel ?!
    Je cherche depuis si longtemps…

  3. Hlhl Said:

    Des décennies que cet état de fait continue, et qu’on ose nous dire qu’on n’est plus au temps de « vol au dessus d’un nid de coucou » … pas si révolu que ça, la violence se voit moins, c’est tout.
    La mauvaise foi de ce système me met en colère moi aussi, dans une grande colère (une grande colère qui m’avait valu la chambre d’isolement (oups, pardon, la chambre de soins intensifs, pas de mots violents dans ce système) en hp d’ailleurs …).
    Cette colère est telle que si un jour je vais aussi mal qu’à une époque, eh bien je ne vois pas où j’irai ; en tout cas, certainement pas spontanément à l’hôpital comme j’ai pu le faire. Après tout, ce devait un signe de bonne santé mentale de s’y pointer spontanément !
    Bref, il y a de quoi être en colère de toujours voir que les mêmes problèmes dans le système de soins ne sert à rien, que cela revient à se taper la tête contre un mur pour le briser …

  4. Lana Said:

    Oui, moi aussi j’ai souvent l’impression de me battre dans le vide.

  5. Nathalie Said:

    Ce que tu dis à propos de « vivre avec la schizophrénie » plutôt qu' »être schizophrène » me fait penser à ma mère, que la sclérose en plaque a tuée. Ça la faisait bien rire qu’on dise « être en situation de handicap », plutôt qu’handicapée, comme si ça allait la rendre plus normale, alors que de fait, bah oui, elle était handicapée. C’est pas supposé être une insulte.

    J’ai pas grand chose à te dire, évidemment, si ce n’est que j’admire ta force. Je vois bien qu’il n’y a pas grand-monde qui t’aide ; en revanche, je peux te dire avec certitude que toi, tu aides des gens. Il n’y a pas beaucoup de gens qui puissent s’en targuer. Ça ne te rendra pas la vie meilleure et c’est pas ton rôle mais, je sais pas, je trouvais ça important de te le dire. Moi, je me sens moins seule quand je lis des gens qui me font grandir ou dont je me sens proche. Je suppose que j’espère que tu te sentiras moins seule, de lire des gens qui ont appris et se sont senti rassérénés auprès de toi.

    Et pardon pour le tutoiement venu de nulle part, c’est sorti comme ça, alors tant pis, je te laisse me dire si tu trouves que c’est malvenu.

  6. Lana Said:

    Merci pour ton message, Nathalie. Non, être handicapée comme être schizophrène n’est pas une insulte, et dire je suis handicapée ou je suis schizophrène ne veut pas dire qu’on n’est que ça.
    J’ai fini par trouver des psys qui m’ont aidée, heureusement, et un bon médecin généraliste aussi (mais il est parti).
    Merci de me dire que j’ai aidé des gens, ça fait du bien de lire ça.

  7. Laure Said:

    Merci pour la rage que je ne sais que taire alors que tu donnes les mots justes à celle-ci. ❤

  8. MalcolmMitch Said:

    Oui tu as parfaitement raison, et on peut même en rajouter, la société ne se préoccupant pas du sors des psychotiques, des handicapés mentaux qui sont rejetés incompris et dont on ne veut même pas entendre parlé.
    Je ne trouve pas une excuse aux autres qui ne nous comprennent pas mais plus une explication :
    Il y a d’abord le je je-m’en-foutisme où la plupart me^me la majorité de mes proches qui n’ont jamais fait l’effort de se renseigner sur ce qu’est la schizophrénie (5 minutes de recherche sur google pour faire tomber les tabous) alors qu’ils sont ma famille et mes amis. Mais ça c’est valable pour tout dans notre société individualiste où a plupart ne se préoccupe que de soi.
    Il y a aussi que si l’on peut comprendre et s’imaginer à la place d’un handicapé physique, les gens ne le peuvent concernant un handicapés mentale car incapables de s’imaginer penser comme tel. Donc ils s’imaginent qu’on n’a pas de volonté, qu’on ne fait pas d’efforts etc…

    Sinon désolé pour votre copine, bon courage !

