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Nous aussi, on vaut mieux que ça

Je marche seule dans la rue, et je ne peux pas arrêter de penser à l’article de Libération que je viens de lire.

Je marche seule dans la rue, libre, et je pense à ceux qui sont enfermés.

Je sais que j’aurais pu être celle-là, que je pourrais l’être encore, qui est en chambre d’isolement depuis un an. Que je pourrais être celui qui est attaché depuis des jours.

Je pense à eux et j’ai le coeur brisé.

Mais moi je suis libre. Et eux ils se font piétiner par des gens qui n’ont pas l’impression d’être des barbares, qui ne pensent pas faire pire qu’ailleurs et qui osent parler de soins intensifs. Eux, ils sont devant des gens qui brisent des vie en toute bonne conscience.  Comme si la barbarie ce n’était pas fouler aux pieds les droits d’humains, fussent-ils fous, comme si ne pas faire pire qu’ailleurs était une excuse, comme si torturer en mettant les mots du soin dessus, ce n’était pas grave.

Moi je marche libre dans la rue et je me dis que nous aussi, on vaut mieux que ça, beaucoup mieux que ça. Il serait temps de le comprendre. Il serait temps d’arrêter de casser les gens en prétendant les soigner. Il serait temps de se regarder dans la glace et de voir en celui qu’on attache un autre soi-même.

« Faudrait pas que l’HP soit trop accueillant »

On entends souvent des soignants dire qu’il ne faut pas que l’hôpital psychiatrique soit trop accueillant, que le but c’est d’en sortir pas d’avoir envie d’y rester, qu’on n’est pas là pour se faire des amis, etc.

Que dire face à cette dureté?

Qui peut vraiment trouver un hôpital, dans l’état actuel des choses, trop accueillant? trop confortable? Je ne sais pas, mais sans doute pas quelqu’un à qui on prend ses vêtements pour le dépouiller de son identité, ni quelqu’un pour qui les autres sont un danger et qui se retrouvent à devoir vivre parmi eux, dans la promiscuité, sans même souvent une chambre à lui ni une salle-de-bains qui ferme à clé, certainement pas quelqu’un qui se retrouve à l’isolement dans une chambre vide et froide, ni encore quelqu’un qui se désagrège et pour qui le monde entier est hostile. A ceux-là, un endroit confortable et accueillant mettrait pourtant du baume sur leurs blessures.

On n’est pas là pour se faire des amis. C’est vrai, la maladie nous ayant coupé de beaucoup de monde, il ne faudrait surtout pas qu’on puisse retrouver un peu de chaleur humaine, ce serait contre productif. On est là pour réfléchir après tout, comme si réfléchir seul à ce qui nous arrive, on ne l’avait pas déjà assez fait. Comme si parler seul pendant des heures, on ne savait pas faire. Comme si « réfléchir », c’était guérir.  Il ne faudrait quand même pas que l’expérience des autres nous servent, qu’on reprenne plaisir à communiquer, qu’on se fasse quelques copains, voire de vrais amis ou pire, qu’on tombe amoureux. S’appuyer sur les autres, c’est bon pour les gens normaux, nous on peut juste parler à notre psy, le reste, ce serait se disperser.

Alors, c’est sûr, avec des raisonnements pareils, le but est atteint: on n’a pas trop envie de rester à l’hôpital. Mais est-ce cela le but de l’HP? Ne pas donner envie d’y rester? Ou est-ce soigner et donner la force de reprendre sa vie? Pour reprendre une phrase entendue ans une série: « Ne pas donner envie de fuir mais d’aller de l’avant ». Parce qu’avec ce genre de raisonnement, ce but-là ne risque pas d’être atteint.

Cette dureté, je crois que c’est encore une façon de théoriser la maltraitance.

