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Les schizophrènes, le mal, la mort

Ce soir, une requête Google menant à mon blog est « le schizophrène aime faire le mal ».

Alors, il est peut-être temps de rappeler quelques évidences. Surtout aujourd’hui où je porte le deuil de ma meilleure amie, schizophrène, morte par suicide.

La réponse est non, le schizophrène n’aime pas faire le mal.  Les gens souffrant de schizophrénie souffrent, et 10% se suicident. 10%, ça fait 60 000 personnes en France. Ces personnes, tout ces morts, et tout ceux qui survivent, ne sont pas LE schizophrène. Ils ne sont pas une maladie. Ca n’existe pas, LE schizophrène.  La schizophrénie, elle touche vos parents, vos amis, vos proches, elle nous touche. La schizophrénie, elle touche une personne sur cent. Vous croisez des schizophrènes tous les jours, sans le savoir.

Oui, de temps en temps, un schizophrène tue. Comme tout le monde, j’ai envie de dire. Je veux dire par là que comme dans toutes les catégories de gens, il y a des meurtriers, et des cons, et des gens qui aiment faire du mal. Mais, comme dans toute catégorie, il s’agit d’une minorité. Pourquoi généraliser quand il s’agit des schizophrènes? C’est vous qui nous faites du mal en faisant ça. C’est ça qui nous fait vivre dans le silence, dans l’exclusion, dans la honte.

C’est nous qui avons peur du monde. C’est nous qui souffrons, parfois à en mourir, écrasé par une maladie trop lourde et un monde trop dur. La schizophrénie, c’est nous qu’elle tue.

Car le lien entre le schizophrène et la mort, c’est d’abord et avant tout une histoire de suicide bien trop nombreux.

Pourquoi ne voyez-vous que les quelques meurtres pour oublier ces milliers de suicides? Vous risquez bien plus d’aimer un schizophrène qui se tuera que d’être tué par un schizophrène.

Ne l’oubliez pas.

 

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Cécile

Tu as résisté des années.

Tu as survécu au cancer.

Tu as surmonté bien des épreuves.

Tu étais une artiste talentueuse.

Tu étais mon amie depuis dix ans.

Mais voilà, ce que le cancer n’a pas réussi à faire, la schizophrénie l’a fait. Elle t’a tuée. Tu t’es suicidée la nuit de Noël.

Je ne t’oublierai jamais, Cécile.

Je continue le combat pour toi.

Je t’aimais, je n’ai rien d’autre à dire.

Le suicide ou pourquoi j’ai voulu mourir

On dit souvent que les suicidés sont lâches et ne pensent pas aux autres.

J’ai déjà parlé des préjugés sur les tentatives de suicide et je voudrais aujourd’hui parler des raisons que j’ai eues de vouloir me suicider, pour que les gens oublient un peu leurs idées reçues.

J’ai voulu mourir parce que je souffrais trop. Une souffrance de chaque seconde, à tel point que j’envisageais ma vie en secondes restantes. Pas en années, ni en mois ou même en jours, non en secondes. Et ces millions de secondes étaient un comme un vertige, une impossibilité totale à envisager.

Pourquoi ne pensais-je pas à la souffrance que je causerais aux autres en me tuant? Pourquoi en tout cas n’était-elle pas un frein, car si, j’y pensais?  Parce que je me sentais seule, parce qu’aucun psychiatre ne m’avait crue, parce que les autres ne pouvaient pas soulager ma souffrance, parce que je pensais qu’ils seraient mieux sans moi, parce que je ne voyais pas pourquoi je devrais supporter une vie d’enfer (non, je ne voyais pas de fin à cette souffrance) pour ne pas perturber les autres.

Le suicide m’apparaissait comme un acte courageux. Il faut être sûr de ce qu’on fait à 100%, et c’est sans doute pour ça que je ne l’ai jamais fait. Je n’avais pas ce courage, j’avais peur à cause du 0,1% d’espoir qu’il me restait quelque part au fond de moi. C’était trop radical, et l’instinct de survie est puissant, même au fond de l’abîme.