    Il fut un temps où la société était tout autre, au Moyen-âge et même à la Renaissance jusqu’au début du 17ième, bref avant le libéralisme (donc individualisme, né à Amsterdam avec les premiers Pilgrims colons des futurs Etats-unis), ce qu’on appelait les fous, étaient acceptés par la société à défaut d’être compris, ce qui est impossible de toute façon donc ce qu’on demande aux autres comme en amour c’est de nous accepter pour ce que l’on est et non de chercher vainement à nous comprendre.
    Les fous étaient même aimés car ça faisait de l’animation, ils faisaient rire mais on ne se moquait pas d’eux on rigolait avec eux et parmi eux, ils vivaient en libertés totale au sein de leur famille. Ensuite sont arrivés les hp… pour celles et ceux que ça intéresse tout ceci a été développé par le philosophe Michel Foucault dans « Histoire de la folie à l’âge classique ».

    Tout ça pour finir sur une touche positive, la société pourrait redevenir plus humaine altruiste à ce niveau là pour les troublés et handicapés comme nous, et pas que… mais ça doit passer inévitablement par un changement de système.
    Il faudrait en finir avec le néo libéralisme ou l’individualisme et l’égoïsme sont les valeurs clés dites de ce qu’on appelle réussite sociale (être riche, célèbre, avoir du pouvoir, une bonne situation, centré sur l’argent comme une fin en soi quoi).
    Donc ça pourrait revenir, et il faudrait pour réduire les inégalités et réduire notre impact sur l’environnement, les deux plus grands défis et défauts de notre société moderne.

    Bon courage à toutes et à tous, soyez vous-mêmes, vivez comme vous l’entendez, au diable le conformisme des moutons !
    Victor Hugo disait : « Un lion qui imite un autre lion devient un singe ». Je trouve qu’elle est forte cette citation notamment en humilité : il n’a pas dit un léopard qui imite un lion ou encore un lion qui imite un léopard, amis les deux sur un pied d’égalité, c’est beau 🙂

    Merci Lana pour ton témoignage !

  9. Lana Said:

    Merci pour ton analyse du rejet des fous.

  10. Lana Said:

    Et merci Laure pour ton message.

  11. Hlhl Said:

    Ah MalcolmMitch, comme j’espère ce changement de société …
    Est-il utopique d’y croire un peu ?

  12. MalcolmMitch Said:

    Je pense que l’on peut y croire Hlhl, car j’ai foi dans les futures générations. Pour moi la génération Y dont je fais partie, commence à amorcer un changement dans ce sens, car justement on est la première génération à aimer le changement, et à toujours être partant dès qu’il s’agît de modifier une habitude, de casser la routine. Ce qui implique qu’il y ait un changement dans notre société qui deviendrait moins individualiste que pour les générations précédentes et en particulier celle nous précédant la X. Car pour moi la routine est le propre de l’égoïste, qui ne veut pas sortir de sa zone de confort, qui est un peu lâche en un sens, ce qui peut se résumer en un mot l’individualisme, qui est la base de notre système devenu ultra libéral. Ce qui permettra d’avoir un monde beaucoup plus équitable car bien moins inégalitaire, inégalités qui agissent comme catalyseur de l’ensemble des problèmes de l’Homme : violences, égoïsme, égocentrisme, manque de valeur, de sens, d’empathie, d’altruisme, impact environnemental surtout (les pauvres ont un impact négatif plus élevés que la moyenne à défaut d’avoir les moyens de bien consommer, et les 1% les plus riches qui peuvent dépenser à outrance et sans compter, pèsent entre 50% et 80% de l’impact total dans notre société… c’est dire). Donc ce changement que j’appellerais une révolution humaine est en marche lol clin d’œil n’en déplaise au macron ^^, et j’espère que les générations Z et futurs continueront d’opérer ce changement du système tout entier. J’en ai parlé à d’autres ingénieurs comme moi et qui sont en partie d’accords sur le fait de changer ce système de l’intérieur, quand la nouvelle génération émergera on sera là aux postes clés des sociétés, ayant remplacés les anciennes générations petits à petits, trop complaisantes, pour les appuyer afin de réaliser ensemble ces changements qui s’imposent. Si nous y arrivons on aura finalement gagné le droit pour notre espèce de continuer à exister sur du long terme avec une biodiversité et un climat permettant un monde viable pour nous. Le droit de mieux vivre, le droit au bien-être et non celui qu’on nous vends avec toutes ces choses matérielles qui ne font qu’aliéner nos êtres, je pense d’ailleurs que l’Homme moderne est le premier avoir-vivant de l’histoire de la Terre. Comment pourrait-on en accumulant des avoirs contribuer à son bien-être et donc être heureux ?! => impossible avoir et être sont deux conceptions des choses antithétiques et incompatibles. « Et ça… c’est beau ! » pour paraphraser JCVD 🙂 Car c’est ce que sous-entendent les personnes qui disent « il faut sauver ou penser à la Planète » ils parlent de l’humanité » en réalité, et même plus précisément de notre civilisation actuel, avec notre société moderne…