« Bianca », Loulou Robert, Julliard

Présentation de l’éditeur

Parce qu’elle devrait manger davantage et n’aurait pas dû s’ouvrir les veines à un si jeune âge, Bianca est admise dans l’unité psychiatrique pour adolescents de sa ville natale. Bianca ne s’élève pas contre cette décision. Elle ne se révolte pas. Même si elle ne voit pas en quoi le fait d’être enfermée et soumise à de multiples interdits peut atténuer la souffrance qui la détruit, Bianca se tait, obéit et regarde. Elle observe le monde chaotique qui l’entoure. Tous, médecins, soignants, patients et familles ont l’air si fragiles, si démunis… Aucun remède ne semble exister, aucune lumière ne paraît capable d’éclairer ce lieu opaque où Bianca a le sentiment effrayant de s’être enfermée toute seule. Et pourtant… La vie est là. Les sensations, les émotions, les visages, les événements, les affrontements, les pulsions, les sentiments vous cernent et vous travaillent au corps. On peut croire qu’on ne sait plus vivre, on vit tout de même. Et Bianca observe avec une attention scrupuleuse ce flot de vie inexorable qui, sans qu’elle n’y puisse rien, l’envahit, la ranime et la submerge. Avec une retenue rare et une lucidité tranquille, Loulou Robert retrace le déroulé de cette traversée singulière.

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Biographie de l’auteur

À 22 ans, Loulou Robert a déjà démarré une brillante carrière de mannequin en France et aux États-Unis. Elle a déjà publié une chronique de mode dans ELLE et nous offre ici son premier roman.

« Je suis Mademoiselle C., schizophrène », Jacques Serfass, Presses de l’EHESP

Présentation de l’éditeur

Pendant les 40 années de son parcours psychiatrique, Mlle C. a noté toutes ses pensées dans un cahier bleu. Jacques Serfass, qui l’a suivie, de près et de loin, depuis les années 1970, se voit confier ce cahier. Se noue alors un dialogue thérapeutique, entre recherche identitaire et questionnements déontologiques et sociétaux. Mlle C. dit l’enfermement, les traitements de choc, l’incompréhension entre patients et soignants, ses errances en cliniques et dans la société… Jacques Serfass, à travers le récit de Mlle C. , analyse l’évolution de la psychiatrie en France, déplore la déshumanisation des thérapies où la technique tend à éclipser l’écoute empathique… Un livre coup de poing et unique en son genre d’où émerge, par-delà la douleur du témoignage, une réflexion humaniste sur le soin et la guérison.

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Biographie de l’auteur

Jacques Serfass est pédopsychiatre, ancien directeur médical du centre médico-psycho-pédagogique des Landes et président de l’association  » Jardins Montessori  » Pays basque-Landes.

Une rose et des épines

Aujourd’hui, un client schizophrène nous a offert des fleurs, à mes collègues et à moi, pour nous remercier, pour nous dire son « respect pour la beauté des mots ».

Aujourd’hui, j’ai lu qu’on estimait entre 38 et 45% le nombre de schizophrènes non soignés.

J’ai ai vu d’autres dans un reportage se faire attacher et obliger à prendre des neuroleptiques, menacé d’une injection. J’ai lu que le contention c’était un étayage sur le corps, que c’était un soin.

J’ai entendu qu’une patiente en crise suicidaire c’était une urgence « oui et non », oui mais non parce qu’elle mobilise des ressources qu’on pourrait donner à d’autres. Voilà, si on ne pisse le sang que psychiquement, on n’est pas une vraie urgence, les urgences psychiatriques, ça n’existe pas pour tout le monde. Mobiliser des ressources quand on a trébuché et qu’on s’est tordu la cheville, c’est honorable. Quand on trébuche sur la vie, ça l’est tout de suite moins. Il n’y a que ce qui se voit qui compte, le reste ça peut rester brisé, c’est pas si grave. Je le sais, j’ai marché brisée pendant des années sans que ça inquiète personne. Je le sais, j’ai plus culpabilisé d’aller aux urgences pour raison psychiatrique que pour un doigt même pas cassé.

Aujourd’hui, j’ai eu mal pour les schizophrènes pas soignés et pour les soignés aussi, les violemment soignés. J’ai pensé à la jeune fille que j’étais et qui marchait en se tenant les tripes. J’ai pensé que beaucoup ne trouvait pas ça grave. J’ai pensé que ceux qui trouvaient ça grave y avaient répondu à coups de neuroleptiques trop fortement dosés et d’enfermement. Qu’il y avait ceux qui m’envoyaient aux urgences et ceux qui m’en renvoyaient parce que « psychotique, c’est un bien grand mot ». J’ai pensé à tous ces gens qui vivent cela pour le moment, la violence de la maladie, la violence de l’indifférence et la violence des soins.