Je rêvais qu’on me trouve en train de me suicider, qu’on me sauve, qu’on me parle, qu’on me croit enfin. Dire qu’il ne faut pas faire attention à ceux qui parlent de suicide est gravissime, parce que c’est justement parce qu’on les écoute qu’ils ne se suicident pas. Ce n’est pas parce qu’ils font du cinéma, c’est parce que quelqu’un leur a tendu la main à temps. Sans cette main tendue, il y a beaucoup de risques que le suicide ait lieu.

Plus tard, je ne voulais plus qu’on me trouve. J’étais si déprimée que je ne suis pas allée voir ma psychiatre, persuadée qu’elle ne pourrait rien faire pour moi. J’avais déjà souffert plus que ça, mais la répétition de le souffrance, au cours des années, est usante. Parfois, ce qui ne te tue pas te rend plus faible. Je savais que j’irais mieux, mais je savais aussi que j’irais mal de nouveau et je n’avais plus la force de me battre. Je n’imaginais plus qu’on puisse me sauver, j’avais fait tout ce qu’il fallait pour ça, aller voir ma psychiatre et prendre mon traitement tous les jours pendant des années. Je ne me suis pas tuée car j’ai pensé aux autres. J’ai jugé que ma souffrance était ma responsabilité et que je ne voulais pas la transmettre à d’autres.

Suicidaire, j’ai toujours pensé à mon rapport aux autres, quelles qu’aient été mes conclusions.

Suicidaire, j’ai toujours fait preuve de courage. Courage parce que je suis restée en vie, mais il aurait été tout aussi courageux de me suicider, d’avoir la force de passer à l’acte.

Chaque personne a ses raisons d’être suicidaire, de passer ou non à l’acte, et on ne peut réduire cela à quelques préjugés. L’important est d’essayer de comprendre ces personnes et d’aller vers elles car, je me répète, mais les préjugés qui vous rassurent nous tuent.

 

Le suicide et les autres

« Ceux qui se donnent la mort pensent en finir avec la souffrance. En fait, ils se contentent de la transmettre à ceux qu’ils laissent derrière eux. »

Jeannette Walls

J’ai lu cette phrase hier soir, et c’est exactement la raison pour laquelle je ne me suis pas suicidée là dernière fois que j’en ai eu envie.

Alors, disons-le tout de suite, ce n’est pas une condamnation, ce n’est pas un jugement, je comprends totalement ceux qui se suicident, je ne les condamnerai jamais, c’est juste la raison qui m’aide, moi, à rester en vie quand je n’en peux plus. C’est le versant noir du sens de la vie.

Un jour, j’ai vu un reportage sur les hommes préhistoriques, sur la façon dont avait commencé la médecine, avec quelques plantes. Je me suis dit: c’est ça, le sens de la vie. Mettre une petite pierre, un petit quelque chose qui semble presque rien, mais qui grandit l’humanité, parce qu’au final, toutes ces connaissances mises bout à bout donnent le monde dans lequel nous vivons et dans lequel les générations futures vivront. Une vie ne vaut pas grand-chose mais l’humanité vaut quelque chose. Ce sont les autres, le sens de notre vie, y compris ceux qu’on ne connaîtra jamais.

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Le versant noir, c’est que la souffrance est elle aussi universelle, elle ne s’éteint pas non plus. Comme les connaissances, comme la somme de nos petits actes, elle traverse notre humanité de façon inéluctable. Si je me suicide, alors je transmets ma souffrance à ceux qui restent. Et pas seulement à ceux qui m’aimaient. Un suicide, c’est une bombe dont les éclats vont toujours plus loin que ce qu’aurait pu imaginer celui qui est mort. Une bombe qui brise le coeur et parfois tue ceux qui nous aimaient, et qui blesse les autres. Alors, pour ne pas mourir, je considère que ma souffrance est ma responsabilité. Ca ne veut pas dire qu’elle ne peut pas être partagée, ni que je ne peux pas demander de l’aide, au contraire. Mais ça vaut dire que ma mort volontaire reporterait ma souffrance sur les autres, et ça je ne le veux pas. C’est ma responsabilité de vivre avec, de la supporter, pour ne pas la démultiplier.

