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Juste une folle

Si tu es « adhésif », c’est pathologique.

Si tu es « opposant », ça demande une augmentation de traitement.

Si tu souffres de tes conditions d’hospitalisation, c’est parce que tu ne sais pas où est ton intérêt.

Si tu veux moins de médicaments (et d’effets secondaires), c’est que tu es dans le déni.

Si tu ne demande rien, tu n’adhères pas aux soins.

Si tu demandes trop, tu pompes l’énergie des soignants.

Si tu n’acceptes pas les mensonges, l’infantilisation et les règles carcérales, c’est parce que tu es malade.

Si tu veux faire valoir tes droits, tu remets le travail des soignants en cause.

Si tu parles, personne ne t’écoute.

Si tu parles, tu parles dans le vide. Parce que ta parole ne vaut rien. Parce que tu es fou. C’est plus commode pour tout le monde de dire que ce que tu dis n’a pas de sens. De ne pas se remettre en question. D’ériger une barrière infranchissable entre toi et eux.

J’ai pu parler à mes amis, j’ai pu parler à des thérapeutes hors de l’hôpital (mais pas à tous), j’ai pu parler sur internet, j’ai pu parler à des étudiants, j’ai pu parler à des conférences, et être écoutée.

Je n’ai jamais pu moins parler qu’à l’hôpital, où on est censé te soigner par la parole. La maladie m’avait enfermée dans une longue nuit silencieuse, et l’hôpital ne m’en a pas sortie, au contraire. Derrière ses portes fermées à clés, c’est le règne du silence et des paroles fausses. Une fois passée cette porte, je n’étais plus rien, ma parole n’avait plus de valeur. J’étais folle. J’étais juste folle.

Je me demande souvent si les soignants se rendent compte de la souffrance que ce sentiment fait naître, être considérée juste comme une folle, niée dans son individualité, dans sa parole, confrontée à des règles arbitraires. Ou s’ils s’en fichent. Ou si ça les fait rire. Ou si ça les fait se sentir puissants. Je ne sais pas ce qui est pire.

J’ai été hospitalisée il y a vingt ans, et j’en ai toujours le ventre noué, de cet endroit carcéral et de la fragile jeune fille  brisée que j’étais. Les forces sont tellement inégales. Une folle sans parole face à l’institution toute puissante. J’ai râlé, j’ai pleuré, et puis j’ai souris et j’ai fait semblant. Parce que c’était la seule réponse possible. Tu dois être ce qu’ils veulent que tu sois, parce que tes mots n’ont pas de poids.

Parce que tu es juste une folle. Pas une personne.

 

« Le bal des folles », Victoria Mas, Albin Michel

Présentation de l’éditeur

Chaque année, à la mi-carême, se tient un très étrange Bal des Folles.  Le temps d’une soirée, le Tout-Paris s’encanaille sur des airs de valse et de polka en compagnie de femmes déguisées en colombines, gitanes, zouaves et autres mousquetaires. Réparti sur deux salles – d’un côté les idiotes et les épileptiques ; de l’autre les hystériques, les folles et les maniaques – ce bal est en réalité l’une des dernières expérimentations de Charcot, désireux de faire des malades de la Salpêtrière des femmes comme les autres. Parmi elles, Eugénie, Louise et Geneviève, dont Victoria Mas retrace le parcours heurté, dans ce premier roman qui met à nu la condition féminine au XIXe siècle.

Biographie de l’auteur

Victoria Mas a travaillé dans le cinéma. Elle signe avec Le Bal des folles son premier roman.

Des vêtements à soi

J’étais fragile, toute cassée, je n’avais plus d’armure contre le monde, que mes vêtements. Un gros pull dans lequel je m’enveloppais, malgré les températures clémentes.

Mais ils me les ont pris. Pour me donner une robe de nuit bleue, informe, qui n’était pas à moi, qui appartenait à tout le monde et à personne, à toutes les autres folles qui étaient passées par ici, indifférenciées dans cet uniforme.

« Comme ça, on est tous pareils » a dit l’infirmière. Une folle parmi les folles, je n’étais plus que ça, face aux soignants et à leur uniforme à eux, loin d’être pareil aux nôtres. Leur uniforme de pouvoir, mon uniforme de folle.

Comme ça, on évite que tu fugues. Alors que je suis partie pour ça, en partie. Comme si on avait pas moins envie de fuguer d’un endroit où on est traité dignement.

Comme ça on évite que tu te suicides. Comme si on avait moins envie de se suicider quand on est traité comme un numéro.

