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« La Folie à Paris », Benoît Majerus, Parigramme

Présentation de l’éditeur

Du Moyen Âge à nos jours, expériences et représentations de la folie à ParisQue faire des fous ? Les enfermer, les éloigner, les soigner ? Sur les bords de Seine comme ailleurs, les réponses ont varié dans l’histoire suivant la compréhension des pathologies mentales et la capacité d’y apporter des soins.

Mais Paris s’est illustré singulièrement en trois circonstances. En 1795, tout d’abord, quand l’utopie de la libération des aliénés a offert un écho aux idéaux révolutionnaires. À la fin du XIXe siècle, ensuite, alors que la psychiatrie française attirait tous les regards… y compris celui du jeune Sigmund Freud qui vint suivre les enseignements du professeur Charcot à la Salpêtrière. Et c’est dans les années 1950 que furent découverts à l’hôpital Sainte-Anne les neuroleptiques, inaugurant une  » révolution chimique  » appelée à bouleverser durablement les approches thérapeutiques.

Un mot de l’auteur

Benoît Majerus enseigne à l’université de Luxembourg. Il a notamment publié Parmi les fous, une histoire sociale de la psychiatrie au XXe siècle, aux Presses universitaires de Rennes, en 2013.

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Juste une patiente

« Comme ça, on est tous pareils » a dit l’infirmière à mon arrivée à l’hôpital en parlant des uniformes. Tu parles. T’as une blouse, j’ai une robe de nuit de merde, sur laquelle est brodée le mot psychiatrie. La différence est juste gigantesque, et c’est pour bien nous la faire comprendre qu’on nous prend nos vêtements. Pour qu’on ne soit plus qu’un patient, pour qu’on n’ait plus qu’à obéir à celui qui a la blouse.

Tu as vaguement suivi un cours sur un sujet que tu ne connais pas, et tu ne veux pas croire une personne qui te dit que tu te trompes quand tu en parles, parce qu’elle est juste une patiente. Peu importe ses études, ses connaissances, son expérience, tu ne prends même pas la peine de te renseigner, c’est juste une patiente, elle a forcément tort.

C’est à cause de ça qu’on doit se taire dans la vie quotidienne. Ne pas parler de nos troubles, de notre traitement, de nos expériences à l’hôpital. Parce que pour la majorité des gens, un patient psy est juste un patient. Ca annule tout le reste. Je me suis longtemps tue parce que je ne voulais pas qu’on me voie juste comme schizophrène. Je n’en avais pas honte, non, mais je suis autre chose que ça, et qui a envie d’être vu juste à travers le prisme de la maladie?

On doit se taire parce que vous n’avez pas envie de savoir que, comme vous, on peut avoir un métier, faire des études, avoir des passions, apprendre, savoir des choses. On doit se taire parce que les fous, non, ce ne sont pas juste des patients, ce sont avant tout des êtres humains. Et ça, ça vous dérange, parce que ça veut dire que ça pourrait être vous.

Incroyable et incompréhensible

J’en ai longtemps voulu aux gens de ne pas m’avoir prévenue. Prévenue que la vie pouvait être si dure, si douloureuse. Prévenue qu’on pouvait basculer dans la folie avant même sa majorité. J’en voulais aux adultes, on m’avait menti sur ce que serait ma vie. Je n’ai pourtant pas été élevée dans du coton, je connaissais les horreurs du monde, mais la claque que je me suis prise à 17 ans, je ne m’y attendais pas.

Et puis, de longues années après, j’ai compris qu’on ne m’avait pas menti. Simplement, les gens ne savaient pas. La plupart des gens ne deviennent pas fous, ils n’ont rien  dire sur ce sujet, personne à mettre en garde. On ne m’avait pas menti, et ça a été un soulagement de m’en rendre compte.

Longtemps, j’en ai voulu aux gens de ne pas comprendre la maladie mentale, de ne pas faire d’efforts.