Voilà, ce n’est pas un jugement, ce n’est que ma façon de supporter la vie. C’est ce qui m’aide. Penser aux autres, même si eux ne savent pas, même s’ils ne comprennent pas toujours, même quand je me tais. Et penser aussi à ceux qui savent, à ceux qui m’aident, à ceux à qui je parle. Penser à cette bombe, à ces éclats, penser que je ne veux pas la faire exploser.

Les préjugés qui vous rassurent nous tuent

Si tu te coupes, si tu te brûles ou te blesses de manière volontaire de quelque façon que ce soit, on dira que c’est pour attirer l’attention. Peut-être que tu le fais pour ne pas te tuer, pour te sentir vivant, pour t’apaiser, pour te soigner parce que ça tu sais soigner, peut-être que tu caches tes blessures. Sans doute que tu as beaucoup de bonnes raisons. Et attirer l’attention n’en serait pas une mauvaise, de toute façon. Mais on pensera que le mieux est d’ignorer tes blessures.

Si tu parles de tes pensées suicidaires, on dira que ceux qui veulent vraiment mourir n’en parlent pas. Peut-être que tu espérais juste une parole, juste un peu de réconfort, un peu d’amour, une main tendue qui te ferait changer d’avis, qui te rendrait goût, même un tout petit peu, à la vie. Ce n’est pas indigne d’espérer encore qu’on nous sauve, ce n’est pas vil de demander de l’aide à ceux qu’on aime. Pourquoi ton désir de mort ne serait-il audible que s’il était absolu?

Si tu rates ton suicide, on dira que c’était juste un appel au secours. Ou encore une fois que tu voulais attirer l’attention. Voire que c’était du chantage. Peut-être que tu voulais vraiment mourir, peut-être que tu voulais juste dormir, peut-être que c’était la seule façon de dire ta douleur, de demander de l’aide. Risquer sa vie parce qu’on ne sait pas dire sa souffrance autrement, c’est tout sauf anodin. Vouloir mourir parce qu’on n’a pas d’autre solution, c’est tout sauf à balayer d’un revers de la main parce que le suicide est raté. Ce n’est pas « juste » un appel au secours. Mais de toute façon, depuis quand faut-il ne pas répondre à quelqu’un qui crie au secours?

Si tu réussis ton suicide, on dira que tu étais égoïste. On dira que tu ne pensais pas aux autres, on dira que tu aurais pu en parler avant, qu’on aurait pu t’aider et aussi que de toute façon si tu avais décidé de mourir, on ne pouvait rien faire pour toi. On oubliera tout ce qu’on a dit de et à ceux qui en ont parlé, à ceux qui ont demandé de l’attention pour ne pas en arriver à réussir leur suicide.

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Moi je dis que les préjugés blessent, enferment et tuent. Je dis que si quelqu’un veut attirer notre attention, que si quelqu’un a besoin d’aide, et bien il faut l’aider et lui donner de l’attention. Quand quelqu’un a mal quelque part, quand il tombe, quand il fait un arrêt cardiaque, il attire notre attention et nous lui en donnons, pour l’aider, pour le sauver. Alors je ne vois pas pourquoi on devrait se détourner de ceux dont la douleur est psychique, je ne vois pas pourquoi ils n’auraient pas droit comme les autres de parler de leur souffrance, d’autant plus que c’est une des seules façons de la faire connaître, et je ne vois pas pourquoi il faudrait les laisser mourir à coups de préjugés qui ne rassurent que ceux qui ne veulent rien voir ni rien faire.

« Eden matin midi et soir », Chloé Delaume, Joca seria

Thanatopathie [tanatopati] n. f. – du grec thanatos, la mort, et de pathos, ce dont on souffre. C’est ainsi qu’Adèle a nommé le mal qui la ronge, un mal qui la rend inapte à la vie. Durant cinquante minutes, elle explore chaque recoin de sa pathologie, avec l’humour de ceux au-delà du désespoir. Cinquante minutes, c’est le temps moyen qui sépare deux suicides en France.

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« Une femme avec personne dedans », Chloé Delaume, Points

« Juillet. L’ange m’ordonne : Écris donc ce que tu as vu, ce qui est, et ce qui doit arriver ensuite. Alors je m’exécute, et j’endosse aussitôt le rôle de l’héroïne. Ma vie est emplie de BonheurTM. Un mari, des enfants. Les volutes montent, le rideau tombe et le décor change. Me voilà femelle sorcière, du haut de ma tour. Dans le vide, JE tombe. Qui suis-je ? Peut-être une femme avec personne dedans. »

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Une lectrice se suicide et se change en ange annonciateur. La narratrice culpabilise et prend alors conscience de la possibilité réelle d’une identification avec l’auteur-narrateur-personnage.