J’ai eu envie d’écrire, même si ce n’était pas pour dire grand-chose, si ce n’est qu’aujourd’hui j’ai reçu une rose blanche de la part d’un client schizophrène pas vraiment soigné mais tellement gentil.

« Lieu d’asile », Thierry Najman, Odile Jacob

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Les mesures d’enfermement, de contrainte, d’isolement, de contention et de surveillance des patients se développent actuellement dans la psychiatrie hospitalière, colonisée par la logique sécuritaire ambiante.

Pour autant, la sécurité est-elle mieux assurée par la fermeture des portes des services de soins ? Les patients sont-ils ainsi mieux soignés ?

L’objet de ce livre n’est pas seulement de dénoncer l’inhumanité de certaines pratiques, la violation du droit dans l’hôpital contemporain et l’effondrement des moyens alloués aux soins, mais de montrer qu’une alternative est possible, appuyée sur les concepts de la psychothérapie institutionnelle.

Comment se fait-il que certains services fonctionnent sans fermer leurs portes à clef et sans presque aucun recours à la contention physique ? Placer la relation entre les patients et le personnel soignant au cœur de la thérapeutique n’est-il pas le meilleur moyen de limiter les fugues ?

Mais les portes ne se ferment pas uniquement dans les hôpitaux. La peur de l’autre et les méthodes sécuritaires prospèrent dans l’ensemble de notre société. Nous sommes tous concernés par les atteintes aux libertés dans la psychiatrie hospitalière, qui constituent autant de menaces pour notre démocratie.

Thierry Najman est médecin, praticien hospitalier et chef d’un pôle de psychiatrie dans un hôpital de la région parisienne. Il a déjà publié, comme coauteur, un livre sur la psychanalyse de l’enfant (Les Enjeux d’une psychanalyse avec un enfant).

Pierre Delion est médecin psychiatre, professeur à la faculté de médecine de l’université Lille-II.

Pierre Joxe est avocat, premier président honoraire de la Cour des comptes.

« Le présent infini s’arrête », Mary Dorsan, P.O.L

«Bon, j’écris ce qui se passe dans mon service. Je travaille dans un appartement thérapeutique, rattaché à un hôpital psychiatrique. On accueille des adolescents. Très malades, souvent, dont personne ne veut. Qui en plus de leurs troubles psychiatriques, ont des troubles de l’attachement, des pathologies du lien. Alors ça remue ! Ça remue les soignants. J’écris les souffrances de ces jeunes. La difficulté de les soigner, de les accompagner ou tout simplement de rester là, avec eux. Je tente d’écrire la complexité des relations avec eux et la complexité des effets sur les soignants et les relations des soignants entre eux. Je veux raconter ce que c’est, ce travail, leur vie. Je veux… Dire. Décrire. Montrer. Tout. Le bon et le mauvais. Je voudrais que l’on pense davantage à eux. Ces adolescents sont invisibles ou méconnus dans notre société. Ou incompris. Terriblement vulnérables, fragiles, si près de l’exclusion totale, ils sont à la marge. À la marge de notre pensée, de nos yeux. Au cœur de mon cœur.»

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Moi aussi j’ai eu peur

Une chose me frappe en regardant des reportages sur les hôpitaux: on prend en compte la peur des gens, on comprend qu’ils aient peur, ça paraît normal, on essaye de les rassurer. Et je les envie.

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Parce que moi aussi j’ai eu peur. Comme si j’avais une fleur noire dans le coeur.

Peur de la maladie, peur de la folie, peur du pronostic, peur de l’hôpital.

Pourtant, en psychiatrie, personne n’a jamais pris ma peur en compte, ou si peu que c’était comme si elle n’existait pas.