Aujourd’hui, je me rends compte qu’ils ne comprennent pas parce que c’est incroyable et incompréhensible. Je ne parle pas des psychiatres ou autres soignants qui ne comprennent rien, eux pourraient faire un effort, je crois qu’on sera d’accord là-dessus, preuve en est ceux qui comprennent très bien. Mais les autres personnes, celles qui ne sont pas directement touchées par la maladie mentale, peut-on leur en vouloir? Est-ce que moi-même je ne passe pas par des phases où j’oublie ce que j’ai vécu, où je me dis oui mais non, peut-être après tout ne suis-je pas schizophrène, peut-être que j’ai inventé tout ça, que ce que j’ai vécu n’était pas si terrible, et après tout si j’arrêtais mes médicaments. Est-ce qu’à chaque rechute je ne me reprends pas la douleur dans la gueule comme si je ne l’avais jamais vécue, parce que je l’ai oubliée (un peu, au moins)? Est-ce que, moi-même, j’arrive à expliquer ce que j’ai vécu? Comment demander aux autres de le comprendre, alors? Quand je relis ce que j’ai écris pendant toutes ces années,  chaque fois je m’étonne de telle ou telle chose. Je ne me rappelais plus avoir déliré à ce point à telle période, ou à quel point la voix m’avait poursuivie pendant des jours. J’ai adouci mes souvenirs. Je vis avec une plaie ouverte mais en ayant oublié ce qui l’a causé. Je vis comme si tout ça n’avait été qu’un cauchemar, ou la vie d’une autre. Chaque fois je m’étonne que j’ai pu vraiment vivre ça, parce que c’est incroyable. Parce que c’est fou, et incompréhensible. C’est incommunicable.

Alors, si je remercie ceux qui font l’effort de comprendre, si je le demande à mes soignants, non, je ne peux pas en vouloir à ceux qui ne comprennent pas. Je ne peux pas leur demander de se jeter volontairement dans la folie quand la vie les en a tenus éloignés. Je ne peux pas leur demander de croire l’incroyable et de comprendre l’incompréhensible. C’est comme ça, c’est grave ou ce n’est pas grave, ça dépend des moments, c’est le sort des psychotiques que d’être d’un autre monde. Les autres ne sont pas dans notre tête, et c’est tant mieux pour eux.

On est tous un peu schizophrène

On a tous déjà entendu cette phrase: « Bah, tu sais, on est tous un peu schizophrène/bipolaire/autiste/etc » . Ou « on a tous nos problèmes ».

Wait, wait, wait… NON. Déjà, on n’est pas un peu schizophrène (ou autre, mais je parlerai de la schizophrénie puisque c’est ce que je connais). Attends, tu veux dire par là que tu as un peu gâché ta jeunesse en enfer, un peu déliré, un peu entendu des voix, un peu eu envie de te suicider, un peu été dissocié, dépersonnalisé et tout le reste? Un peu, sérieusement? Tu as un peu pris des médicaments et un peu pris vingt kilos à cause des neuroleptiques, tu as un peu connu la psychiatrie et les traumatismes qui vont avec? Tu en as un peu pris pour des dizaines d’années de maladie? Mais comment t’as fait pour que ce soit un peu? Je veux le secret!

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De deux choses l’une. Ou tu ne veux pas entendre parler de troubles mentaux, ça te fait peur/chier/ne t’intéresse pas, et c’est ta façon polie de dire ta gueule. Ou tu trouves qu’être schizophrène, ça a un côté cool/fascinant/romantique et tu aimerais bien en être, mais juste un peu, c’est à-dire que tu voudrais bien ne pas être désespérément neurotypique, banalement normal, tu voudrais être original mais sans les problèmes qui vont avec. Ce n’est pas mieux. Et, scoop, ce n’est pas possible. La folie, ce n’est romantique que dans les romans du XIXème siècle ou chez les peintres préraphaélites. Dans la vraie vie, le romantisme, ça n’existe pas, il n’y a personne pour faire de l’art avec nos larmes, et souvent il n’y a même personne pour les éponger. Le côté fascinant, ça, c’est pour les livres de psychiatrie, les cas cliniques romancés de Freud et ceux qui se passionnent pour les liens entre génie et folie. Dans la réalité, il y a chez les schizophrènes autant de génies et de cons que partout et la folie ça fait juste très peur et très mal. Quant au côté cool, le seul que je vois, ce sont les amitiés que j’ai nouées avec des usagers, mais sinon, non, le maladie mentale, au quotidien, ce n’est pas cool, c’est juste la merde, c’est long, répétitif et désespérant.