« Ce que j’ai oublié de te dire », Joyce Carol Oates, Albin Michel jeunesse

C’est la dernière année de lycée pour Merissa et Nadia. Les deux filles ont plus que jamais besoin de leur meilleure amie, la singulière, l’étrange et abrupte Tink qui s’est suicidée six mois plus tôt. Chacune est seule avec des secrets qu’elles ne pouvaient partager qu’avec Tink. Des secrets inavouables qui ont mis en péril leur amitié, mais qui les ont également mises en danger. Tink aussi avait un secret, un secret très lourd mais jamais elle ne leur a confié son tourment… Comment continuer à vivre avec ses silences quand la seule personne qui vous comprenait est morte ?

Un livre qui traite notamment du suicide et de l’automutilation.

J’envie les gens qui meurent

J’envie les gens qui meurent, les suicidés

Les voyageurs qui posent un problème sur la ligne

Assise dans le train, je me dis quelle chance

Et au journal, quand ils parlent de ces suicides en augmentation, et comment remédier au problème

Je me dis mais quel problème?

C’est la condition humaine, tragique et douloureuse, dont certains ont le courage de sortir

Laissez-les mourir en paix, voilà ce que je me dis, et que j’aimerais être à leur place

J’envie les gens qui meurent, les suicidés, les noyés, les brûlés volontaires

Et j’aimerais qu’on m’enterre avec eux

Je n’envie pas les gens heureux, parce que je sais que leur bonheur à eux n’est pas pour moi

J’envie les gens qui meurent parce que je sais depuis longtemps que moi je suis comme eux

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Le prix de la vie

Le suicide, avant, c’était pour ne plus souffrir mais avec le regret de quitter cette vie que j’aurais voulu plus clémente. Un suicide pas trop radical, au cas où je changerais d’avis en cours de route. Avec l’espoir que quelqu’un me sauve et comprenne ma souffrance. Avec l’espoir d’être écoutée, soignée. Finir à l’hôpital pour fermer les yeux en sachant que quelqu’un veillerait sur moi. Un désir de mourir avec l’espoir dévorant de vivre mieux.

Et puis j’ai abandonné l’idée de mourir. On me soignait, j’allais mieux, et dans les mauvais moments, j’attendais que ça passe. Parce que c’est la vie, souffrir, mais que ça fluctue, alors je dormais, et je me relevais parce que je croyais que ça pouvait aller mieux et qu’il fallait vivre pour ça.

Mais après toutes ces années avec la schizophrénie, la moitié de ma vie, je me dis que cette vie ne vaut pas le prix de la souffrance que je lui verse. Je suis de l’autre côté de la rive, c’est irrémédiable, et ceux qui y sont aussi, ils me comprennent trop bien pour que je ne les blesse pas.  Et cela, cette solitude de la psychose, ça ne passe pas, ça ne change pas. Peu importe les années de thérapie, le nombre de médicaments avalés. Alors quand je pense au suicide, ce n’est plus comme avant. Ce n’est pas par désir de revivre, mais juste par désir que tout s’arrête enfin. Je choisirais un moyen radical, un simple pas dans un vide abyssal, ne surtout pas se retrouver à l’hôpital, ne plus parler de tout ça puisque c’est inutile. Je rêvais de parler, avant, et aujourd’hui je me tais, car la parole ne fait que raviver la souffrance. Juste un petit pas pour que ça s’arrête. Que je ne ferai pas pour ne pas faire souffrir mon entourage. Je rêve d’un suicide qui ait l’air d’une mort naturelle, pour que personne ne se sente coupable, car il n’y a pas de coupable. Juste moi et une vie où les moments difficiles sont trop nombreux. Juste moi qui n’en peux plus de marcher brisée. Juste moi qui rêve de la mort comme les vieillards épuisés qui disent en fermant les yeux de soulagement « c’est bon, j’ai assez vécu ».

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