    De toute façon on n’aura pas le choix. Le choix est un luxe que le temps nous ravi petit à petit, le choix est aussi corrélé à la taille de notre porte feuille dans ce système, les plus pauvres ayant le moins de choix, il faut compter sur des plus « riches » pour avoir plus de moyens de réaliser ces changements. Quand je vois comment tous les pays sont gouvernés, notamment avec le covid, ce qu’ils nous font subir nous manipulent… il ne sera pas trop tôt de changer tout ça afin de prendre le destin de l’humanité en mains.

    Bonne soirée !
    Bien à vous

  13. Hlhl Said:

    MalcomMitch, Je pourrais rebondir à l’infini sur ce que tu as écrit. C’est sans doute inutile, on serait d’accord sur beaucoup de choses.
    Toujours est-il que si changement il y a un jour (quand ? Vaste question que le temps qui passe …), mon ressenti (le plus subjectif qui soit) est que les « fous » trouveront plus facilement une place, leur place même ; non qu’ils seront compris comme tu dis, mais ils comprendront mieux le monde.
    Verrons-nous cela de notre vivant ?

  14. Emilie Said:

    Bonjour,
    Au sujet de la colère, je ne suis pas sûre que ce soit pour ne pas pleurer :
    « MOI J’AI UNE DRÔLE DE RAGE ET JE CROIS QUE JE VAIS LA GARDER, ELLE POURRAIT ME SERVIR SI ON VEUT M’ASSERVIR » c’est de Lola Lafon :
    https://lyricstranslate.com/fr/lola-lafon-dr%C3%B4le-de-rage-lyrics.html

    Astuce : la thérapie ACT (TCC 3eme vague) est une alliée pour aimer sa colère et ses émotions négatives ou difficiles.

    Bravo pour cet article et votre blog en général !

  15. Lana Said:

    Ah oui, j’adore Lola Lafon. Pour la colère, c’était uniquement ce jour là que ce n’était pour ne pas pleurer. C’est pas forcément toujours sa fonction.

  16. A 57 ans, je n’ai plus de colère … c’est mauvais pour mon foie.

  17. Anonyme Said:

    Oui je suis complètement d’accord avec vous et ce qui me tiraille c’est prendre ou non mon traitement sachant que certains arrivent à s’en passer. Peur d’une rechute mais marre de ces psy condescendants qui vous assomme et vous demande comment vous allez.

  18. Lana Said:

    Il y a peut-être un juste milieu entre prendre un traitement qui assomme et ne rien prendre du tout. J’avais un traitement qui me fatiguait beaucoup mais j’ai changé pour un autre neuroleptique et ça va mieux. A vous de voir, de toute façon, ce qui est le mieux pour vous.


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