Tu ne diras jamais « on a tous un peu un cancer ». Donc, si on a tous nos problèmes, et si tu ne veux pas entendre « ta gueule » (pas de façon polie cette fois), contente-toi des tiens, savoure le fait d’être neurotypique, va te trouver une originalité ailleurs, et ferme-la plutôt que de dire « on est tous un peu schizophrènes » parce que c’est absolument faux et tant mieux pour toi.

Un drapeau pour affirmer nos droits

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Une insulte pour les fous

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« Une femme avec personne dedans », Chloé Delaume, Points

« Juillet. L’ange m’ordonne : Écris donc ce que tu as vu, ce qui est, et ce qui doit arriver ensuite. Alors je m’exécute, et j’endosse aussitôt le rôle de l’héroïne. Ma vie est emplie de BonheurTM. Un mari, des enfants. Les volutes montent, le rideau tombe et le décor change. Me voilà femelle sorcière, du haut de ma tour. Dans le vide, JE tombe. Qui suis-je ? Peut-être une femme avec personne dedans. »

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Une lectrice se suicide et se change en ange annonciateur. La narratrice culpabilise et prend alors conscience de la possibilité réelle d’une identification avec l’auteur-narrateur-personnage.

« Je n’suis pas folle », Aliose

« Un homme comme vous », Patrick Coupechoux, Seuil

Au cours de l’histoire, on a toujours dénié aux fous la qualité d’êtres humains. On les a brûlés au Moyen Age, parqués dans l’hôpital général de Louis XIV, enfermés dans l’asile, on les a laissés mourir de faim durant l’Occupation, exterminés sous le régime nazi. Pourtant, la folie appartient à l’humanité : elle concerne l’existence même, et pas seulement des symptômes ou ce qui pourrait être leur fondement biologique. Oublier cela, c’est la condamner au rejet, à l’exclusion, à l’enfermement. C’est se condamner à ne jamais la comprendre – et à ne jamais entendre ce qu’elle dit de notre monde. Patrick Coupechoux montre que cela n’a rien d’une fatalité. La psychiatrie désaliéniste, née au coeur de la Résistance française, en fait la démonstration : le fou peut vivre parmi nous, comme les autres citoyens, à condition qu’on le considère et qu’on le traite comme une personne. A condition que l’on défende cette idée simple : le soin, c’est la relation avec lui et seulement cela, loin des traitements médicamenteux. Ce passionnant ouvrage explore les sources théoriques et cliniques, politiques et poétiques de la psychiatrie désaliéniste. Il montre comment le paradigme actuel de la santé mentale délaisse l’humanité de la folie au profit d’une conception scientiste et gestionnaire de l’individu. Une étude ambitieuse et approfondie en même temps qu’un magnifique éloge du désaliénisme.

« Esprit d’hiver », Laura Kasischke, Bourgois

Réveillée tard le matin de Noël, Holly se voit assaillie par un sentiment d’angoisse inexplicable. Rien n’est plus comme avant. Le blizzard s’est levé, les invités se décommandent pour le déjeuner traditionnel. Holly se retrouve seule avec sa fille Tatiana, habituellement affectueuse, mais dont le comportement se révèle de plus en plus étrange et inquiétant…

On ne peut pas en dire plus sans trahir le dénouement de ce livre, mais il parle bien de folie. Un chef-d’oeuvre comme tous les livres de cet auteur.

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