J’avais peur, parce que je ne comprenais pas ce qu’il m’arrivait. J’avais peur de devenir folle, de finir mes jours à l’hôpital. Je voulais savoir ce dont je souffrais, pour l’affronter, mais on ne me disait rien, on me laissait dans un silence terrifiant. Pendant deux ans, je suis restée dans ce silence. On ne mettait pas de mots sur la folie, pas d’étiquettes disaient les psys, en réalité ça veut dire rester seule avec ses questions et sa peur. Imaginer le pire puisque ce qui est indicible est forcément grave. Une sorte de tabou qui enferme bien plus que n’importe quel diagnostic. Des psys silencieux comme des murs, devant lesquels s’écrasaient mes larmes.

J’avais peur que la folie soit de plus en plus dévorante, de plus en plus aliénante. Je voulais savoir comment ça, la chose dont on ne disait pas le nom, évoluait. Mais puisqu’il n’y avait pas de nom, il n’y avait pas d’avenir non plus, seulement moi avec mon mal jour après jour, et ma peur que ça ne finisse jamais.

J’ai eu peur de l’hôpital, parce que ça ressemblait plus à une prison qu’aux hôpitaux que j’avais déjà vus, que j’étais fragile, sans défense et coupable de quoi?, moi qui étais là de mon plein gré. J’avais peur de ces portes fermées, de ces gens qu’on avait déshumanisés dans des pyjamas bleus, de ceux qui tenaient les clés, de ne plus avoir de refuge, d’être à la merci de ce système totalitaire, et jusqu’à quand? J’avais peur parce que je ne m’appartenais plus, j’étais aux mains de la folie et maintenant à celles de l’hôpital.

J’ai eu peur, ça a cassé quelque chose en moi, et j’aurais aimé que cette peur soit davantage prise en compte. Un petit rien, un petit mot, un « je sais que tu as peur », « attends, je vais t’expliquer », un petit quelque chose pour me sentir moins seule avec ma peur.

En fait, je suis nuancée

Une petite précision parce qu’on me reproche parfois mon côté cash: en vrai, je suis quelqu’un de nuancé. Je pense que ceux qui suivent régulièrement le blog le savent (j’espère).

Mes billets donnent parfois l’impression du contraire. Quand j’écris, c’est souvent en réaction à un événement. Quelque chose me met par exemple en colère, et j’écris sur le coup de la colère, comme le billet sur la violence indicible. Ca ne veut pas dire que je diabolise les soignants, comme on me l’a reproché sur twitter. Je sais qu’il y a des soignants qui se remettent en question, de bons soignants, d’ailleurs c’est le cas des miens. Je sais que la psychiatrie peut faire des bonnes choses, et c’est pour ça que les mauvaises me révoltent d’autant plus. Et oui, c’est vrai, je parle plus de ce qui va mal que de ce qui va bien.

On m’a dit que les soins sont violents en médecine physique, que les examens, les perfusions font mal, qu’on n’en fait pas toute une histoire comme en psychiatrie. Mais je ne parlais pas des soins. Je ne parlais pas des neuroleptiques ou même des hospitalisations contraintes, je parlais de déshumanisation. Je parlais d’infantilisation, de privation de droits élémentaires, de patients attachés ou isolés pendant des jours ou des semaines, de négation du ressenti, de la personne, de surmédicalisation. Je parlais de ce qui ne soigne pas, de ce qui traumatise, de qui est lié à l’abus de pouvoir sur des personnes en situation de fragilité. Je parlais de choses inutiles et même néfastes, de ce qui éloigne des soins et empêche donc de s’attaquer à la violence de la maladie.

Oui, comme on me l’a dit, la première violence est celle de la maladie. Oui, les traitements peuvent être difficiles à supporter. Mais en quoi dire cela empêche-t-il de s’attaquer à la déshumanisation que l’on doit subir en psychiatrie, ou à l’hôpital en général? Celle-ci n’est pas obligatoire (certains hôpitaux fonctionnent d’ailleurs sans contention  ni chambres d’isolement), elle est contre-productive, et ne fait ni des patients ni des soignants heureux.