Comme ça, tu te calmeras. Parce que oui, nos troubles sont à réprimer, nos troubles sont tels des caprices d’enfants à ignorer.

Comme ça, on te punira. Et tu marcheras droit. On aura une menace à brandir face à tes troubles, on pourra te recadrer. Parce qu’une personne malade, on la soigne, mais une personne souffrant d’une maladie mentale, on la recadre, on la punit, on la menace, dans le plus grand des calmes, au XXIème siècle.

Je ne demandais pas grand-chose. Mes vêtements. Trois fois, je les ai demandés, mais c’était impossible, dans ce service où tout le monde était en uniforme. Alors j’ai pleuré, alors je me suis mise en colère, alors j’ai menti en disant que j’allais mieux, alors je suis partie dès que j’ai pu parce que vraiment tout ça n’augurait rien de bon.

J’ai récupéré mes affaires, et je suis repartie fragile, toute cassée comme j’étais arrivée, un peu plus encore même, mais dans mes vêtements à moi.

 

« L’aquarium », Ségolène Bourlard, Librinova

Avec sincérité et humour, Ségolène Boulard nous offre un témoignage puissant et poignant sur l’hospitalisation en psychiatrie

Présentation de l’éditeur

« Plus j’y réfléchissais, plus j’étais convaincue que j’avais trouvé LE mot. L’aquarium. On était enfermés, dans un bocal, presque coupés du monde extérieur. Observés, épiés comme des bêtes curieuses, avec le nom de nos petites maladies sur un écriteau à côté du bocal. Nous étions un bel aquarium cela dit, parce que chaque poisson était différent, majestueux dans sa singularité. Oui. J’aimais bien cette idée d’aquarium. Thomas continuait à chercher LE mot, mais moi je l’avais trouvé. »
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« Le syndrome de l’imposteur », Claire Le Men, La Découverte

Présentation de l’éditeur

Avec ce premier roman graphique inspiré de son expérience personnelle, Claire Le Men nous permet d’entrer dans un univers difficile à documenter. Elle allie humour et finesse dans ce récit initiatique traversé de réflexions sur la folie, les normes juridiques ou encore l’objectivité supposée de la médecine.Lucile Lapierre, jeune interne en médecine en proie à un sentiment maladif d’illégitimité, est affectée un peu par hasard à une unité pour malades difficiles d’un hôpital psychiatrique. Dans ce récit initiatique inspiré de son expérience personnelle, Claire Le Men dresse un portrait juste et drôle de l’institution psychiatrique et des personnages qui la peuplent. Ce faisant, elle fait voler en éclat nos présupposés sur la folie.

Un mot de l’auteur

Claire Le Men est née en 1990 à Paris. Elle suit d’abord des études de médecine et se spécialise en psychiatrie. Son internat, qu’elle commence dans une unité pour malades difficiles, lui inspire son premier roman graphique, Le Syndrome de l’imposteur. Elle se consacre désormais à la bande dessinée, entre Paris et Berlin

« La patiente de la chambre 246 », Alice Leroy, La Boîte à Pandore

Présentation de l’éditeur

S’exclure du monde pour remonter la pente. » J’écris de chez les fous, pour les fous, pour briser les a priori et les stéréotypes.

J’écris pour dévoiler ce qui se cache derrière les murs de ces établissements qui effraient le grand public. J’y conte mon quotidien, mais aussi celui de mes amis d’infortune. J’y décris le plus fidèlement possible la routine et les histoires.

Il me semble important de décrire ce genre d’expérience afin de sensibiliser, en quelque sorte, la population mal informée sur les troubles mentaux. Décrire les fragilités qui ne sont pas forcément de la folie, décrire les maladies et les soins. Je veux briser le tabou de la folie.  »

Alice est dépressive. Et souffre aussi de troubles alimentaires, d’automutilation et de cleptomanie depuis toujours. Elle décrit dans ce livre ses nombreuses hospitalisations en clinique psychiatrique, internée suite à plusieurs tentatives de suicide. Avec un humour noir, elle nous raconte son quotidien entre les murs protecteurs de l’hôpital, ses rencontres avec les autres  » fous « , la lutte entre le désir de mourir et la volonté de vivre, les passages en salle d’isolement, les traitements, les discussions avec le personnel, les anecdotes loufoques ou joyeuses du  » monde de la folie  » qui nous effraie tant.

Biographie de l’auteur

Alice Leroy (pseudonyme) possède un baccalauréat littéraire, option arts plastiques.

Je ne vais pas m’excuser d’avoir peur de l’hôpital psychiatrique

J’ai dit sur twitter qu’il valait mieux éviter l’HP tant qu’on le pouvait, que c’est ce qui m’avait sauvée. Certains me l’ont reproché.

Mais dans l’état actuel des choses, je ne peux pas conseiller aux gens d’aller à l’HP. Et ce n’est pas de gaieté de cœur.

Mon hospitalisation m’a donné deux ans de cauchemar, et encore je n’ai pas vécu de choses aussi violentes que l’isolement ou la contention. J’ai vu un ami devenir suicidaire à force d’être enfermé.

Après une première hospitalisation, j’ai refusé toutes celles qu’on m’a proposées. J’ai eu la chance qu’on respecte mon choix.

On m’a dit de ne pas diaboliser la psychiatrie. Mais ce n’est pas moi qui diabolise la psychiatrie, elle le fait très bien toute seule. Oui, on est beaucoup à avoir peur de l’HP, et ça ne vient pas de nulle part. Ce n’est pas dû à des idées fausses. En général, c’est dû à une ou des hospitalisations précédentes ou à des expériences de gens qu’on connaît. L’HP me fait bien plus peur depuis que je le connais qu’avant. Avant, je croyais que les chambres d’isolement n’existaient plus, qu’on attachait pas les gens, qu’il n’y avait plus d’uniformes. J’étais loin du compte.

Je ne dis pas que tous le soignants sont maltraitants, qu’ils font cela pas plaisir non plus. Mais le système psychiatrique est répressif, depuis toujours, et normatif. Oui, il y a des soignants  compétents. J’ai toujours dit que là où j’étais hospitalisée, les infirmières étaient gentilles, mais ce sont quand même elles qui m’ont obligée à me déshabiller devant quatre personnes pour mettre l’uniforme de l’hôpital et ouvrir la bouche et soulever la langue pour vérifier que j’avais bien pris mon traitement. Elles avaient beau être gentilles, elles étaient là pour faire marcher l’institution.

J’aimerais bien avoir un endroit refuge à conseiller aux gens qui vont mal. J’aimerais bien que l’HP soit cet endroit. Ce n’est pas par plaisir que je ne le ferais pas. Ce n’est pas par plaisir que je me dis que je ne peux pas avoir 100% confiance en un psychiatre, parce qu’il a le pouvoir de m’hospitaliser contre mon gré. Ce n’est pas par plaisir que mes sentiments envers un psychiatre sont ambivalents, car même si je l’apprécie beaucoup, je sais aussi qu’il fait sans doute des choses horribles comme attacher ou isoler des gens. C’est pour ça que j’ai arrêté d’aller voir la psychiatre que j’ai vue pendant dix ans, parce qu’elle soutenait que c’était du soin, que c’était normal de mettre des gens nus à l’isolement.

Bref, je ne vais pas m’excuser de ressentir ce que je ressens, d’avoir fait tous ces cauchemars, d’avoir le cœur qui se brise chaque fois que je lis des témoignages sur ces pratiques, d’avoir peur de l’HP. Oui, ça a sauvé des gens. Mais ça n’excuse pas tout le reste. Je n’ai pas d’endroit sûr où aller si je vais mal. Je n’ai pas de soignants à qui je peux faire totalement confiance. Et je ne crois pas que ça soit moi le problème, mais le système.

Au lieu de reprocher leur peur aux gens, au lieu de leur dire qu’ils diabolisent la psychiatrie, il faudrait peut-être se demander pourquoi on est si nombreux à penser la même chose. Il n’y a pas que le déni de la maladie qui éloigne des soins, loin de là, même si c’est plus commode de le penser.

Nous aussi, on vaut mieux que ça

Je marche seule dans la rue, et je ne peux pas arrêter de penser à l’article de Libération que je viens de lire.

Je marche seule dans la rue, libre, et je pense à ceux qui sont enfermés.

Je sais que j’aurais pu être celle-là, que je pourrais l’être encore, qui est en chambre d’isolement depuis un an. Que je pourrais être celui qui est attaché depuis des jours.

Je pense à eux et j’ai le coeur brisé.

Mais moi je suis libre. Et eux ils se font piétiner par des gens qui n’ont pas l’impression d’être des barbares, qui ne pensent pas faire pire qu’ailleurs et qui osent parler de soins intensifs. Eux, ils sont devant des gens qui brisent des vie en toute bonne conscience.  Comme si la barbarie ce n’était pas fouler aux pieds les droits d’humains, fussent-ils fous, comme si ne pas faire pire qu’ailleurs était une excuse, comme si torturer en mettant les mots du soin dessus, ce n’était pas grave.