En quoi s’employer à aller mieux empêcherait de parler des traumatismes que la psychiatrie peut nous faire subir? Comment aller mieux avec un traumatisme non traité? L’entendre, ce serait permettre à la psychiatrie de s’améliorer et aux patients d’aller mieux, donc de moins souffrir de cette violence première de la maladie. Je sais que certains sont prêts à l’entendre, mais ils sont peu nombreux, et donc oui, dans mon précédent billet, je les ai oublié. Parce que je n’ai pas toujours l’énergie, face à cette violence de l’institution psychiatrique, trop destructrice, trop violente, trop systématique, de faire du « not all ».

Bref, maintenant vous le saurez, et ce sera dit une bonne fois pour toutes: les soignants ne sont pas tous à mettre dans le même sac, je le sais, c’est pour ça que j’écris encore, c’est pour ça que j’espère encore et que je continuerai à dire ma colère en manquant de nuance.

Abus d’inhumanité

« J’ai vu des schizophrènes supplier qu’on ne les enferme pas dans leur chambre auxquels il aura fallu pourtant imposer cette claustration. Il en va non seulement de la santé du malade mais aussi de la santé du soignant. L’angoisse du malade qui implorait l’infirmier de rester avec lui provenait-elle réellement d’une peur de l’isolement ou d’un besoin compulsif de pouvoir abuser de quelqu’un. Au quel cas, comme dirait Jung: «Il ne faudrait pas nourrir le démon». »

Voilà ce qu’on peut lire de la part d’un psychologue dans un courrier des lecteurs.

Abuser de quelqu’un? Nourrir le démon? Sérieusement?

Ce psychologue visiblement ne comprend rien à la schizophrénie, à sa souffrance ni à l’expérience radicale de la solitude qu’elle représente.

Les gens passent leur temps à se parler, de leurs joies, de leurs soucis, de leurs problèmes, de tout et de rien. Quand ils rentrent chez eux, la plupart ont un conjoint à qui parler, une famille, des amis qui vivent les mêmes choses, qui les comprennent, avec qui ils peuvent partager leurs souffrances. Ils ont quelqu’un pour les prendre dans leur bras, pour les réconforter. Ils rient avec leurs enfants.

Les schizophrènes, de part la nature même de leurs troubles, sont souvent privés de ça, ou le vivent difficilement. Beaucoup vivent seuls et ont vie sociale assez pauvre. Quand ce n’est pas le cas, il reste toutefois rare de trouver des personnes à qui parler des ses angoisses, en-dehors du personnel soignant. Parce qu’elles ne sont pas communément partagées, parce qu’elles font rire ou peur, parce qu’elles sont trop étranges.

Et quand on se retrouve à l’hôpital psychiatrique, donc en grande souffrance, on n’aurait pas le droit de demander de l’attention? Face à des angoisses qui dévastent tout, face aux peurs que les symptômes font naître, face à l’anéantissement de son être, et alors même qu’on nous menace de nous enfermer seul entre quatre murs, on n’aurait pas le droit de demander qu’on reste avec nous? On n’aurait pas le droit d’espérer un peu d’humanité, de la compréhension, une main tendue, une main pour ne pas vaciller, une main pour ne pas tomber? On n’aurait pas le droit de demander ça à des gens dont c’est le travail car ce serait abuser d’eux? Nous ne serions que de grands manipulateurs qu’il ne faut pas encourager? C’est du soin, ça? Laisser quelqu’un seul en chambre d’isolement avec ses angoisses, ses peurs et sa vie qui part en vrille? C’est du soin, ça, tourner le dos à quelqu’un qui supplie qu’on l’aide? C’est du soin, ça, ne pas savoir qu’un mot, une présence, peuvent sauver? Que tourner le dos à quelqu’un qui souffre à ce point peut le tuer? C’est du soin, c’est de la psychologie que de théoriser à ce point la maltraitance et l’indifférence?

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Abuser? Quand on passe notre vie à souffrir seul, à pleurer seul, à tenir malgré tout, à sourire, à faire bonne figure, à marcher sur des jambes qui vacillent d’angoisse, quand on ne meurt pas pour ne pas faire de mal aux autres? Abuser? Quand on demande un peu d’attention à quelqu’un dont c’est le travail? Nous, le démon? Quand on a une bête noire qui nous ronge de l’intérieur, quand on a une des maladies les plus cruelles, quand le démon est dans notre tête?

Autant d’inhumanité, oui, ça, c’est abuser.

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