Moi je marche libre dans la rue et je me dis que nous aussi, on vaut mieux que ça, beaucoup mieux que ça. Il serait temps de le comprendre. Il serait temps d’arrêter de casser les gens en prétendant les soigner. Il serait temps de se regarder dans la glace et de voir en celui qu’on attache un autre soi-même.

« Faudrait pas que l’HP soit trop accueillant »

On entends souvent des soignants dire qu’il ne faut pas que l’hôpital psychiatrique soit trop accueillant, que le but c’est d’en sortir pas d’avoir envie d’y rester, qu’on n’est pas là pour se faire des amis, etc.

Que dire face à cette dureté?

Qui peut vraiment trouver un hôpital, dans l’état actuel des choses, trop accueillant? trop confortable? Je ne sais pas, mais sans doute pas quelqu’un à qui on prend ses vêtements pour le dépouiller de son identité, ni quelqu’un pour qui les autres sont un danger et qui se retrouvent à devoir vivre parmi eux, dans la promiscuité, sans même souvent une chambre à lui ni une salle-de-bains qui ferme à clé, certainement pas quelqu’un qui se retrouve à l’isolement dans une chambre vide et froide, ni encore quelqu’un qui se désagrège et pour qui le monde entier est hostile. A ceux-là, un endroit confortable et accueillant mettrait pourtant du baume sur leurs blessures.

On n’est pas là pour se faire des amis. C’est vrai, la maladie nous ayant coupé de beaucoup de monde, il ne faudrait surtout pas qu’on puisse retrouver un peu de chaleur humaine, ce serait contre productif. On est là pour réfléchir après tout, comme si réfléchir seul à ce qui nous arrive, on ne l’avait pas déjà assez fait. Comme si parler seul pendant des heures, on ne savait pas faire. Comme si « réfléchir », c’était guérir.  Il ne faudrait quand même pas que l’expérience des autres nous servent, qu’on reprenne plaisir à communiquer, qu’on se fasse quelques copains, voire de vrais amis ou pire, qu’on tombe amoureux. S’appuyer sur les autres, c’est bon pour les gens normaux, nous on peut juste parler à notre psy, le reste, ce serait se disperser.

Alors, c’est sûr, avec des raisonnements pareils, le but est atteint: on n’a pas trop envie de rester à l’hôpital. Mais est-ce cela le but de l’HP? Ne pas donner envie d’y rester? Ou est-ce soigner et donner la force de reprendre sa vie? Pour reprendre une phrase entendue ans une série: « Ne pas donner envie de fuir mais d’aller de l’avant ». Parce qu’avec ce genre de raisonnement, ce but-là ne risque pas d’être atteint.

Cette dureté, je crois que c’est encore une façon de théoriser la maltraitance.

« Bianca », Loulou Robert, Julliard

Présentation de l’éditeur

Parce qu’elle devrait manger davantage et n’aurait pas dû s’ouvrir les veines à un si jeune âge, Bianca est admise dans l’unité psychiatrique pour adolescents de sa ville natale. Bianca ne s’élève pas contre cette décision. Elle ne se révolte pas. Même si elle ne voit pas en quoi le fait d’être enfermée et soumise à de multiples interdits peut atténuer la souffrance qui la détruit, Bianca se tait, obéit et regarde. Elle observe le monde chaotique qui l’entoure. Tous, médecins, soignants, patients et familles ont l’air si fragiles, si démunis… Aucun remède ne semble exister, aucune lumière ne paraît capable d’éclairer ce lieu opaque où Bianca a le sentiment effrayant de s’être enfermée toute seule. Et pourtant… La vie est là. Les sensations, les émotions, les visages, les événements, les affrontements, les pulsions, les sentiments vous cernent et vous travaillent au corps. On peut croire qu’on ne sait plus vivre, on vit tout de même. Et Bianca observe avec une attention scrupuleuse ce flot de vie inexorable qui, sans qu’elle n’y puisse rien, l’envahit, la ranime et la submerge. Avec une retenue rare et une lucidité tranquille, Loulou Robert retrace le déroulé de cette traversée singulière.

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Biographie de l’auteur

À 22 ans, Loulou Robert a déjà démarré une brillante carrière de mannequin en France et aux États-Unis. Elle a déjà publié une chronique de mode dans ELLE et nous offre ici son premier roman.

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